Le temps et le silence - IV

Vous avez publié dans La Quinzaine un compte-rendu du livre d’André Schiffrin, Le Contrôle de la parole, qui a marqué les esprits, mais qui n’est pas réjouissant

Ce que dit Schiffrin, c’est que, si vraiment des investisseurs de fonds de pension, ou de marchands d’armes, ou des fabricants de parfums demandent à l’édition des rentabilités de 10 à 15 % ou plus, on ne voit pas comme les éditeurs peuvent y parvenir, ou on ne le voit que trop. Autrefois, les grosses maisons s’arrêtaient à leurs quelques actionnaires ; elles avaient chacune une personnalité. Gallimard, ce n’était pas Grasset. Les maisons, pour bourgeoises qu’elles étaient, n’appartenaient pas, comme c’est désormais le cas pour la plupart d’entre elles, à une holding comptant dix, quinze ou vingt maisons d’éditions réduites souvent à l’état de « label », et contrôlant également des chaînes de médias. Ce sont les quatre ou cinq grands acteurs dont parle Schiffrin qui contrôlent la parole de bout en bout, de l’édition d’un livre à son traitement médiatique, qui peuvent créer de toutes pièces des « événements ».
Quand La Découverte, par exemple, publie José Bové et que son propriétaire de l’époque, Jean-Marie Messier, s’en dit très content, on peut aussi bien se féliciter du libéralisme « postmoderne » des gros détenteurs du fric que se poser des questions sur le sens d’une comédie où tout se vaut tant que le fric rentre. En fait, l’univers de l’édition, dans les maisons importantes, prend le pli de toutes les entreprises, avec à leur sommet de plus en plus de gestionnaires qui ne s’intéressent pas au contenu de ce qu’ils publient. Ce serait d’ailleurs intéressant d’établir un de ces « ratio » dont ils ont le secret en rapportant le nombre toujours croissant de technocrates dans l’édition au nombre également croissant des dépôts de bilan, d’absorptions, de reprises, de fusions, de plans sociaux, etc., de maisons dont la qualité du fonds semblait garantir la pérennité. On a vu ça aux éditions du Cerf, ou aux Presses universitaires, et ailleurs... Il y a certes encore, et heureusement, des responsables qui se passionnent pour la littérature et la connaissance (et c’est toujours apparemment le cas de La Découverte), mais le nombre de cadres qui survivent parce qu’ils savent construire et cultiver leur « carnet d’adresses » selon les canons modernes de la « Com », et en tâchant de flinguer tout ce qui bouge dans le bureau voisin, est de plus en plus grand. Comme partout, les gens ont tout le temps peur de perdre leur boulot, et beaucoup ont raison d’être particulièrement inquiets : les préparateurs de copies ou les correcteurs, par exemple. Il n’y a plus que quelques grandes maisons traditionnelles pour employer des préparateurs, qui sont pourtant les derniers garants de la langue ; leur disparition, catastrophique en terme de qualité, est facilement considéré comme n’ayant pas d’incidence au plan marketing.

François Maspéro : L’édition laminée, entretien avec Bertrand Leclair (2006)

3 commentaires:

  1. C'est surprenant comme ce texte s'applique à la presse sans qu'on y change un mot, si ce n'est le nom des intervenants. Et le métier de préparateur de copie, occupé par des secrétaires de rédaction dans la presse.

    Le plus triste tient en la dernière phrase de ce texte : oui, la baisse de qualité a été jugée sans importance par les crânes d'oeuf du marketing et de la phynance. Qui n'ont toujours pas compris que c'est cette baisse qui faisait crever leur secteur bien plus qu'Internet ou une quelconque autre raison. Mais s'ils étaient compétents, ces personnes prendraient la seule décision managériale susceptible d'avoir une influence positive sur leur groupe : ils s'otto-vireraient...

    Otto Naumme

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  2. Rien de bien étonnant, dans le sens ou Maspéro souligne bien que l'édition est détenue par ceux qui ont également une mainmise sur la presse.

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  3. Oui, c'est vrai. Mais le "surprenant" était quelque peu ironique - et désabusé -, cher Tenancier...

    Otto Naumme

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