Vanne pourrie n° 4

Grande ingurgiteuse de science-fiction, Edmonde Charles-Roux s'éveilla un matin en sursaut, surprise d'apercevoir en face du lit son mari debout, nu, dans un état intéressant  mais inaccoutumé : « Je rêve Defferre ! C'est normal, c'te pine raide ? »

George WF Weaver

Comme tu auras semé tu moissonneras

[...] Passons vite sur le fait que, bien que déclarant que dans sa « culture politique, il y avait une obsession de l’enquête », July oublie de rappeler son rôle à Bruay-en-Artois, où naguère d’étranges enquêteurs accusèrent à tort un notaire du meurtre d’une adolescente. Par parenthèse, on voit qu’il n’y a pas contradiction à laisser alors une vieille dame, Margueritte Duras, écrire dans les colonnes de son journal que Christine Villemin est coupable de l’assassinat de son fils.
Plus loin, comme on lui demande s’il pense que tout peut être dit, July laisse entendre que oui puisque « ne fait pas de journalisme celui qui n’est pas un peu irresponsable ».
L’irresponsabilité de July, je l’ai découverte en février et mars 1981, alors que Libération ne paraissait plus. Nous avions résolu devant le silence de la télévision, de tourner en vidéo un reportage sur ces événements qui nous paraissaient emblématique de ce futur sans conscience auquel certains aspiraient.
La plupart des intéressés parlèrent devant notre caméra. July lui-même en avait accepté le principe quand soudain, quelques heures avant l’enregistrement, il me fit téléphoner par sa femme, laquelle d’une voix sanglotante, m’informa de l’impossibilité de son époux à se rendre à notre rendez-vous, car il allait devoir, toute la nuit, signer les lettres de licenciement de ses anciens camarades. Aujourd’hui, fringant quadragénaire, il rêve du Wall Street Journal... [...]

Gérard Guégan : 1985 Faire l’Âne, c’est moderne
Chronique reprise dans Les vivants son ceux qui luttent, la haine de classe au coeur (Bilan des années Miterrand) - 1996


(Sur la fin du Matin de Paris) [...] il est vrai que dans son ensemble, la profession s’extasia devant le courage de ces nouveaux apôtres du capitalisme sauvage, lesquels dès le 15 juin reçurent sur l’intervention de Chirac, alors à Matignon, 2 500 00 francs d’« aide à la presse ». Eux seuls, disait-on, sont en mesure de sauver le journal. Le 8 janvier de l’année suivante, Le Matin s’arrêtait de paraître, et Didier Tourancheau, le conseiller juridique de la CFDT qui avait été à l’origine de cette prise de pouvoir, fut nommé par Serge July directeur du personnel de Libération. A présent que l’un et l’autre sont décidés à céder ce journal au groupe des Chargeurs Réunis, on peut dire que Comme tu auras semé tu moissonneras.

Gérard Guégan : Note au bas de la chronique Curieux de tout !  (1987)
Chronique reprise dans Les vivants son ceux qui luttent, la haine de classe au coeur (Bilan des années Miterrand) - 1996

De l'impossibilité de faire mentir son reflet - III


Autant dire que je fis tout pour que les envois fussent liés les uns aux autres. Certes, il y avait une certaine unité d’emballage : l’enveloppe-aux-tarots ; mais cette enveloppe elle-même ne se voulait qu’un rappel du premier envoi, celui que reçut ArD, dont personne n’eut vraiment connaissance. Si ma mémoire ne me trompe pas, j’avais confectionné une enveloppe à partir d’une présentation de l’exposition surréaliste du Centre Georges Pompidou ; affranchie avec un timbre « Saint-Pol-Roux » (qui servait de signature à l’envoi), j’y avais glissé un exemplaire du Manuel de civilité… de Louÿs et la carte « L’Étoile » du tarot marseillais, soit l’arcane 17. Le « petit colis » du Tenancier fut posté en même temps que ceux adressés à Adria et Otto. Les hasards de la poste voulurent que leur réception se fît en décalé.
Le Tenancier fut un peu déçu de son envoi ; je le comprends. C’est que l’essentiel ne résidait pas dans les tracts anti-électoralistes, qui valaient comme clin d’œil et comme signature, mais dans le portrait de Rimbaud. Cette carte, en effet, comme celles reçues par George et par Pop9 – qui l’aura compris – m’accompagna durant mon adolescence jusque dans mes piaules d’étudiant. L’inscription « Et tourne la PSYCHÉ que JE se joue de l’AUTRE » cherchait à attirer l’attention sur l’importance du poète d’Une Saison en Enfer dans mon parcours : l’ayant beaucoup lu avant de lui tourner résolument le dos.
Manque de bol, Adria possédait déjà le livre que je lui destinai : La Fin des Livres d’Octave Uzanne. En plus d’appartenir à une époque littéraire que je chéris entre toutes, cet envoi faisait écho à un billet que je publiai en ces lieux sur le livre numérique et qu’Adria, je crois me souvenir, apprécia. Là encore, c’était signé. Adria ne s’y trompa pas, et fit vœu de silence. L’alexandrin scindé en deux marque-page « Bris de l’ancien miroir / où vit un souvenir », le deuxième hémistiche figurant au dos de celui où se reconnaissent les arcanes du pendu et de la mort, renvoyait évidemment à l’idée uzanienne de la disparition du livre, à laquelle tous ici ne croyons pas une seconde.

(A suivre...)

SPiRitus
(Carte Plonk & Replonk

Gouttière

Gouttière : C'est le côté du volume opposé au dos

Vocabulaire des mots techniques employés dans l'art du relieur
in : Lenormand & Maigne : Le Relieur
Encyclopédie Roret - 1932

Vous aussi, faites comme le Tenancier
et adoptez un super héros

(Découvert grâce à l'irremplaçable blog Nioutaik)

Vanne pourrie n° 3

Contrairement à ce que vous pourriez croire, Dracula n'a jamais fait partie de la Brigade Canine.

Le temps et le silence - V

[...] En effet, le consensus déploie ses tentacules un peu partout, et pas seulement dans les mass media, révélateur de la démagogie ambiante, de la préséance du tout victimaire, et d’une infantilisation généralisée. Il ne faut froisser personne, nous sommes tous des victimes, nous n’avons pas atteint notre majorité. On a peur, c’est la panique. Cette logique infecte le champ culturel et, ce faisant, neutralise la pensée, la littérature, l’art. On demande des « produits » neutres, inoffensifs, voire insipides, si possible divertissants, oubliant au passage qu’en cherchant à ne surtout pas déplaire au plus grand nombre, on court le risque de ne plaire à personne. On cherche à publier des livres pour les gens qui ne lisent pas (pour reprendre le terme employé par certains professionnels). Les commissaires d’exposition en viennent à s’autoproclamer « Présumés innocents » (sans succès), les écrivains sont sommés d’expliquer que le mot chien ne mord pas, les éditeurs passent leur vie à se justifier de publier des livres « difficiles » ou « intellectuels », mot qui semble devenu un juron pour ceux qui voudraient, à les en croire, lire des livres manuels.
Tous les maillons humains de la chaîne du livre (ne devrait-on pas plutôt parler ici des entraves du livre ?) qui se dérobent devant l’inédit, la surprise, le scandale d’un livre sous prétexte qu’il fait violence à leur pensée, ne font que consacrer cette tarte à la crème qu’ils sont les premiers à dénoncer, le « politiquement correct ». Que penser du fait que certains éditeurs, représentants, libraires, journalistes majeurs, vaccinés, certes pas consentants mais censément éclairés (ou professionnellement tenus de l’être) déclarent ne pas « être prêts pour lire ce livre » (on comprendra que cette citation ainsi que celles qui suivent, retranscrit des propos qui m’ont été adressés directement au sujet des livres que je publie. Qu’ils hésitent à publier, diffuser, parler d’un livre de peur d’agresser l’être sans défense auquel il pourrait sauvagement s ‘attaquer. Soit parce qu’eux-mêmes sont « heurtés » et qu’ils projettent leur désarroi sur les lecteurs auxquels le livre s’adresse. Soit pour les plus bienveillants qui s’estiment pour leur part capables d’apprécier le livre, parce qu’ils s’arrogent, en pensant à leur place, le droit de protéger les autres. Ce processus d’infantilisation intellectuelle et morale, ce principe de précaution appliqué à soi-même et aux autres dévoile les travers dorloteurs d’une société en proie à une panique morale. Mais pire que ça, les mécanismes de défense passent à l’attaque : cette forme de neutralisation est une nouvelle expression de la censure.
Avant c’était le ministère de l’Intérieur qui se chargeait de protéger les faibles d’esprit (les enfants et les femmes) dont les bonnes mœurs risquaient d’être outragées par des lectures impures, ou qui cherchaient à éviter que le lecteur, telle une éponge, reproduise en bon chien de Pavlov ce qu’il venait de lire. Désormais, la censure est autogérée. Il n’y a plus de livres interdits (paraît-il), mais des relais d’interdiction un peu partout. On ne brûle plus les livres que par le silence et la passivité.
Pourtant, personne dans les « milieux de la culture » ne se dit favorable à la censure, non, à l’ère humaniste de la libéralité, tout le monde défend plutôt la liberté d’expression, car, on le sait, tout le monde est progressiste. Mais là encore, ceux-là même qui soutiennent la liberté d’expression ne sont pas les premiers à la défendre en actes. D’ailleurs lorsque le sujet est abordé, nombreux sont ceux qui s’empressent d’ajouter qu’il y a des limites. La liberté d’expression, par définition, se réalise dans un excès qui lui est propre, c’est dans cette absence de limites que s’exprime la pensée, et c’est elle que l’on veut en permanence rogner, escamoter, en lui fixant des règles (et des exceptions), ou en la garrottant en un idéal abstrait [...]

Laurence Viallet : Le sens du poil -  in : Revue Lignes n° 20, mai 2006
(L. Viallet est éditrice)

Garde

Garde : C'est une feuille de papier que l'on place au commencement et à la fin du volume pour garantir le premier et le dernier feuillet. La feuille est quelquefois pliée en deux, chacune de la grandeur du format ; d'autres fois, elle est pliée au tiers et quelquefois moins dans la brochure, mais toujours de manière qu'elle ait la hauteur du format.

Vocabulaire des mots techniques employés dans l'art du relieur
in : Lenormand & Maigne : Le Relieur
Encyclopédie Roret - 1932

La marée monte

Il est assez curieux de découvrir chez certains commentateurs une sorte d’étonnement devant le scandale qu’inspirerait le contenu d’un livre pour enfant chez un médiocre homme politique. Cette surprise m’intrigue bien plus que l’horreur proclamée par ce fonctionnaire de la sottise. Car enfin, l'envie de censurer démange depuis belle lurette toutes cette engeance. Qu’on se rappelle l'initiative qui provenait du même bord en 1993 où, à la mairie de Paris, au cœur de ses bibliothèques, on institua une « commission chargée d’identifier et de mettre à l’index les ouvrages contraires aux bonnes mœurs ». Rien n’a réellement changé en vingt ans (mais rien n'a changé depuis Pompidou, depuis De Gaulle et même avant).
Alors pourquoi feint-on de découvrir cela en mimant la stupéfaction ?
Il semble que nous vivons dans un monde ou l’on ne veut pas voir, pas savoir et où aucune erreur, aucune expérience n’est profitable à quiconque mais où l’indignation frelatée se proclame comme un gage de vertu, euh... « Démocratique », « Citoyenne », « Républicaine » ou autre cliché (mais on peut dire connerie, cela ne me dérange pas) de la sorte ? C'est à celui qui proclamera sa droiture, en Saint-Just du smartphone, mais en 140 signes seulement. En attendant, la merde monte lentement, les enfants, et nous n’avons pas de bouée.
Mais il semble que certains d’entre nous en redemandent, peut-être croient-ils que c’est devenu comestible. Ce n’est pas grave, nous avons notre indignation, n’est-ce pas ?
Et notre clavier de téléphone. 

De l'impossibilité de faire mentir son reflet - II


Un an plus tard, presque jour pour jour, le Tenancier recevait une enveloppe contenant un peu de littérature anti-électoraliste – nous avions eu, deux mois auparavant, présidentielle oblige, quelques rapides échanges sur cette question du vote – et une rimbaldienne carte postale. Aucune signature ne venant orner l’envoi, le Tenancier conclut au retour du Mystérieux Expéditeur. Je m’en étonnai, car il faut bien avouer que, malgré l’absence de nom, je n’avais rien fait pour masquer mon identité. J’en déduisis que, d’une certaine manière, notre hôte souhaitait la résurrection du ME, et m’en ouvris à ArD qui fut, comme on s’en doute, la première soupçonnée, et qui, comme on s’en doute également, se prêta volontiers au jeu de la complicité.
Il ne fut jamais question pour moi de nier les envois. Simplement niais-je, à plusieurs reprises, être un Mystérieux Expéditeur. Ainsi, le 15 juillet, répondant à la conclusion accusatrice du Tenancier qui ponctuait son magnifique billet : « Ou le Mystérieux Expéditeur est très fort, ou, si je devais être à l’origine de cet envoi, je ne suis pas le Mystérieux Expéditeur. » Pure vérité. Faut-il le redire ? Mon but n’avait été que de relancer l’idée des « petits colis ». Dans mon esprit, il s’agissait, en quelques offrandes postales, de livrer des bris d’un miroir où mon reflet bibliophilique se serait imprimé avant qu’il ne se rompe. Les alexandrins jouant de ce thème au dos des cartes devaient insister – lourdement – sur ce point. D’un envoi à l’autre, se dessinait une sorte d’autoportrait. Narcisse est ma fleur.

(A suivre...)

SPiRitus
(Carte Plonk & Replonk) 

Vanne pourrie n° 2

« Le bouquiniste nîmois amateur de fleurs de Tarbes mais au bord de la faillite en vient à se demander s'il vaut mieux un débit de Paulhan ou un dépôt de bilan »

George WF Weaver
(Oui, je sais, on doit prononcer « Pauillan » mais personne ne le fait, alors zut !)

Une historiette de Béatrice XLXVII


« — Bonjour, c'est ouvert ?  dit-il après être entré.
— Euh, oui, bonjour monsieur. Pourriez-vous refermer la porte svp il fait très froid, merci monsieur. »

De l’impossibilité de faire mentir son reflet - I


Pourquoi revenir sur un mystère qui fut si peu mystérieux ? Sans doute, parce que n’ayant pas de temps à perdre je veux m’offrir le luxe d’en consacrer à quelque futilité. Je suis le Mystérieux Expéditeur bis. Ah, la jolie révélation que celle qui ne surprend personne ! Y eut-il un seul destinataire des sept envois qui ne me soupçonnât pas le pli à peine ouvert ? Il faut croire que je fus bien maladroit dans mes déguisements : mon nom n’a cessé de surgir et je n’ai cessé, presque par réflexe, de procéder à des raccords maquillage. Je suis le Mystérieux Expéditeur bis ! A bien y regarder, la révélation fut pour moi. Je suis probablement, de tous les acteurs de cette histoire, le plus surpris. Car ai-je souhaité être le Mystérieux Expéditeur bis ? Absolutely not. Nous l’allons montrer tout à l’heure. Mais remontons d’abord le fil du temps…
C’était en juillet 2011. Le Mystère de l’Abeille venait de s’achever. La nostalgie, déjà, guettait les membres de la confrérie de ceux qui tirent les ficelles. J’émis alors une idée, dans un commentaire :
« […] Partant du constat que nous avons tous, du point de vue des autres, d'impardonnables lacunes littéraires ou poétiques, pourquoi n'offririons-nous pas à un habitué choisi, un bouquin que nous jugeons essentiel à la/notre vie. Le destinataire serait alors tenu d'y consacrer un billet (pas nécessairement d'ailleurs un compte rendu de lecture). »
Idée qui fut relayée par le Tenancier ici même. Il s’agissait donc d’un jeu. Il lui fallait un nom ; on l’intitula : « Au plaisir des petits colis ». Mais le jeu fit long feu. ArD en reçut un, le signala au hasard d’un commentaire, n’en dit pas plus. On oublia.

(A suivre...)

SPiRitus
(Carte Plonk & Replonk

Fouetter et Défouetter

Fouetter et Défouetter : Fouetter, c'est serrer le volume couvert, avec des ficelles appelées fouet, entre deux ais, afin de bien marquer les nerfs. Défouetter, c'est enlever les ficelles.

Vocabulaire des mots techniques employés dans l'art du relieur
in : Lenormand & Maigne : Le Relieur
Encyclopédie Roret - 1932

Engagez-vous, rengagez-vous...

La guerre de 1939-40 suscita, comme les précédentes, son cortège de légendes théoriques, prophétiques, paradoxales. Ou relevant du merveilleux : celle du bon Allemand subjugué par la culture française comme César le fut par Cléopâtre. Mac Orlan racontait avoir reçu en 1945 une lettre d’un officier de la Wermacht qui en juin 1940 avait visité sa maison de Saint-Cyr-sur-Morin placé par la géographie sur la route des invasions. Il s’excusait d’avoir emprunté plusieurs spécimens de son œuvre, par pure admiration de celle-ci.
Marcel Allain se devait d’apporter à cette légende — si flatteuse pour l’ego d’un écrivain — une contribution pathétique inspirée par son art d’émouvoir le cœur populaire. L’officier allemand qui avait occupé sa maison de Croissy ne s’excusait pas d’avoir emporté en témoignage d’admiration une collection de Tigris (un Fantômas mélangé d’Arsène Lupin). Il regrettait qu’il ait manqué à celle-ci un volume... Peut-être l’auteur aurait-il la gentillesse de... « Que voulez-vous, il m’a ému le pauvre... Je lui ai envoyé le volume qui lui manquait. »
Aux amateurs d’explications rationnelles, j’en proposerai deux. Tous les officiers de la Wermacht étaient fins connaisseurs de notre littérature. Ou bien, il s’agit d’un seul et même amateur allant d’une maison d’écrivain à l’autre pour composer sa bibliothèque personnelle.

Francis Lacassin : Mémoires (2006)