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Du bonheur des titres, ou :
Piochons, piochons et fabriquons du salpêtre !

En ce qui concerne le théâtre, la période révolutionnaire est, de beaucoup, la plus imbécile, tant par les sujets que par le style employé au cours de berquinades merveilleuses de candeur.
La Nourrisse républicaine (que l’on acclamait, en train de bercer deux nourrissons en leur chantant la Carmagnole pour les endormir) est un titre curieux, issu d’un procédé soporifique vraiment inattendu. Mais les plus utilitaires de ces artisans, anxieux d’étaler leurs convictions politiques, sont les héros d’une pièce en un acte, écrite par un monsieur, qui signait son œuvre :
Le citoyen Charles-Louis Tissot
de Dôle
(département du Jura)
La pièce s’appelait simplement :
Les salpétriers républicains
et commençait s’un l’air d’un chœur de Richard Coeur-de-lion par cette profession de foi des personnages assemblés :
« Piochons, piochons,
Et fabriquons du salpêtre,
Piochons, piochons
Et retournons nos maisons »
Le « retournons nos maisons » ne manque pas d’une certaine allégresse…
On se représente l’aspect de la ville de Dôle, si tous les habitants s’étaient conformés à ce mot d’ordre cartouchier.
Ce à quoi le héros de l’histoire, qui se nomme, à l’ancienne mode, le Père Mathurin, ajoute
« Pour en imposer aux tyrans
Et pour faire trembler les traîtres
J’envoie au combat mes enfants
Et moi, je travaille au salpêtre. »
Ce exposé de la division du travail dans une famille zélée se chantant sur l’air de : Jeunes amants, cueillez des fleurs, lequel est douceâtre au-delà de toute expression, l’élan guerrier de toute la maisonnée représente une jolie ferveur pour les travaux chimiques.
Après quoi, les jeunes amants de cette providentielle nichée se mariant (comme faire se doit) sont conviés à la fin de la cérémonie à l’aide de ces vers sensibles et tendres :
« Approchez-vous mes chers enfants,
En vous, j’allons me voir renaître ;
Jurez sur ce pain de salpêtre
D’être fidèl’s à vos serments ! »
ainsi s’achevait dans l’émotion et la morale, cette apologie circonstanciée du nitrate de potassium.
[…]
Pixérécourt, gloire du Premier Empire et triomphateur du Boulevard du crime durant quarante années, ne pouvait intituler un mélodrame « Victor » sans ajouter : « ou : l’Enfant de la forêt ».
On vit alors des alliances curieuses. Ainsi :
L’Ange tutélaire
ou
Le Démon femelle
(en souhaitant, tout de même, que ce soient deux femmes différentes.)
1802 vit applaudir :
Le Tribunal invisible
ou
Le fils criminel
qui se termine par un bien joli petit ensemble, dont je vous cite un extrait :
« La justice est tardive
mais on la fuit en vain
A pas lent elle arrive
Et punit à la fin. »
Des mémoires d’acteurs nous apprennent que, malgré le nombre de figurants, dès qu’il y avait pénurie de personnel et quelque tribunal secret et masqué opérant dans un souterrain, les théâtres pauvres mettaient en service des mannequins à chapeaux rabattus (manteaux couleur de muraille et loups noirs sur le simili-visage) — mannequins qu’une ficelle amenait à lever le bras ensemble, tandis que les machinistes, en coulisses proféraient :
— Nous le jurons !
Ce qui suffisait à terroriser le coupable.
On vit aussi :
Le Volcan
ou
l’Anachorète du Val des Caves
qui semble indiquer la présence d’un anachorète auprès duquel St-Laurent, sur son célèbre gril, n’est qu’un timide velléitaire.
On se régalera devant :
Le monastère abandonné
ou
La malédiction paternelle
dont le seul mérite est d’avoir contenu cette ineffable niaiserie longtemps citée :
… « banni des États de la république, avec défense de porter le nom de Pietro ».

Pauline Carton : Les théâtres de carton (1947)