Jours de Catalogue - II

(suite)

Ainsi donc, la Terre tourne autour du Soleil comme les jolies filles tournent la tête des hommes. Tout ce beau monde tourne sur son axe. Cela donne la nuit et le jour, et la tiédeur du matin, au fond du lit. Après avoir dormi et goûté à quelques félicités, le libraire retourne à son labeur. Et ce jour n’est point comme les autres. C’est la deuxième journée du Catalogue !
Cette librairie – comme bien d’autres – ouvrait à dix heures du matin. Ces jours-là, pas question de ménage ou de réception de livres. Le téléphone sonnait déjà avant l’ouverture, avant notre arrivée. Il me semble encore que le téléphone devait sonner depuis huit heures du matin. Sonnerie vibrionnante, impérieuse qui commandait comme lorsque l’on sonnait jadis un domestique. Et il fallait bien répondre. Nous étions là pour cela.
J’étais désigné volontaire.
Je décrochais donc.
« - Bonjour, Librairie De…
- Allo ! Vous avez le numéro… mais pourquoi vous ne mettez pas de numéro à votre catalogue, hein ? Ah la la. Attendez, hein ? C’est page… - bruit de feuillets tournés fébrilement – voilà : page 5, c’est le Gide.
- Je regrette, Monsieur, mais le livre est parti, déjà.
- Comment, parti ? Mais je suis le premier à vous téléphoner, ça fait plus de trois quart d’heure que je suis en ligne. Vous faites des passe-droits, j’en suis sûr.
- Mais non, Monsieur, seulement des personnes ont dû recevoir le catalogue avant vous, hier, et le Gide a été vendu, voilà tout. D’ailleurs vous n’étiez pas le seul à le… »
Le bruit de la tonalité m’a rendu muet. Le client m’a raccroché au nez. Personne fort sympathique au demeurant lorsqu’elle passe hors des périodes du Catalogue… J’ai tout de même noté sa demande. On ne sait jamais. Il va falloir que je raccroche. Auparavant, je range soigneusement le papier contenant la commande du Gide dans un dossier. Je prépare une autre feuille. Je raccroche. Et cela sonne immédiatement.
Là, il s’agit de l’amateur de littérature – uniquement des originales impeccables – des années 50 & 60. Plutôt des Editions de Minuit. Homme sérieux. Je note : un Robbe-Grillet, les deux Beckett (nous avions mis ces livres dans le catalogue avec une nette arrière-pensée à son égard, bien qu’il les eu boudés lorsque nous les lui avions proposés directement !). Et puis… il serait très intéressé par le Gide que nous proposons, vous savez le… Je lui dis de ne pas quitter et je cours devant le rayonnage, en extrais les ouvrages et les rapporte à côté du téléphone.
« -Ils sont en bon état ?
- Oh oui, comme nous l’indiquions, non coupés, extrêmement frais !
- Et le Gide ?
- Je regrette… » - etc.
Il passe demain dans l’après-midi. Le lendemain est un samedi. Nous préméditions l’envoi des catalogues afin que la plupart des clients puissent accéder à la librairie, fort éloignée des contrées civilisées, puisque nous sommes dans le XVIe arrondissement de Paris... le bout du monde !
Le téléphone va sonner sans discontinuer pendant toute la journée. Les clients de province entrent dans la danse. Là, il faut donner le total des ouvrages, estimer le poids, indiquer le prix du port recommandé. Le paquet sera expédié après réception du chèque.
Effet subtil et à la fois radical des 35h : la ruée vers la librairie commence en début d’après-midi de ce vendredi…
Ah ! Voici mon amateur d’Aragon. Homme à la retraite confortable, notre bibliophile se rend acquéreur également de quelques originales récentes, quelques fois, fraîchement sorties des presses. Généralement des « Collection Blanche » de chez Gallimard – tirage sur Hollande, bien évidemment. Invariablement revêtu d’un imperméable mastic pas très frais, notre homme trimballe avec lui une sacoche noire comme mon prof en troisième en avait. Il faudra emballer trrrrès soigneusement son acquisition dans du papier kraft. Il surveillera l’opération avec un regard quelque peu suspicieux à mon égard, me recalera éventuellement si je ne le fais point dans les règles, ce qui est déjà arrivé. Ensuite, il mettra son bien dans la sacoche, simple transit vers l’armoire métallique. Éventuellement, il nous prendra le tirage ordinaire pour le lire. Il va pour prendre congé… hésite. Heum, s’il pouvait voir le Gide…
A peine ce client sorti, v’là le prof d’université, qui entre. Sale type. M’a déjà menacé un jour parce que, par ordre de ma Bien Aimée Direction, l’on interdisait l’accès du rayon du catalogue – qui se situait dans l’arrière-boutique – à quiconque. Me l’a joué menaçant. J’avais une certaine patience avec les désagréables. Toujours était-il que je passais la main pour celui-là, à défaut de la consacrer à un autre exercice…
Ainsi, je réponds à la question posée en première partie : oui, il y avait des pignoufs et un ou deux individus que mes pauvres ressources lexicales m’obligent à appeler des connards.
Ils étaient rares et suffisamment dilués. L’exemple ci-dessus était le plus outré, cador à talonnettes, fort avec les faibles, sirupeux avec qui pouvait lui apporter un avantage comme les libraires – et non la valetaille qui pouvait travailler avec ceux-là.
Il faut de tout pour faire un monde. Et le microcosme des clients du catalogue n’échappait pas à cette sentence prudhommesque.
Hélas.
Le soir est tombé, la librairie ferme une demi-heure plus tard, parce qu’un client ne pourra pas passer le lendemain. On l’aime bien, on reste un peu.
Demain, c’est samedi…

(à suivre...)

1 commentaire:

  1. Ces jours de catalogue sont savoureux, merci Tenancier, quelle heureuse idée que ces récapitulatifs!
    Béatrice

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