Affichage des articles dont le libellé est Jean Galtier-Boissière. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jean Galtier-Boissière. Afficher tous les articles

T'es nouveau, toi ? Il me semble pourtant t'avoir déjà vu quelque part...


6 septembre 1944

Gallimard est un gros malin. Il ne sera pas arrêté comme Grasset car, lui, jouait habilement sur les deux tableaux. Pas fou, le vieux ! A la Nouvelle Revue Française, deux bureaux se faisaient face : le bureau de Drieu, membre dirigeant du parti Doriot, collabo sincère, directeur de la revue « N.R.F. » pro-nazie, et celui de Jean Paulhan, résistant de la première heure et fondateur, avec Jacques Decour, du journal clandestin antiboche Les Lettres françaises.
Le « percheron qui se pique à la morphine » comme l’appelait Cocteau est un as du double jeu.

Jean Galtier-Boissière : Mon journal depuis la libération (1945)

Jouez donc plutôt aux courses...

— J’ai toutes les originales d'Anatole France sur japon, me disait un jour un grand bibliophile.
... et il ajoutait avec une émotion non feinte, l'œil exorbité, la dextre levée et en enflant la voix :
ET NON COUPÉES !
Car il y a deux sortes de bibliophiles : ceux qui achètent des beaux livres parce qu'ils les aiment, et ceux qui n'achètent des bouquins que pour les mettre en portefeuille ainsi que des valeurs en Bourse, et les vendre au plus haut.
Il serait peut-être plaisant de faire l'apo­logie des seconds qui, dans une œuvre de l'esprit n'apprécient que la qualité de la matière. Mais, sincèrement, je crois que ces gens là sont dans l'erreur.
Je connais bon nombre de libraires spé­cialistes parfaitement avertis, qui se sont lourdement trompés et ont bu, comme on dit vulgairement, de sérieux bouillons. Com­ment l'amateur qui possède beaucoup moins de recoupements, réussirait-il ou le pro­fessionnel échoue ?
Je trouve absurde le quidam qui espère gagner des ors en faisant le commerce illi­cite du livre. C’est un fait que le livre de luxe fait figure de monnaie d'échange et de troc pour beaucoup de gens. Telle personne jetterait à la porte le malotru qui propose­rait de lui acheter le vaisselier de sa salle à manger ou la bergère de son salon mais se montre grandement flattée que le même in­dividu lui offre une somme importante pour tel volume de sa bibliothèque.
Il y a cependant cent autres manières de devenir millionnaire, et avec beaucoup moins de risques : Pourquoi tenter la spécu­lation hasardeuse sur les bouquins de luxe alors qu'on peut, par exemple, s'installer boucher détaillant ou marchand de cercueils avec une certitude de remise et de gain que ne vous donnera jamais le livre.
Peut-être les spéculateurs du livre me diront-ils qu'ils ont le goût du risque ? Alors plutôt que d’acheter des livres pour les revendre, pourquoi ne jouent-ils pas tout bonnement aux courses ?
Les ignorants déclarent qu'on perd tou­jours aux courses, mais les imbéciles après avoir gagné une ou deux fois se persuadent qu'ils vont gagner perpétuellement: ils re­mettent leur chance en jeu une fois de trop et, bien entendu, reperdent ce qu'ils avaient gagné, et même un peu plus.
Il est cependant des gens qui ont gagné aux courses, et qui, leur gain réalisé, se sont retirés du turf et n’ont jamais remis les pieds sur une pelouse. Moi, par exemple.
J'aurai même l'extrême gentillesse, puisque l'occasion s'en présente, de vous indiquer comment j'ai gagné aux courses.
Peut-être personne avant moi n'y avait-il pensé : L'idée m'est venue tout simple­ment de lire tous les jours, pendant une semaine les pronostics de courses et de lire également tous les lendemains les résultats. Cette lecture m'a éclairé : Je me suis aperçu que neuf sur dix des chevaux recommandés par les journaux n'étaient pas ceux qui arri­vaient au poteau.
Quelques minutes de réflexion m'ont alors permis de comprendre que si les chevaux, dits favoris, n'arrivaient presque jamais, c'était que personne — sauf les idiots qui les jouent — n’avait intérêt à ce qu'ils arri­vassent ; à savoir : ni les journalistes sportifs qui ne seraient tout de même pas assez gourdes lorsqu'ils ont un bon tuyau pour le commu­niquer bénévolement à des milliers sinon des millions de lecteurs à seule fin de faire tom­ber la cote ; ni les book qui préfèrent évi­demment payer une fois par hasard à un fou les 400 pour dix d'un tocquard plutôt que 4.000 fois les dix francs de prime d'un favori ; ni les propriétaires, les entraîneurs et les jockeys des favoris qui ont assez de modestie et de jugement pour jouer à coup sûr leurs rivaux.
D'où je conclus que la seule façon de jouer aux courses était de prendre unique­ment les chevaux absolument contre indiqués.
Ayant raisonné de la sorte, je m'amusai à lire le matin des grandes épreuves, tous les journaux donnant les pronostics et à jouer gagnant les deux ou trois chevaux qui non seulement ne figuraient jamais dans les « Études » et les « Pronostics », mais n'étaient point cités ; ou même, dont la présence dans ces grandes épreuves était ac­cueillie par les spécialistes comme une sorte de défi au bon sens, sinon à la plus élé­mentaire pudeur. Je prévoyais Lindbergh...
Je jouai ainsi pendant un mois sans transiger sur mes principes, et mes gains me permirent par la suite de figurer assez honorablement dans la Grande Vie Pari­sienne.
Quittons les chevaux et revenons vivement à nos moutons. S'il me paraît démontré qu'il est normal de gagner aux courses, rien ne me paraît moins probable que de pouvoir réaliser d'importants bénéfices en achetant au prix fort des livres et en les revendant.
Peut-être n'y a-t-il là qu'un quiproquo.
Dans un temps ou les Français n'avaient plus aucune confiance en eux-mêmes, les économistes distingués conseillèrent au menu peuple d'acquérir n'importe quelle marchan­dise et d'aucuns eurent l'idée d'acheter des livres, alors que d'autres accumulaient des complets-vestons ou des mobiliers art-mo­derne. L'année suivante, nul de ces Fran­çais moyens (qui n'auraient eu qu'à gar­der des billets de Banque pour doubler leur capital contrairement aux conseils des crétins d'économistes] ne pensèrent à re­vendre avec bénéfice leurs complets-vestons ni leur mobilier art-moderne, tandis que les acheteurs de livres voulurent se persuader que leurs bouquins — achetés d'ailleurs sans aucun discernement — avaient pris, par suite de la stabilisation monétaire, une valeur considérable... ... Tant pis si les réalités ne correspondirent pas à leurs désirs et si bon nombre de spéculateurs « à la noix » se trouvèrent ruinés.
Disons-le en toute sincérité: le plaisir du bibliophile consiste non pas à vendre mais à acheter. Acheter quand on a « de quoi » et encore plus quand il faut se priver du nécessaire pour s'accorder du su­perflu, voilà où réside le vrai bonheur.
L'agrément du bibliophile authentique, c'est de désirer un livre rarissime, de le rechercher, de fouiner, de dépouiller des ca­talogues, et, le jour ou l’oiseau rare est enfin annoncé à l’horizon, de se précipiter dès potron-minet chez le marchand, le cœur battant, avec la crainte qu'un autre amateur se soit levé plus matin et ne l’ait enlevé; de le trouver —Dieu merci!— sur son rayon, de le prendre en main, de l'examiner, de l'échanger contre une poignée de petits billets crasseux, de rentrer chez lui en le tenant sur son cœur, et, seul à seul avec lui, de le palper, de l’ausculter, de lui dénicher une place d'honneur dans la bibliothèque déjà comble et d'essuyer un reproche amer de la chère épouse qui eût préféré un renard argenté...

Jean Galtier-Boissière : Jouez donc plutôt aux courses...
Préface à Yvonne Périer : Conseils aux bibliophiles
Paris, Émile Hazan, 1930


Signalons que le texte ci-dessus n’est certes pas libre de droit. Le Tenancier le retirera immédiatement à toute demande des ayants droit sans barguigner !

Elle est connue, mais je ne m'en lasse pas

On raconte que Mauriac a reçu la dépêche suivante : ENFER N’EXISTE PAS STOP POUVEZ VOUS DISSIPER STOP PREVENEZ CLAUDEL STOP AMITIÉS GIDE
On croit que c’est une farce de Roger Nimier.

Jean Galtier-Boissière : Mémoires d’un parisien – III, 1963 – p. 296
Et à propos de Gide, on peut aller voir