« Une vidéo peu recommandable »

Les anciens habitués de ce blog ne peuvent méconnaître les Éditions Deleatur pour lesquelles nous avions confectionné la bibliographie complète - excepté un volume « fantôme » - pour ses minilivres. On savait peut être un peu moins que cette dite maison d’édition est tenue par le sympathique et talentueux Pierre Laurendeau. Plutôt que de blesser trop avant sa modestie, on a choisi de reprendre un court entretien issu d’une entreprise que nous vous invitons prestement à découvrir ici (qui recèle également des documents remarquables comme une interview de Le Gloupier !). On verra ci-dessous que l’éditeur-écrivain à toujours plusieurs arcs à bander…


Le titre de ce billet vient de Pierre Laurendeau, nous lui en laissons la responsabilité...

Pointu

Pointu, s. m. et adj. Disposé à prendre les choses par leur mauvais côté, et, par suite, insociable, grincheux, désagréable. Ce travers n'est pas étranger aux typographes ; mais le mot n'appartient pas exclusivement à leur langue.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Une historiette de Béatrice XVI

- « Tu as vu ? Il est dédicacé à Jacques Chancel !
- Penses-tu, c’est quelqu’un qui a fait une blague. »

Pocher

Pocher, v. intr. Prendre trop d'encre avec le rouleau et la mettre sur la forme sans l'avoir bien distribuée. Peu usité.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

La Pieuvre par neuf
troisième tentacule, troisième tronçon



Du Grand Hôtel des valises, un rebondissement d’expériences indivises.
Éd. Robert & Lydie Dutrou

Voir : Le Mystère de l'abeille, épisode 3

George entre en case.

Le 11 novembre 2009, jour de paix.
George est arrivé sur ce blog à peine un mois auparavant (au deuxième tentacule). Déjà on opine qu’il a l’œil à la pêche. À ce stade, j’ignore ses pratiques de fin limier. D’une petite anecdote qui a eu lieu dans sa boutique la veille, il va faire un torpilleur !
Il commente :
« Cher Tenancier, un éditeur-imprimeur que nous connaissons tous deux est passé me prendre hier La négresse blonde et m'a incidemment laissé entendre qu'il connaissait le fin mot de ce mystère…»
Rien de plus, mais… rien de moins. Illico, je comprends qui est cet imprimeur éditeur, c’est CLS, pardi !
George — en débarquant sur Feuilles d’automne — avait signifié en commentaire pour se présenter à notre cher Tenancier qu’ils avaient une connaissance en commun en la personne de Christian Laucou. Amusée, je ne réagissai pas.

George clôt son commentaire avec des points suspensifs qui n’auront de cesse de me laisser accroire que CLS a dévoilé le mystérieux expéditeur que je suis. Mince, ça n’était pas au programme, mais alors pas du tout du tout ! Je savais que CLS parcourait vaguement ce blog, mais comment imaginer un seul instant qu’il se rendrait chez un libraire qui s’appelle George Weaver, et qui lui raconterait qu’il passe beaucoup de temps à éclaircir un mystère sur Feuilles d’automne ! Nom d’un mimosa, la poisse… Si vous saviez comme je vous en ai voulu, cher George. Secrètement. Maudits points de suspension !
Le Tenancier vole à mon secours en s’évertuant à faire avouer à George ce que Christian Laucou aurait bien pu lui dire. George est très rassurant. Toutefois, un bon farceur se doit de s’assurer en permanence qu’il n’a que des hommes de confiance à ses côtés. Je vérifie.
« — Cher Christian,
M'aurez-vous « vendue » auprès de votre bouquiniste en achetant La
négresse blonde ?(!) Depuis le début, je sais que vous êtes mon seul « péril » éventuel.
— Absolument pas. J’ai simplement dit à G. que je savais qui c'était, sans préciser plus avant et en faisant une moue. Il n’a pas insisté. Mais il n'est pas plus bête qu’un autre (moi en l’occurrence), il lui suffisait de faire le recoupement entre les cartes postales des Dutrou et votre commentaire sur mon propre site au sujet de la Métairie. Vous vous êtes vendue vous même, Madame.
Cela dit, je dois vous préciser que cela fait deux ou trois jours que je ne suis pas allé sur le blog d’Yves et que je ne sais absolument pas ce qu’après ma visite George a bien pu y écrire pour vous dévoiler. »
Eh oui, CLS avait raison : fin octobre, j’avais laissé un commentaire sur son blog ; j’y avais évoqué ce fameux atelier d’arts graphiques la Métairie La Bruyère où j’avais acheté la fameuse carte qui constituera le socle de ce 3e tentacule.
George aurait donc lu mon commentaire sur le blog de CLS une dizaine de jours auparavant au cours de la visite de CLS à la librairie, George aurait abordé le Mystère avec CLS à la boutique en vue d’obtenir une information. Bref, George aurait établi le lien entre le Mystère et moi.
Le poisson était ferré, il n’avait plus qu’à griller.
Sauf que… George ne savait rien du tout en fait. Cherchez l’erreur !

ArD
(Illustration de Sabine Allard)

Plâtre

Plâtre, s. m. Simple paquetier, et plus spécialement mauvais compositeur.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Design : The Old Moderns



Répertorié dans The Book Cover Archive

Planquer des sortes

Planquer des sortes, v. Cacher les lettres ou sortes qui entrent en grande quantité dans un travail en cours d'exécution. L'ouvrier qui planque des sortes cause un préjudice à tous ses compagnons, qui ne trouvent plus celles qui devraient être dans des casses ou bardeaux d'un usage commun.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Nos 10/18 (34e partie)

A l'occasion de la parution du billet de George Weaver, j'avais suggéré la chose suivante dans les commentaires : "Il ne me reste donc plus qu'à faire un appel vibrant aux lecteurs de ce blog pour les convier à un petit jeu : Rassemblez tous vos 10/18, sélectionnez-en (pas plus de 10) et expédiez-m'en les scans de couverture, histoire de faire une sorte de panégyrique de la collection ! [...] "
A notre petit jeu, il nous faut également associer le spectaculaire labeur d'Adria Cheno au sujet de cette collection sur son site. Allez vous en rendre compte ici.

Au tour de François T. Documentaliste à l'Éducation Nationale en province, homme paisible et doux en apparence, celui-ci trompe bien son monde car le côté Jekyll recèle quelques accents troublants : bassiste (avec plein d'autocollants) de groupes comme NFI ou Tear Of A Doll, adepte de courtes suffocations musicales, il anime désormais un blog spécialisé intitulé Tuning Razorblade, assez nostalgique mais de bon aloi. Curieux, tout de même, on s'attendrait, d'un blog portant sur de la musique jouée très fort, au corpus basique et bas de plafond du critique musical singeant les pages de Rock & Folk. Il n'en n'est rien ici : digressions sur le Velvet Underground côtoient quelques considérations sur Guy Debord, Devo ou Cioran sans d'ailleurs que cela soit une pose de la part du rédacteur. Mieux, il les comprend, contrairement aux critiques sus-nommés. Le Tenancier apprécie. Mais il est un peu tendancieux sur ce coup-là.
François à d' autres facettes encore, mais ceci est une autre histoire.
Le choix qu'il nous présente ici paraîtra quelque peu déséquilibré en faveur de Burroughs, tant pis pour vous et tant mieux pour le Tenancier qui ne s'en lasse toujours pas.

Bataille : Le bleu du ciel
n° 465
04/03/1985

Burroughs : Nova express
n° 662
11/04/1975

Bataille : Ma mère
n° 739
30/06/1978

Bataille : Madame Edwarda - Le mort - Histoire de l'oeil
n° 781
1er trimestre 1977

Miller : Jours tranquilles à Clichy
n° 788
18/02/1977

Burroughs : Les garçons sauvages
n°1142
12/02/1984

Burroughs : Exterminateur !
n° 1163
3e trimestre 1977

Perec : Les choses
n° 1426
10/1991

Burroughs : Queer
n° 1903
février 1988

Burroughs : Junky
n° 1904
février 1988

Il reste encore du monde à attendre derrière. Ce présent opus sur les 10/18 a tout de même attendu cinq mois. Le retard se résorbe, mais soyez patients.

Pilleur de boîtes

Pilleur de boîtes, s. m. Celui qui pille la casse de ses camarades. V. Fricoteur

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Pour commencer




DICTIONNAIRE DES AUTEURS DE LA PLÉIADE
Jean-Jacques Thierry
Nrf – Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »
in-12, reliure cuir souple éditeur, Rhodoïd, étui cartonné
nombr. illustr., index, 372 p.


CE VOLUME, RÉALISÉ D’APRÈS LA MAQUETTE DE MASSIN, AVEC UNE ICONOGRAPHIE RÉUNIE PAR DOMI-
NIQUE RAOUL-DUVAL, A ÉTÉ TIRÉ PAR
LA S.I.D.I. À LEVALLOIS, SUR OFFSET SIRÈNE ARJOMARI, LE 4 MAI 1960


premier « album de la Pléiade »
(ne portant pas de numéro — le plus recherché,
donc le mieux coté, par les collectionneurs)



« Le format de la Pléiade est d’une ordonnance militaire — et les couleurs des siècles, comme celles des régiments, n’admettent pas l’injustice. Autant de galons sur chacune de ses manches d’uniformes qui se succèdent sur les bibliothèques et sont l’intendant militaire Stendhal, le général de Laclos, l’historiographe Racine, les canonniers Apollinaire et Courier, le mousquetaire Saint-Simon ; même des civils impénitents comme La Fontaine ou Villon se trouvent bien de ce voisinage. »

Roger Nimier (« Avertissement »)




Tout commence par la lettre A et naturellement par un dictionnaire... Remercions ici Jacques Barbaut de revenir sur notre propre facétie sur la Pléiade et également pour son blog, Barbotage, que l'on aime fréquenter, pour sa poésie et son humour, qui adoucissent les mœurs de votre ci-devant Tenancier.

Piller

Piller, v. intr. Prendre des sortes dans la casse de ses compagnons. C'est voler.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Pétition

Vous l’avez certainement constaté, les Aventures de la Bibliothécaire se sont achevées à son 14e épisode sans que nous ne sachions bien ce qu’il lui est advenu. Tout cela est de la faute d’Eva Truffaut ! Le Tenancier incite donc ses lecteurs à pétitionner ci-dessous pour lui réclamer la suite.
Pourvu qu’elle n’ait pas mis sa menace à exécution vis-à-vis de cette pauvre jeune femme en réalisant ce qui est représenté sur ce cliché parvenu au Tenancier, il y a quelque temps, par les mêmes voies que les autres images…

Piger la vignette

Piger la vignette, v. Regarder avec complaisance quelqu'un ou quelque chose de divertissant.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Librairie

Librairie.

Depuis longtemps la librairie méconnaît les plus nobles conditions de son existence. Intermédiaire entre ceux qui écrivent et ceux qui lisent, mais avant tout marchande comme son époque, elle ne tient compte que de ses profits à faire et elle ne se préoccupe plus du côté élevé de sa fonction, et de l’influence très légitime qu’elle pourrait exercer sur l’esprit de son temps et sur son expression, la littérature. Écouler des livres mauvais parce que le goût dépravé du public les demande, travailler par là, en sous-œuvre, à la corruption de la pensée, sans autre souci que de tirer la monnaie de son commerce, voilà tout pour ces marchands d’opium en ballots, qui ont — à peu d’exceptions près — remplacé les grands libraires d’autrefois…
… Mais pour ne pas parler de ces hommes trop rares dont nous avons le souvenir et dont nous n’avons plus la race, les Estienne, les Alde Manuce, les Elzévir, etc., il y en eut, en dessous de ceux-là, beaucoup d’autres qui avaient au moins l’art de leur industrie, et pour qui l’unique et suprême question n’était pas de vendre et de gagner, n’importe à quel prix !
… Franklin (qui, par parenthèse, était un libraire) disait souvent que « si les fripons savaient le profit qu’il y a à être honnête homme, ils seraient tous honnêtes gens par friponnerie. » Ne peut-on pas modifier le mot de Franklin, et dire aussi qu’en matière de librairie, si on savait ce que doivent rapporter les sens et la préoccupation littéraires, chaque libraire s’efforcerait d’être littéraire, par intérêt bien entendu de commerçant ?

Jules Barbey d’Aurevilly
in : Romanciers d’hier et d’avant-hier (1904)
Cité dans : L’Esprit de J. Barbey d’Aurevilly (1908)

Pige

Pige, s. f. Tâche que doivent faire, pour être admis à la commandite, les compositeurs de journaux. La pige est de 30, 35, 40 et 42 lignes à l'heure.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

La Pieuvre par neuf
troisième tentacule, deuxième tronçon


Du Grand Hôtel des valises, un rebondissement d’expériences indivises.
Éd. Robert & Lydie Dutrou

Voir : Le Mystère de l'abeille, épisode 3

Le 7 novembre, Otto capitalise le m de « mystère ». Dorénavant, ce sera le Mystère : presque m’en trouverais-je flattée s’il n’était que quelques heures plus tard le Tenancier ternît mon image et parle de canular. George le valeureux me tire d’affaire en ripostant qu’il ne s’agit pas de « canular », mais d’une « énigme ludique ».
Otto, malgré lui, nous confie que si l’on venait à trouver l’auteur de ce Mystère, on en aura fini de rigoler. Il n’empêche, la tentation le ronge et dans les jours qui s’ensuivront, le Mystère connaîtra son premier péril, puisque Otto contactera les deux éditeurs que j’avais chargés de lui expédier un livre de façon anonyme. C’était ignorer qu’un bon mystérieux expéditeur travaille en amont. Pis, il va même jusqu’à téléphoner à son ami Roland Wagner dont le Tenancier a emprunté les initiales pour signer un commentaire ! Heureusement que Roland Wagner et moi… ne nous connaissions pas. Notons que cet homme n’avait encore jamais signé un seul commentaire sur Feuilles d’automne, mais c’est vrai qu’un bon ami du bon vieux temps, ma foi, ça peut débarquer de façon mystérieuse. On apprend au passage des détails succulents qui pourraient laisser penser qu’il s’agit de digressions. Ainsi sait-on que Otto, lorsqu’il a rencontré Roland Wagner pour la première fois, portait un costume vert et un chapeau pas vert. J’avais eu quelques détails par le Tenancier sur les goûts vestimentaires d’Otto ; il m’a donc suffit de commenter dans ce sens, et Otto m’a confirmé qu’il aimait le vert. Il fallait bien que je vérifie un peu si le Tenancier ne me contait pas des sornettes. Mettez-vous à ma place : s’il en trompait un, il pouvait bien en tromper deux, hein !

Enfin, SPiRitus me laisse souffler, admettant que je me suis fort habilement dégagée de sa liste de suspects dans laquelle il me versait «sans autre procès» et tente de recentrer Otto sur un suspect de son environnement proche.
Pourtant, SPiRitus, si vous saviez comme vous disiez vrai lorsque vous écriviez ceci : « À l'évidence, nous devons attendre le fin mot de l'histoire de son auteur lui-même, qui s’ingénie à brouiller les pistes en les multipliant, et à faire porter le chapeau, trop visible, à d'autres, fort nombreux. »

Les commentateurs franchissent une belle étape : au soixantième commentaire, ils conviennent d’un commun accord que le Mystérieux Expéditeur est un lecteur régulier de Feuilles d’automne. Enfin!

Je profite de l’allusion du Tenancier à Molyneux pour risquer le dévoilement d’un détail qui me concerne. Ce détail, ce sera Lurs. Car au fond, tout ce Mystère n’est-il pas serti de perles destinées à mettre les commentateurs sur la piste du coupable ?
Dans ce sens, une commentatrice nouvelle (Oulipo Terre) procède à une analyse graphologique de mes quelques mots manuscrits : en quatre points. Si le premier point est erroné (mon écriture ne serait pas naturelle, ah mais non, pas du tout !), les autres, ma foi, recèlent de la vérité, aussi ténue soit-elle : l’écriture serait féminine, l’outil employé laisse penser plutôt à une artiste qu’à une plasticienne (« connais-toi toi-même! », ce vieil adage qui m’avait échappé), et, et… les expériences indivises seraient une piste importante. Eh bien, oui, sans le voir, elle voyait juste, sauf qu’elle ne voyait pas la piste. Otto confirme : l’écriture, puisqu’elle présente des tracés un peu arrondis, de par sa finesse et sa rigueur, il la déclare comme provenant d’une femme. Rappelons que je suis alors à peu près le seul commentateur féminin régulier de ce blog, notamment sur le Mystère et qu'avec ce diagnostic graphologique, je vois l'étau se resserrer sur moi. Je n'en mène pas large.

Je livre un autre détail en volant au secours de Mademoiselle Naumme qui, bien qu’apprenant le russe, ne distingue pas Petrograd : j’envisage quelques caractères cyrilliques d’imprimerie lui sont plus familiers que l’écriture cursive. Otto est intrigué, constate que ArD aurait des caractères cyrilliques sur son clavier, pourtant, mais ne va pas au-delà. Il tenait une piste pourtant, aussi minime fût-elle. Si ArD écrivait en cyrillique sur son clavier, éclaircissait des horizons obscurs à sa fille sur l’écriture russe, il aurait pu pousser un peu plus avant…

« L’épair du Mystère est censé s'affiner par élimination des suspects numéros 1, plutôt que par ciblage ? », signé Rouletabille. George, je vous confesse que ce commentaire qui éveilla vos soupçons, était de moi. Et vous frôlâtes la reine de la ruche, lorsque vous écriviez : « Si cette phrase recèle vraiment des indices (en admettant que Rouletabille soit cet Expéditeur qui nous roule dans la farine et nous prend pour des billes) (…) Il faudrait alors procéder par illumination, plutôt que par ciblage (et d’ailleurs, que peut signifier ce dernier terme ? Comment cibler ?)… ». Oui, comment cibler ? Eh bien en se renseignant un peu plus à fond sur les idiosyncrasies des commentateurs réguliers de ce blog, pardi ! Auprès du Tenancier, par exemple : il m’en a bien confié à moi des détails sur les chapeaux d’Otto. Quand le Tenancier a commenté que IrwIn Molyneux avait un passe-temps, il vous livrait un détail. Que ne l’avez-vous exploité, hein ?

Laguiole enfariné et Laguiole affûté commentent. Je ne saurai jamais de qui il s’agit. Qu’ils se dévoilent, ah mais !
ArD
(Illustration de Sabine Allard)

Piausseur

Piausseur, adj. Qui conte des piaux, qui fait des mensonges.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Le Maître de Forges


LE MAITRE DE FORGES




MONSIEUR,
qui se dispose à faire à madame la lecture du MAÎTRE DE FORGES.
— Tu y es, Coco ?
MADAME.
— Oui, Coco.
MONSIEUR.
— Je commence. Nous étions arrivés au moment où Philippe Derblay se dispose à quitter la chambre nuptiale.
(Il lit.)
« Vous venez en un instant de détruire tout mon bonheur, dit Philippe d'une voix émue, et je pleure madame, je pleure !... »
(S'interrompant.)
Mon Dieu que c'est joli, ce Maître de Forges ! et comme c'est humain ! Voilà soixante et onze fois que je le relis ; n'importe ! c'est toujours avec la même admiration.
(Il lit.)
« Mais c'est assez de faiblesse, continua Derblay qui se leva et essuya du revers de la main une larme restée au bord de sa paupière. Vous parliez tout à l'heure de payer votre liberté. Hé bien ! je vous la donne pour rien!... »
(S'interrompant.)
Ce qui me plaît là-dedans, c'est que c'est bien écrit. Ah ! la forme ! la forme ! il n'y a que ça ! Tu le comprendras quand tu sera plus familiarisée avec la littérature.
(Il lit.)
« Tout lien... »
(S'interrompant.)
Oh ! et puis tu verras ; la fin est encore plus chic !...
« Tout lien est rompu entre nous. Adieu madame, voici votre appartement, voici le mien. A compter d'aujourd'hui, vous n'existez plus pour moi ! »
(S'interrompant.)
Et quand on songe qu'il y a des gens qui n'apprécient pas Georges Ohnet!... Faut-y être bête !
MADAME.
— Tu es assommant, tu sais, avec tes interruptions continuelles.
MONSIEUR.
— Excuse-moi, ma chère amie. C'est l'enthousiasme qui me les arrache.
(Il lit.)
« ... n'existez plus pour moi. Ainsi parla le maître de forges, et, se retournant, il fit voir à Mlle de Beaulieu... »
(Il tourne la page.)
« ... quelque chose d'énorme dont la fière jeune fille resta étonnée et troublée. »
MADAME.
— Quoi ? Quoi ? qu'est-ce qu'il lui fait voir ? C'est dégoûtant, cette histoire-là !
MONSIEUR.
— Ne fais pas attention ; j'avais passé une page.
MADAME.
— Mouille donc ton doigt
MONSIEUR.
— Rétablissons.
(Il lit.)
« ... et se retournant, il fit voir à Mlle de Beaulieu plus de dédain hautain que de réel mépris. »
MADAME.
— A la bonne heure.
(La lecture continue.)
MONSIEUR,
qui s'interrompt brusquement de nouveau.
— Quelle connaissance du cœur humain ! Comme cette Claire de Beaulieu éprouve bien ce que nous éprouverions à sa place ! Et quelle noblesse dans l'expression !... Ah ! le mot juste ; tout est là !... Et on parle des symbolistes ! Tiens, Coco, veux-tu que je te dise ? ils me font suer, les symbolistes !
(Haussement d'épaules.)
Où en étais-je ? Ah oui !
(Il lit.)
« Le châtiment était terrible mais non disproportionné avec la faute. La jeune femme pu...
(Il tourne la page.)
... ait des pieds... »
MADAME.
— Comment ! la jeune femme...
MONSIEUR.
— Mais dame... — Ah ! pardon ! chère amie, j'ai encore passé une page.
MADAME,
agacée.
— Mouille donc ton doigt !
MONSIEUR.
— Rerétablissons...
(Il lit.)
« la jeune femme pu... nie dans ce qu'elle avait de plus sensible : son orgueil... »
MADAME.
— A la bonne heure !
(La lecture continue.)
MONSIEUR,
s'interrompant encore.
— Fais bien attention, nous voici arrivés au point culminant du récit, et c'est ici que le psychologue se révèle magistralement dans le charmeur.
Écoute ça :
« Alors je ne sais plus ce qui s'est passé en moi, expliquait Claire à la Baronne de Préfond qui l'écoutait avec une attention extrême, je me sentis envahie de sen...
(Il tourne la page.)
... sues... »
MADAME.
— de sangsues ? envahie de sangsues ?...

MONSIEUR.
— Mon Dieu... Oh ! que je suis bête... j'ai encore passé une page.
(Il lit.)
« de sen... timents » chère amie, de sentiments !...
« Je me sentis envahie de sentiments contraires à ceux qui m'avaient agitée jusqu'alors. »
MADAME.
— A la bonne heure. Mouille donc ton doigt.

(La lecture s'achève. Minuit sonne.
Monsieur renvoie la suite au prochain numéro
.)

(La scène du coucher.)
(Nuit complète.)

MONSIEUR,
d'une voix qui se meurt.
— Que la peau de ton épaule est douce, chère enfant !
(Long silence.)
Puis :
MADAME,
que, sans doute, poursuit une idée fixe :
— Mouille donc ton doigt...



Georges Courteline
Coco, Coco & Toto


Piausser

Piausser, v. intr. Dire des piaux, mentir.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883