MONSIEUR,
qui se dispose à faire à madame la lecture du MAÎTRE DE FORGES.
— Tu y es, Coco ?
MADAME.
— Oui, Coco.
MONSIEUR.
— Je commence. Nous étions arrivés au moment où Philippe Derblay se dispose à quitter la chambre nuptiale.
(Il lit.)
« Vous venez en un instant de détruire tout mon bonheur, dit Philippe d'une voix émue, et je pleure madame, je pleure !... »
(S'interrompant.)
Mon Dieu que c'est joli, ce
Maître de Forges ! et comme c'est humain ! Voilà soixante et onze fois que je le relis ; n'importe ! c'est toujours avec la même admiration.
(Il lit.)
« Mais c'est assez de faiblesse, continua Derblay qui se leva et essuya du revers de la main une larme restée au bord de sa paupière. Vous parliez tout à l'heure de payer votre liberté. Hé bien ! je vous la donne pour rien!... »
(S'interrompant.)
Ce qui me plaît là-dedans, c'est que c'est bien écrit. Ah ! la forme ! la forme ! il n'y a que ça ! Tu le comprendras quand tu sera plus familiarisée avec la littérature.
(Il lit.)
« Tout lien... »
(S'interrompant.)
Oh ! et puis tu verras ; la fin est encore plus chic !...
« Tout lien est rompu entre nous. Adieu madame, voici votre appartement, voici le mien. A compter d'aujourd'hui, vous n'existez plus pour moi ! »
(S'interrompant.)
Et quand on songe qu'il y a des gens qui n'apprécient pas Georges Ohnet!... Faut-y être bête !
MADAME.
— Tu es assommant, tu sais, avec tes interruptions continuelles.
MONSIEUR.
— Excuse-moi, ma chère amie. C'est l'enthousiasme qui me les arrache.
(Il lit.)
« ... n'existez plus pour moi. Ainsi parla le maître de forges, et, se retournant, il fit voir à Mlle de Beaulieu... »
(Il tourne la page.)
« ... quelque chose d'énorme dont la fière jeune fille resta étonnée et troublée. »
MADAME.
— Quoi ? Quoi ? qu'est-ce qu'il lui fait voir ? C'est dégoûtant, cette histoire-là !
MONSIEUR.
— Ne fais pas attention ; j'avais passé une page.
MADAME.
— Mouille donc ton doigt
MONSIEUR.
— Rétablissons.
(
Il lit.)
« ... et se retournant, il fit voir à Mlle de Beaulieu plus de dédain hautain que de réel mépris. »
MADAME.
— A la bonne heure.
(
La lecture continue.)
MONSIEUR,
qui s'interrompt brusquement de nouveau.
— Quelle connaissance du cœur humain ! Comme cette Claire de Beaulieu éprouve bien ce que nous éprouverions à sa place ! Et quelle noblesse dans l'expression !... Ah ! le mot juste ; tout est là !... Et on parle des symbolistes ! Tiens, Coco, veux-tu que je te dise ? ils me font suer, les symbolistes !
(
Haussement d'épaules.)
Où en étais-je ? Ah oui !
(
Il lit.)
« Le châtiment était terrible mais non disproportionné avec la faute. La jeune femme pu...
(
Il tourne la page.)
... ait des pieds... »
MADAME.
— Comment ! la jeune femme...
MONSIEUR.
— Mais dame... — Ah ! pardon ! chère amie, j'ai encore passé une page.
MADAME,
agacée.
— Mouille donc ton doigt !
MONSIEUR.
— Rerétablissons...
(
Il lit.)
« la jeune femme pu... nie dans ce qu'elle avait de plus sensible : son orgueil... »
MADAME.
— A la bonne heure !
(
La lecture continue.)
MONSIEUR,
s'interrompant encore.
— Fais bien attention, nous voici arrivés au point culminant du récit, et c'est ici que le psychologue se révèle magistralement dans le charmeur.
Écoute ça :
« Alors je ne sais plus ce qui s'est passé en moi, expliquait Claire à la Baronne de Préfond qui l'écoutait avec une attention extrême, je me sentis envahie de sen...
(
Il tourne la page.)
... sues... »
MADAME.
— de sangsues ? envahie de sangsues ?...