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Comment ne pas payer de droits d'auteur.

A propos de la contrefaçon, voici un autre exemple des multiples manières que l’on avait de publier un ouvrage sans s’acquitter des droits d’auteur au XIXe siècle. Il s’agit d’un autre écrivain qui eut beaucoup de succès : Hector Malot.

Un éditeur de Berlin mis au courant (les Allemands sont toujours informés de ce qui peut être bon pour leur com­merce) du succès de vente que la maison Hachette avait obtenu en Angleterre pour mes petits livres, voulut essayer de ces éditions dans son pays et me fit des propositions à ce sujet. Bien que nous fussions d'accord, elles n'allèrent pas loin, car au lieu du traité à signer que j'attendais, il m'envoya un Sans famille, le mien bien entendu publié à Dresde, en français, en deux volumes. A la vérité, il y manquait un certain nombre de pages qui avaient été analysées et non reproduites, et de plus ces volumes, appauvris d'un côté, avaient été enrichis d'un petit glossaire allemand encarté dans la couverture, où l'on pouvait le laisser, mais d'où l'on pouvait aussi l'enlever et s'en débarrasser, quand on savait assez le français pour le lire sans dictionnaire.
— Comment lutter avec des extraits contre un roman que le public peut croire complet ? me demandait-il.
— En obtenant la suppression de ce roman défiguré, édité en violation des droits, répondis-je.
— C'est que précisément, je ne crois pas que vous puissiez obtenir cette suppression, me dit-il, attendu qu'aux termes des conventions littéraires qui lient l'Allemagne avec la France, les éditeurs ont le droit de publier en extraits, dans le texte original, tous les livres utiles à l'enseignement, à la seule condition d'y joindre un glossaire qui donne à leur édition le caractère de livre d'éducation. Le vôtre est publié en extraits, puisqu'on en a coupé des pages ; on y a joint un glossaire : donc c'est un livre d'enseignement, et vous n'avez rien à réclamer ; de plus nous n'avons rien à faire ensemble, puisque je trouverais dans cette édition, pour laquelle il n'a pas été payé de droits d'auteur, une concurrence désastreuse.
Je m'informai ; les objections de l'éditeur de Berlin étaient probablement fondées, attendu que comme les conventions internationales sont faites par des diplomates, sans l'adjonc­tion de gens du métier, on s'en tient à des déclarations banales à travers lesquelles les contrefacteurs manœuvrent aussi librement que s'il n'y avait pas de conventions.
Je me plaignis cependant... pour le principe, et la question, prise en main par le Cercle de la librairie, fut portée à notre ministère des Affaires étrangères pour qu'on avisât.
A-t-on fait quelque chose pour corriger cette bizarre disposition qui rend légales de pareilles combinaisons ? Je n'en sais rien, mais à vrai dire je doute que la commission internationale qui vient de se réunir pour la révision de la Convention de Berne ait pris la défense des écrivains sur ce point ; pas de gens du métier dans cette commission, — où leurs observations pratiques, sur des sujets connus d'eux, eussent été gênantes, — des fonctionnaires.
En tout cas, cette industrie de la contrefaçon continue en Allemagne, avec la complicité de la loi, et j'apprends à l’instant que la librairie Kuhtmann publie en français une édition d’En famille, d'après le procédé employé par elle pour Sans famille. Il faut croire qu'il est bon... pour les éditeurs allemands.

Hector Malot : Le Roman de mes romans — Flammarion — s.d.

Contrefaçons

A propos de l'article de Boutmy dont le titre est Manuscrit belge, on fait allusion à la contrefaçon qui régnait encore récemment à l'époque ou fut rédigé le Dictionnaire d'argot des typographes. On a déjà mentionné ici cette pratique courante à la période Romantique et dans laquelle on peut dire que les libraires belges s'étaient pratiquement spécialisés. Pour nous en convaincre, invoquons un témoin de poids qui, en l’occurrence, fit preuve d'un assez bel humour lors de son passage à Bruxelles. Accessoirement, cela vient au secours de la deuxième hypothèse de Boutmy dans son article...

Notre tour fait dans le parc, nous allâmes chez les éditeurs de contrefaçon ; j'achetai les poésies complètes d'Alfred de Musset, en un volume, et Madame de Sommerville, de Jules Sandeau ; je voulus aussi acheter Mademoiselle de Maupin, roman de votre serviteur; mais j'avoue que cela me fut impossible, par la raison que je ne le trouvai nulle part. Ceci me mortifia d'autant plus que le Bibliophile, l'Alphonse Brot, l'Hippolyte Lucas, et autres gens illustres de ma connaissance, étaient mirifiquement contrefaits, et que je confesse, avec toute l'humilité qui me caractérise , que jusqu'ici je m'étais cru l'égal de ces messieurs. Mon voyage m'a détrompé et fait revenir d'une si folle présomption. Le Bibliophile surtout jouit d'une si grande réputation dans ce pays-là, que les Mauvais Garçons d'Alphonse Royer et de Barbier, la Notre-Dame de Victor Hugo, les deux meilleurs romans que le moyen âge ait inspirés, sont imprimés sous son nom.
Les volumes de prose du Spectacle dans un Fauteuil, d'Alfred de Musset, ne sont pas connus en Belgique, et le contrefacteur à qui je les demandais parut tout surpris, et écrivit sur-le-champ à son correspondant de les lui envoyer. Cela ne fait pas grand honneur à la publicité de la Revue des Deux Mondes et aux goûts littéraires des libraires belges.
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L'auteur écrivait cela il y a quelques années : aujourd'hui toutes ses œuvres ont subi les honneurs de la contrefaçon. [Note de l'éditeur.]

Théophile Gautier : Caprices et Zigzags : Un Tour en Belgique et en Hollande - (page 67) - 1856

(Le Bibliophile dont il est question dans le texte est très vraisemblablement le Bibliophile Jacob, ce voyage fut effectué en compagnie de Gérard de Nerval, ce qui explique le « nous » dans ce passage)