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Où l'on présente un problème de robinet — Où l'on ouvre la fenêtre — Où ça va mieux !

Il existe une règle tacite lorsque l’on se mêle de porter ses écrits sous les yeux du public, c’est celle d’accepter que l’on vous critique pour ce que vous avez écrit, à condition que cette critique ne porte point sur votre personne mais sur ce que vous avez effectivement produit, bien entendu. On peut certes avoir une réaction de colère à se voir critiquer de façon parfois abrupte, surtout sur le produit de notre pensée. Difficile de garder son sang froid en de telles circonstances. Pourtant la règle est simple : accepter toute critique qui porte sur ce que l’on produit, refuser toutes celles qui inféreraient à votre nature intime, à votre personnalité si celle-ci n’est pas impliquée par ce que vous venez d’écrire et qui a donc été critiqué. C’est une disposition simple et pratique. Ainsi, si vous professez telle ou telle opinion, peu nous chaut que vous vous en fassiez l’étendard si cette opinion n’apparaît pas dans votre texte. En revanche, ne vous offusquez pas si l’on vient y redire si vous vous complaisez dans ces opinions et que vous y trouvez, au bout du compte un contradicteur. Et puis, il y a le lieu et le temps de ce texte, à savoir que les supports sur lesquelles on figure ne sont parfois pas innocents, surtout si l’auteur du texte est également l’instigateur du support et que ce dit support – qu’il soit créé par vous ou par un autre – ne soit guère reluisant pour celui qui se hasarde à vous critiquer. Il n’existe pas d’impunité pour un écrit. Celui qui dirait le contraire est soit un religieux soit un fasciste.
Si vous êtes critiqué, c’est votre droit d’y répondre et vous devez le faire également selon certaines règles si vous voulez que l’on vous respecte ou, du moins, que l’on ne vous disqualifie pas. Vous pouvez aussi faire le choix du silence si cela vous chante, cela vous concerne. Il existe d’autres options, couramment utilisées, choisir l’insulte ou se faire passer pour victime. Cela ne grandit personne et cela déshonore celui qui pratique ce genre de dialectique. Face à l’insulte, le critique, en réponse, peut choisir de faire monter les enchères sur le même registre ou alors opter pour la raillerie. En tout cas, pour vous, auteur, vous voici devant une étrange problématique : quoi que vous fassiez, un sentiment de défaite morale vous prend, sans, du reste, que le critique ait fait grand-chose pour vous y précipiter. Vous avez fait le boulot tout seul comme un grand. Le critique vous remercie, vous avez été particulièrement bon dans cette passe-là : ordurier, veule ; tout ce que le critique a omis volontairement d’écrire, vous l’avez révélé de vous-même. Ne reste alors que la plainte et très vite le silence.
Il va de soi que le passeur du texte originel n’est pas innocent. Pour le critique, le passeur et l’auteur entretiennent une relation dénuée d’ambiguïtés, surtout si cette publicité est dépouillée de tout commentaire. A ce stade, on ne peut s’empêcher de se dire qu’il y a adhésion au fond et à la forme. On a du mal à croire à l’innocence du passeur sauf s’il est sot, ce qui est difficile à croire pour le critique car cela suppose qu’il n’a pas décelé cette fâcheuse disposition auparavant. Cela peut arriver. Ou alors on s’est abusé sur les motivations du passeur. Il en est qui aiment l’art pour l’art, même y compris dans l’expression policée d’opinions ordurières. Cela les concerne et, cela étant posé, cela facilite l’appréhension du problème : « faire abstraction » vaut bien approbation de la part du passeur. Que ce soit le fait d’un manque de réflexion, d’indifférence ou alors de complète adhésion revient au même pour le critique, à ceci près qu’il ne s’en soucie pas dans la critique du texte ni même dans sa polémique avec l’auteur. Mais, un certain discrédit lui sera attribué, d’autant que, dans son rôle de passeur il aura pu par la suite supprimer la polémique qu’il avait suscité en signalant la présence du texte (et se rendant ainsi co-responsable de sa publicité) voire de réactiver cette publicité, débarrassée de son contenu polémique. Cela a un nom. Quelque soit ce nom, c’est un  prise de position. Le critique est en droit d’acter cette manœuvre comme une disposition hostile. Que ce passeur, de plus, entretienne des relations amicales avec les deux parties serait plutôt une circonstance aggravante : désapprouvant l’échange, il aurait pu manifester son retrait tout en laissant les deux protagonistes s’expliquer tous les deux…
On s’en doute, il n’y a rien de théorique dans l’exposé ci-dessus, il résulte d’une expérience récente et assez divertissante de mon point de vue, même si cela se termine par une constatation amère.
Pour conclure, que vous écriviez, que vous critiquiez ou que vous soyez un passeur de texte, votre responsabilité est engagée à partir du moment où vous rendez des écrits publics. C’est une règle saine, on n’ouvre pas un robinet en ignorant le contenu du réservoir ou en faisant comme si son contenu est anodin. Quant à la qualité des échanges subséquent, c’est à votre bon cœur. Celui qui a présidé à l’élaboration de ce présent billet était nettement scatologique et insultant (« Vieux con », « imbécile », etc.) pour qu’on se dispense de le reproduire, on en a pourtant gardé des bouts par devers soi.
On se rappellera de la citation de Courteline à ce propos :
Passer pour un idiot aux yeux d'un imbécile est une volupté de fin gourmet. 
Non que cela me dérange d'exposer des extraits de cet échange, mais ce serait faire rentrer un peu trop d’air vicié au sein de notre blog.
Ouvrons plutôt les fenêtres, voulez-vous ?


Kant et les affres d'Éric Sweetcent

Parfois le Tenancier a le choix. Au lieu d’acheter toute une bibliothèque, il lui arrive de se pourvoir en quelques livres intéressants pécuniairement et intellectuellement. Parfois, également, certains livres intelligents font l’objet d’une impasse de sa part. On songe plus particulièrement aux livres intelligents sur des sujets triviaux. Le phénomène remonte peut être au jour où un grande partie de la littérature populaire fut traité de paralittérature, littérature d’expression graphique, littérature conjecturale ou autres élégants caches sexe pour parler des petits bouquins où quelques puceaux s’excitent encore aux exploits de Malko Linge et où les Triomphes de la psychanalyse de Daco sont remplacés par les affres d’Éric Sweetcent. En soi, rien de malsain. La littérature populaire est indispensable et nul Tenancier de votre connaissance ne se mettrait dans l’idée d’y redire. Il apprécie même et en vend parfois, rendez-vous compte ! Ce qu’il évite par contre soigneusement, c’est tout l’appareil critique contemporain qui s’érige autour de cela. Si le point de vue universitaire est certes intéressant dès lors qu’il met en jeu la matière de l’écriture, la thématique voir l‘inconscient des auteurs, une dérive avérée est apparue au sein dudit appareil critique. Ainsi et désormais toute page, musique, image, animée ou non, qui a l’ambition de nous divertir serait l’épiphénomène d’une stratégie philosophique visant à l’épiphanie, peut être, ou à la révélation d’une prophétie, d’une conspiration, d’un complot, etc. Si l’on a rencontré par le passé des titres au contenu réjouissant — nous avons des côtés masos — tels que Le Fœtus astral ou La Chambre à Bulles, on finit par se lasser quand le systématisme idéologique s’empare de la moindre crotte télévisuelle pour annoncer la venue d’un prophète caché ou l’on ne sait qu’elle faribole mystique ou bien que le corpus entier de l’œuvre d’un musicien de… pop, rock, euh, bref soit le fruit d’un projet global qui euh… (je crois qu'il y est question de Kant). Certes, il n’est pas interdit de parler intelligemment de sujets qui paraissent triviaux, comme je le disais plus haut. Cependant, votre Tenancier n’a que faire de cette prose encombrée et encombrante car la niche des jeunes bourgeois décalés urbains qui bée devant cela n’achète pas de livres d’occasion mais parcourent les résumés sur leurs tablettes numériques.
C’est bien le moins de notre part, on leur donne raison.
Du reste, cette littérature critique fait furieusement penser à cette occupation bourgeoise pré et post-révolutionnaires qu’était la consultation de la Sybille des Salons. L’hermétisme des mystagogues a toujours fait recette.
Quant à ce saupoudrage mystique, le Tenancier en baille. Il n’y a que la foi du charbonnier qui compte pour lui. Et, entre nous, il est mal barré puisque chacun sait que les carbonari étaient des conspirateurs…

Où le Tenancier rigole tout seul dans son coin
(et se dit qu'à force, il devrait consulter, à ce sujet)

Lu il y a peu un ex libraire de neuf converti brillamment à l’écriture expliquant que le premier volume de sa série allait être publié en version poche alors que le deuxième volume n’allait pas non plus tarder à paraître en broché
Ce n’est pas la première fois que j’entends – ou que je lis – ce type d’appellation pour ce que l’on appelait auparavant une édition courante (appellation moins honteuse, je trouve), à savoir un format normal, in-12 ou in-8°, du genre des volumes de la Collection Blanche de chez Gallimard. Désormais, l’on dit broché pour ce type de publication, alors que, remarquons-le bien au passage, un ouvrage au format poche est à l’ordinaire tout aussi broché. Mais alors que dit-on pour un ouvrage broché au format courant ? Je veux dire, réellement broché – ne nous embrouillons pas sur le fait que la plupart de la production a désormais un dos collé. Je crois que l’on appelle ça une « couverture souple ». Ce n’est d’ailleurs qu’un détail car, quand ça ne l’est pas c’est à leurs yeux un livre relié, alors que le neuf est à quatre-vingt-dix-neuf pour cent revêtu d'un cartonnage et non d'une reliure, dans ce cas. On connaît aussi la fameuse confusion qui existe entre les tranches et les dos des livres. Beaucoup de libraires de neuf en sont adeptes. Pour revenir au format, on conclura que celui-ci se décline artistement en trois catégories dans l’esprit de cette vaillante corporation :
Le poche
Le broché
Le beau livre
(Il y a aussi le format BD, certes, et l’on peut inférer qu’une merdouille de quarante quatre pages cartonnée et extrêmement normative quant à son contenu, constitue le format d’une certaine médiocrité, en effet.) (*)
Le reste n’existe que peu et doit être assez malcommode à caser dans le carton de retour de l’éditeur.
Autant je puis pardonner au libraire défroqué là-haut parce qu’il nous réjouit avec ses écrits, autant je me permets de rigoler un brin lorsque j’entends ces fameux libraires de neuf prétendre que rien ne saurait se substituer au plaisir de tenir un livre en papier dans les mains alors qu’une tapée de ceux-là ne sait même pas ce que c’est.
Je me dis pour conclure qu’il y a certaines disparitions sur lesquelles je ne pleurerai pas.

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(*) Voir mon explication sur le sujet de la BD dans le sixième commentaire à la suite de ce billet.

Où on la coupe au Tenancier - Où celui-ci est fumace - Où il finit par une sentence.

Le bruit court — mais est-il avéré ? — que Corti envisagerait de ne plus éditer de livres non coupés à l’avenir. Quant j’écris « non coupé », lisez par là que nombres d’ouvrages mis en vente par cet éditeur partageaient encore cette rare qualité avec quelques autres de ne pas être massicotés aux tranches. On pourrait croire que ce ne sont qu'afféteries snobinardes. On pense au contraire, de ce côté du clavier, que ces feuillets non coupés témoignent de la lointaine histoire du livre, au même titre que la valeur du point typographique ou les proportions des marges, par exemple. Que d’autres éditeurs aient opté depuis longtemps pour une tranche mécaniquement découpée n’infère pas que ces derniers aient raison. Pas plus qu’ils aient tort, d’ailleurs. Les pratiques évoluent et nous nous contentions de ces quelques éditeurs qui nous conviaient à cette joie du dépucelage des pages gracquiennes ou de celles de la Petite Collection Romantique, pour rester chez Corti.
Navré, l’on s’apprêtait à augurer ce renoncement comme un possible diktat de la machine, lubie probable d’un brocheur, raison obscure et, du reste, dont on se serait aperçu bien après coup tant la frénésie des nouveautés nous est désormais si lointaine. Ce serait alors sans compter sur la farce qui s’est montrée ici plutôt généreuse dans le ridicule et la sottise.
Des nouvelles ici et là nous sont parvenues, informations que l’on voudrait bien que l’on nous vérifie, selon lesquelles l’éditeur renonçait à cette pratique pour la bonne raison que nombre de libraires de neuf renvoyaient les ouvrages, au prétexte qu’ils étaient défectueux.
Oui, vous avez bien lu, désormais, pour une certaine quantité de libraires de neuf, un livre non coupé serait forcément défectueux. Dans cette hypothèse — et restons-y pour le bien de notre fiel — il faut bien admettre que si Corti prend une telle décision, c’est que le phénomène n’est pas isolé et touche une quantité suffisante de livres pour que l’éditeur s’en inquiète et envisage de revoir l'élaboration matérielle de ses futurs ouvrages alors que, dans la production des livres contemporains, Corti se distinguait précisément par cette aimable coquetterie… Inutile de me répandre ici sur les raisons historiques du livre non coupé. Que l’ignare passe son chemin, que celui qui veut savoir trouve quelques bribes dans ce blog et surtout chez d’autres plus fournis encore. Car les moyens de connaître et de savoir manquent encore moins qu’avant !
Cela fait surgir tout de même quelques questions sur le métier actuel de la librairie de neuf :
Votre serviteur, par exemple n’a jamais eu de formation spécifique au livre, il a appris sur le tas. Il a pourtant assimilé très vite certaines particularités de son métier et de ce qu’il vendait. L’apprentissage est fait pour cela. D’où sortent donc les trous de balle responsables de ces retours ???
Sachant que, responsable des retours où même simple vendeur, vous avez peu de chance de rater un livre de chez Corti car, la production étant modeste en quantité, il est tout de même curieux que vous échappiez à un Gracq qui, je le rappelle encore, est non coupé… Dans quel bouclard travaillent ces gens qu’ils n’aient jamais vu un tel ouvrage de leur vie ?
Que le mouvement soit si général et pousse un éditeur à réviser sa position sur les ouvrages non coupés me laisse à penser que la librairie de neuf a perdu totalement le sens de son histoire. Qui forme ces gens ? Quelle est la qualité de cet enseignement ? Qu’ont-ils retenu ? Comment sont-ils recrutés ?
La libraire française est-elle devenue une telle infâme pétaudière que le plus petit commun dénominateur dicte la loi de l’oubli envers ses clients en imposant des normes de nivellement aux éditeurs ? Le rôle de passeur du libraire de neuf n’est-il devenu que celui de l’information et non de l’émotion du livre ? A quoi va-t-on passer, après ? A des normes afnor pour les formats, pour perdre moins de places dans les caisses ?
Vous voulez que je vous dise ?
Je ne pensais pas vivre cela : savoir que Corti renoncerait à ses livres non coupés. Je m’attendais à tout, même à lire un petit connard se proclamant libraire déclarer que « les classiques lui tombaient des mains » ; ça, j’arrive à le vivre. Je pensais même voir un certain type de livres disparaître plus tôt et j’ai été étonné d'une si lente agonie. Je pensais voir de drôles de choses, mais ce petit fait m’est arrivé direct comme un shuto bien sec sur la nuque, un petit message très évident et très clair :
Pas besoin du numérique pour tuer le livre.
Le con s’en charge.

Hugo, Balzac, Proust, Zola et compagnie

Lu dernièrement sur le blog d’une personne déclarant faire le métier de libraire, paraît-il, et qui répondait à un questionnaire :

5) Cite ton auteur préféré et l'auteur que tu ne liras jamais?
[…]
Beaucoup de classiques me tombent des mains. Il m'est par exemple très difficile de lire Hugo, Balzac, Proust, Zola et compagnie. Mais pour chacun, je sais qu'il me faudra en lire au moins un.
[…]

J'ai isolé cette somptueuse réponse en vous épargnant le reste car je suis d’humeur charitable, ce soir. Je ne citerai pas la source, je ne suis pas un cafard, en vous certifiant toutefois qu’elle est réelle. On saluera la détermination de ce confrère qui, un jour, se prendra en main, c’est sûr. On le félicitera également pour son honnêteté et euh... sa fraîcheur.
Après, si vous voulez mon avis sur le futur de la librairie, hein…

« Cdlt »

Le Tenancier est un garçon patient. C’est normal, il est commerçant et il a eu le temps, pendant sa carrière, d’endurer les quelques tracas induits par la fréquentation d’autrui. Cela a même parfois été jusqu’à des tracas nerveux, c’est vous dire. Il est cependant une habitude née du commerce en réseau qui l’énerve au plus haut point, il s’agit de ces personnes qui vous demandent des photographies, des sommaires, des contenus de livres de son fonds et qui, une fois obtenu satisfaction, ne daignent même pas accuser réception ou même manifester ne serait-ce que son désintérêt du livre qui était l’objet de leur sollicitation. Ce sont du reste les mêmes qui sont les champions du laconisme télégraphique, commençant leur message par « bjr » et finissant par « cdlt ». C’en est devenu à un point que la moitié des réponses ne comporte aucune suite, aucune manifestation de la part des solliciteurs. Il arrive toutefois que l’autre moitié commande l’ouvrage et se répande même en marques de courtoisies.
Pour tout dire, le Tenancier fatigue un peu de ce genre d’attitude de pignouf qui consiste à solliciter une information sans s’inquiéter de la somme de travail que cela constitue derrière.
Imaginez que vous recevez un mail de ce genre :
« bjr,
Est-il possible d’avoir un visuel (on déduit que ce doit être une photo…) de votre référence 56740 ?
cdlt »
Que penseriez-vous de votre interlocuteur ?
Cela fait huit ans que, périodiquement, ce type de message arrive, depuis que la librairie Feuilles d’automne existe.
Il est même parfois heureux que l’on ait ces marques d’affection en début et en fin de message, sans doutes les scories d’éducation. Comme quoi on a beau se croire émancipé, il y a toujours des boulets qui nous retiennent, n’est-ce pas ?
Bon alors quelle est donc cette référence 56740 ? Oui… un livre à 7,50 € dont le descriptif est ma foi fort fidèle (infime manque au second plat : deux millimètres sur deux). La période est creuse, le Tenancier va faire un effort, repère donc le bouquin dans sa liste, voit qu’il est dans la caisse 251, descend à la réserve qui se trouve dans la cave de son immeuble, remonte un quart d’heure après, dégage la table ou la photo sera prise, le temps de retrouver aussi l’appareil photo. Tout cela a bien pris au moins dix minutes de plus. Ensuite, il suffira de prélever les photos prises sur la carte SD, en réduire le poids avec un logiciel ad hoc (parce qu’Orange, le fournisseur d’accès, limite la quantité d’octets à transmettre…) et expédier cela au client avec ce mot :
« Monsieur,
Veuillez trouver ci-joint les clichés des Souvenirs pélagiques de Bob l’Éponge, en vous en souhaitant bonne réception.
Je vous prie d'accepter mes sincères salutations (elles deviennent cordiales quand on écrit « Bonjour » en toutes lettres)
Yves Letort – Feuilles d’automne »
Et là, aucune réponse… silence radio.
Pour un livre à 7,50 €
Allez, on ne va pas être si grognon : la dernière personne a demander un renseignement et à qui j’avais répondu en transcrivant une partie de la préface et en ajoutant des remarques supplémentaires s’est fendue d’une réponse aimable ou « cordialement » était écrit en toutes lettres tout en refusant – mais c’était justifié car le contenu ne correspondait pas à ses espérances – cet ouvrage à 15,00 €.
Il n’empêche que, désormais, la librairie ne répondra plus à des demandes qui concernent des ouvrages à moins de trente euros. Autant que le jeu en vaille la chandelle. Certes, on fait ce métier également pour rentrer en contact avec les gens, répondre sur l’objet de notre plaisir quotidien, mais tant qu’à faire, mieux vaut consacrer ces moments à converser avec vous sur le blog, non ?
Et puis, aussi, dépêchez-vous, parce qu’il va y avoir de moins en moins de livre à des prix dérisoires chez le Tenancier.
Le prochain billet sur ce genre de sujet expliquera pourquoi le Tenancier ne met pas les images des 7000 références qu'il met en ligne, comme il lui avait été suggéré, une fois.

Pétition

Ainsi la TVA pour le livre neuf va passer de 5,5 % à 7 %, recta, comme la "solution" de Sherlock, en somme. Le Tenancier s’était pourtant promis de ne pas revenir si tôt sur le terrain du livre neuf, vu qu’il avait collé des tartines sur le sujet des offices il y a peu. Mais, que voulez-vous… la crise (qui n’en n’est pas une, simplement un petit ajustement du système pour ceux qui la drivent), l’actualité... On a vu ça et là un léger mouvement pour s’indigner – mot à la mode - de cette augmentation, voire inciter à faire une pétition pour faire reculer le gouvernement. On se doute bien que le soussigné Tenancier se gardera bien de pétitionner, gardant sa signature éventuelle plutôt pour sortir un condamné du couloir de la mort. C’est comme ça. Si on se met à pétitionner à tout va, plus aucune signature n’a de valeur et l’on condamne le ci-dessus à une double peine : la mort et le foutage de gueule.
Bien.
Revenons à la TVA avant que je ne m’énerve. Parfois il faut savoir tendre l’oreille dans une conversation. C’est ainsi que sur ce sujet quelques personnes que je me flatte de compter comme des amis intervinrent sur le sujet. Il m’a suffit de retranscrire et de compresser un peu. Comme je ne leur ai pas demandé leur autorisation, je garde l’anonymat des intervenants, ils se dénonceront s’ils le veulent :
« […] Parmi toutes les mesures de rigueur du triple-A, celle-là ne me semble pas dramatique. Ça fait 30 cts sur un bouquin à 20 euros, 10 cts sur un poche. Je ne vois vraiment pas le problème, mais tous les auteurs, libraires, éditeurs et lecteurs hurlent au scandale. Le paquet de clopes prend 30 ou 50cts et tous se la bouclent, même ceux qui fument un paquet par jour alors qu'ils lisent au mieux un livre par mois. Les mutuelles augmentent, les pauvres trinquent encore et toujours et personne ne bouge. L'égoïsme et le politiquement correct sont d'insupportables constantes de cette société de merde pleine de pauvres d'esprit manipulés par les médias. Votez, veaux, élisez vos maîtres (le rose verdâtre est si joli) et crevez dans votre inamovible médiocrité ! »

« Les "pauvres", et bien, nous lisons gratos en bibliothèque! Sinon, on a arrêté nos mutuelles et oui, on passe notre petit pognon à fumer et à boire, ça nous délasse et ensuite, on baise, c'est gratuit! Merde, la vraie vie et les vrais gens, c'est pas des pétitions de bobos !!! »

« […] D'autant qu'il y a quand même pas mal d'autres secteurs qui subissent les mêmes hausses sans moufter... Que bien plus qu'un petit élan corporatiste, c'est d'une unité contre les incompétents actuels qu'il faudrait bénéficier. Et puis bon, une activité qui est au point de risquer de crever pour 1,5 % de hausse, c'est qu'elle ne va pas bien du tout du tout. Et que le mal est beaucoup plus profond que ça. Au lieu de chouiner là dessus, feraient bien de se pencher sur le pourquoi du comment... »

Qu’ajouter après cela ?
Et vous, les pétitions, ça va ?

L'été est une région inintéressante

Il est curieux comme certains moments recèlent quelque amertume. On dirait que, à point nommé, cycliquement, le même cortège d’embarras, de nouvelles emmerdantes, de désastres intimes, de contraintes arrivent, comme par la volonté des astres ou de par la trame de fumeux complots. Parfois, cela s’adresse à nous même, nous rendant insulaire et amer au milieu des gens odieusement heureux. Il arrive toutefois que l’empathie traverse nos semblables. On n’est plus seul par la grâce d’un signe à travers la brume des sentiments. Parfois, aussi, ça ne marche pas. Souvent même. On finit par avoir l’habitude, on se blinde ou on pleure, mais seulement pour l’usage. Au bout d’un certain temps, ça glisse : les morts, la désertion, les amis qui se sauvent par diverses portes qui ne sont parfois pas trouvées au hasard. Ou bien parce que l’on a trouvé une porte commode, soi même. L’été est de ces moments là, c’est le temps ou les choses et les êtres vous désertent : ici un fil se coupe dans la douleur, là une ombre s’estompe. L’été nous rend soudainement vieux, échoué et paradoxalement sec. On voudrait sauter l’été et passer directement dans cette arrière saison du vacancier gracquien, cet instant de bascule, encore dans l’attente, les premières fraîcheurs et cette idée de ne pas revenir, enfin pas entièrement, avec cette obscur tentation du lâchez-tout, comme un mot sur le bout des lèvres… En attendant, ce sont les autres qui nous lâchent. Les joueurs ont déserté la table. Le jeu ne vaut plus rien.
Et puis ce sont des personnes que vous n’avez jamais croisées mais qui faisaient parti du paysage qui décident de passer la main, tel Dominique qui veut fermer son blog. Il se pensait sans doute l’égal de Paul-Louis Courier alors que c’était dans la descendance – modeste, certes, mais réelle – de Restif de La Bretonne ou de Fargue qu’il fallait l’attendre. Mais nous sommes rarement lucides sur ce que nous sommes. Ainsi, il clôt son périple pour de mauvaises raisons. On écrit pour soi et, éventuellement, pour des happy few. Rien de ce qui concerne « l’audience » ne devrait concerner un honnête homme. Rien des ratiocinements du monde n’aurait dû le concerner autant que le fumet des trottoirs qu’il aime tant et avec tant de justesse.
Et puis il y a le poids des jours, la tâche sur laquelle on épuise sa patience. Tout à coup, on se retrouve devant le travail à faire, les échéances. On a envie d’être loin, loin du monde, loin de la violence du monde…
Et puis ce billet sur un autre blog qui provoque notre profond déplaisir.
On se dit tout à coup que, devançant l’échéance que l’on s’était fixée, il vaudrait mieux sans doute clore ici. Certes, il faut se méfier de soi. Bierce, dans Le Dictionnaire du Diable affirmait que seul, c’était être en mauvaise compagnie. Oui, certes, mieux vaut attendre…
Cependant, j’attendrai d’une autre manière, quelques jours, une semaine voire deux, on verra bien ; me renfermer pour protester des silences, des abandons, des disparitions – parfois insondablement tristes, comme celle de Perdita, et d'autres fort bienvenues – et de ce monde devenu odieux et ce par mon propre mutisme.
Ça vous fera les pieds.

Ça débordera toujours
(billet désabusé)

Décidément, cette bibliothèque ne nous lâche point. Sans avoir vraiment résolu notre problème de cladistique et notre prédilection pour la prolepse, nous ne pouvons nous empêcher de songer à ce qui pourrait advenir lorsque nous aurons résolu cela. Car, après avoir tranché au vif de notre indécision, il faudra réorganiser selon la règle nouvelle. Bye-bye l’ordre alphabétique, vive l’organisation à la Feuilly ou le classement à la ArD (*) ! Reste que la manœuvre va s’avérer délicate…
Posons le problème :
Comment réorganiser une bibliothèque qui déborde dans un nouveau classement ?
Deux solutions s’offrent à nous :
- Le bouleversement
- La défragmentation
Pour bien comprendre ce à quoi nous faisons allusions nous allons prendre le postulat que, désormais – et pour simplifier - notre bibliothèque sera divisée en trois catégories : Romans noirs, Littérature générale, Histoire (le rayon Curiosa a toujours été à part). Comment, donc, faire en sorte que ce tri soit efficace et économe sur le plan énergétique et pour le dos de votre Tenancier préféré ?
Prenons la première hypothèse, celle du bouleversement. Elle va consister à vider les rayons et transporter les ouvrages dans une autre pièce en commençant à les répartir selon les critères prédéfinis plus haut. Une fois ces tas répartis, il ne vous restera plus qu’à les remporter dans la bibliothèque et ranger de nouveau chaque rayon par ordre alphabétique…
Sur le papier, c’est formidable, tout baigne !
En réalité, il vous faudra déjà conquérir une autre pièce suffisamment grande pour contenir de piles de livres sur toute l’étendue du plancher et ne pas vous casser la figure dessus. Admettons que, pendant deux ou trois jours, vous soyez privé de votre salon. Vous aurez trimé au moins douze heures chaque fois pour accomplir ce vaillant déménagement, ne vous arrêtant que pour manger un peu et vous mettre dans votre plumard, fourbu et le dos en compote. Arrivera alors le moment de remettre les livres en rayon. Et là, vous allez vous apercevoir d’une chose terrible : tout ce qui arrivait à rentrer auparavant ne rentre plus ! Au bas mot un mètre de rayonnage vous narguera ou sera en déshérence à vos pieds. A ces moments, on en vient à se dire que les livres font dans la génération spontanée, que certains sont apparus dans la nuit, comme ça , ou alors par mitose, allez savoir. En tout cas il faut que vous le sachiez une bonne fois pour toute car c’est une loi inexorable : quelle que soit l’importance de votre bibliothèque, ça débordera toujours !
Toujours…
Toujours.
L’autre méthode qu’analogiquement je nomme « la défragmentation » consiste à vous placer au coin supérieur gauche de votre bibliothèque et de commencer à ranger les livres à même le rayon selon vos critères. Quelle ingéniosité ! Plus besoin de tout remettre par ordre alphabétique. Pratiquement, dans les « lettre A » vous mettrez d’abord les Romans noirs, ensuite, la Littérature, ensuite l’Histoire (Vous ai-je dit que le Curiosa était à part ?), on recommencera avec la lettre B en déplaçant tout simplement les livres vers la gauche à côté de ceux qui font partie de la même famille. Ah oui ? Cela ressemble à la défragmentation d’un ordinateur : on regroupe les données du même genre pour accélérer et favoriser leur accès ? Eh oui, comme quoi j’ai bien fait les choses en appelant ça comme ça, vous avouerez.
Je sais même rester modeste.
Alors oui, c’est une méthode géniale, vous en conviendrez, tout baigne !
Sauf que.
Avez-vous envisagé que c’est tout une bibliothèque qui vous attend ? Que vous allez rester des heures les bras en l’air, à vous ankyloser dans des poses inconfortables si ce n’est de vous abîmer de nouveau et le dos et les genoux ! Tout cela pour constater que certains livres ne pourront pas rester à l’endroit où ils se trouve : le rayonnage est trop petit pour ce format à cet endroit précis du rangement… et impossible de tout changer car c’est à lettre V que cela vous arrive. Tant pis vous ferez une exception, elle ira rejoindre la vingtaine de bouquins dans le même cas rencontrés auparavant, comme vous n’êtes pas encore à la fin de votre classement, on peut augurer que vous atteindrez pratiquement le métrage des livres que de toute façon vous ne pourrez pas mettre faute de place.
Il y aurait bien une autre méthode. Ma foi, elle est enthousiasmante quoique dispendieuse. Il suffit de tout brûler. Après vous rachetez, c’est pas mal non plus.


(*) Commentateurs dans un précédent billet.

Un bruit de froissement

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »
Paul Valéry - Variété
S’il est une grande tristesse, c’est celle d’accomplir de temps en temps son dur labeur d’humain au milieu de ses semblables. Parfois, il est si difficile de défendre ce que l’on a mis tant de temps à comprendre pour soi et que l’on n’est pas si sûr d’avoir toujours retenu : le partage, la fraternité, la méfiance des apparences. Chaque pas est un devoir, chaque mot peu cacher un sanglot, et chaque attention peut gâcher la jouissance morose de ce sanglot. Nous nous disons que nous avons perdu. L’avenir devient une figure fuligineuse, quelque chose que nous ne pouvons saisir, que nous ne pouvons voir que fugacement dans une volute souvent insignifiante. Nous avons perdu parce que ce monde n’est pas notre. Il est livré à de brèves exultations, à la solitude, au sordide, aux pixels, au temps qui passe, à l’insomnie et à la peur. Nous nous retrouvons avec tant de choses à dire et nous ne faisons qu’occuper le terrain sans être dupe, souvent. Le sort de notre existence se joue désormais par des écrans. Nous ne devenons plus que des morceaux éparpillés sur des serveurs lointains avec la peur du noir, celui de la panne de courant. Le Grand Soir n’annonce plus que le sommeil des consciences. Dans cet hiver où l’on ne peut que se glisser dans une niche incertaine on envie ce froissement, ces replis que nos consciences peuvent encore exercer sur les pages d’un livre, là ou la cognition et la joie sont encore intimes et où notre humanité arrive encore à survivre. Pour combien de temps encore ? Combien de temps avant l’écran bleu ? Combien de temps avant que ces écrans et leurs mémoires soient rongés par un quelconque Tchernobyl, avant que la neige sur nos écrans soient le prélude au long hiver nucléaire de notre humanité ? Combien de temps le contenu des mémoires électroniques durera-t-il, le temps du mensonge ou de la lassitude, le temps que sorte un nouveau modèle, le temps qu’un rayonnement de neutrons lui fasse son affaire ? Combien de temps avant que ce qui faisait de nous une monade ne soit plus qu’un élément d’une structure cybernétique, avec tous ses attributs : mouvement, fugacité, réactivité, infatigabilité, rapidité, docilité ? Temps béni des sous-hommes qui ne se posent plus de questions. Temps où la malléabilité du discours travestit le savoir, où ne nous sommes déjà, maintenant, plus certains de savoir qui a dit quoi. Qu’importe, il suffit de crier plus fort, il suffit d’être vu. Combien de temps ensuite pour que ce monde s’écroule par le manque, combien de temps avant la famine et cette peur perpétuelle que l’on veut entretenir en nous ? Combien de temps, après la déglingue, après l’effet de ce poison que nous avons rendu si vital ? Combien de temps avant la barbarie ? Combien de temps avant l’autolyse de toutes ces générations sans lueurs, brutalement débranchées par la pénurie d’énergie, de matières premières, privées de jouets de plus en plus acérés et aliénants ? Combien de temps encore ? Et que deviendrons-nous, une fois rencognés au réduit de notre territoire réel, les caméras de surveillances mortes et plus un livre dans notre bibliothèque ? À ce moment, l’obscurité sera complète. Cette nuit-là, il n’y aura plus de quoi alimenter les autodafés, à moins de les chercher chez ceux qui se livrent encore à la lecture, au secret. Et ces feux n’éclaireront plus que des aveugles. Et il est à craindre que ces flammes soient bien chiches, faute de combustible. La morale et la peur seront encore là, sans l’électricité. Mais la raison, mais la culture, mais l’avenir ?
N’avez-vous donc pas constaté comme la marge se réapproprie le papier ?
Comment ce qui crée et réfléchit à un autre monde l’utilise encore avec autant de gourmandise ?
Quelques nouvelles nous viennent ici et là de ceux qui ne veulent plus laisser leurs écrits aux aléas de la censure et de la « rareté » abondante…
Et nous, de quel monde sommes nous ?