| Affiner : Coller sur le carton des feuilles de papier ou de parchemin, pour lui donner de la fermeté. On dit : affiner le carton. |
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in : Lenormand & Maigne : Le Relieur
Encyclopédie Roret - 1932
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| On trouva le sauvage, l’extatique Rollo Greb, et on passa une nuit chez lui à Long Island. Rollo habite une jolie maison avec sa tante ; à la mort de celle-ci, la maison sera toute à lui. En attendant, elle se refuse à satisfaire le moindre de ses désirs et hait ses amis. Il récolta l’équipe déguenillée que nous formions, Dean, Marylou, Ed et moi, et une soirée tapageuse se mit en branle. La bonne femme rôdait à l’étage au-dessus ; elle menaça d’appeler la police. « Oh, la ferme, espèce de vieux sac ! », gueula Greb. Je me demandais comment il pouvait vivre avec elle dans ces conditions. Il possédait plus de livres que j’en ai jamais vus de toute ma vie, deux bibliothèques, deux pièces garnies du plancher au plafond et sur les quatre murs, et des livres tels que le Machinum Apocryphum en dix volumes. Il passait des opéras de Verdi et les mimait drapé dans son pyjama, avec une grande déchirure qui lui descendait dans le dos. Il se foutait royalement de tout. C’est un homme de grande érudition qui déambule en titubant le long des quais de New York avec des manuscrits originaux de musiciens du XVIIe siècle sous le bras, tout en gueulant. Il se traîne dans les rues comme une grosse araignée. Son excitation jaillissait de ses yeux par éclairs démoniaques. Il ployait la nuque dans une extase spasmodique. Il zézayait, se tordait en convulsions, s’affalait, gémissait, hurlait, tombait à la renverse de désespoir. Il pouvait à peine placer un mot tellement ça l’excitait de vivre. Dean Restait planté devant lui, opinant du chef et répétant sans arrêt : « Oui… oui… oui. » Il me prit dans un coin. « Ce Rollo Greb est grand, admirable entre tous. Voilà ce que j’ai essayé de t’expliquer, voilà ce que je veux être. Je veux être comme lui. Rien ne le freine, il va dans toutes les directions, à toute vitesse, il a l’intuition du temps, il n’a rien d’autre à faire qu’à se laisse ballotter d’avant en arrière. Mec, il est exemplaire. Vois-tu, si tu fais comme lui sans arrêt, tu finiras par atteindre ça. — Atteindre quoi ? — Ça. Ça. Je te dirai… pas le temps maintenant, nous n’avons pas le temps maintenant. » Dean se rua de nouveau auprès de Rollo Greb afin de l’étudier plus avant. |
| Il entre dans la boutique après avoir trouvé dans les boîtes de l'étalage les Méditations métaphysiques en édition récente au Livre de Poche et me tend d'autorité deux pièces de cinquante centimes : « Tenez, c'est un euro.» Je lui précise que les prix sont indiqués à l'intérieur des livres et que celui-ci coûte trois euros. « — Comment ? Mais le panneau dehors indique "Prix des poches : 1 €" ! » Nous sortons et je lui fait remarquer qui ce qui est écrit sur la pancarte, c'est : « Prix des poches en 1ère page ». Il repose le livre et s'en va. Ce type s'apprêtait à se plonger dans Descartes alors qu'il ne sait pas lire… |
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| Un pauvre et jeune littérateur avait essayé en vain de faire accepter ses manuscrits. De guerre lasse, sentant que bientôt il allait mourir de faim si le sort continuait à s’acharner contre lui, il alla trouver un auteur célèbre et lui exposa sa situation en implorant de lui conseil et assistance. Le brave auteur mit immédiatement de côté ses propres feuillets et commença à parcourir les manuscrits du jeune écrivain découragé. A la fin de sa lecture il donna une cordiale poignée de main au jeune homme et lui dit : « Votre travail mérite un plus long examen, revenez me voir lundi. » Au jour dit le célèbre auteur, un aimable sourire aux lèvres, ouvrit sans mot dire un magazine qui, encore humide, revenait à l’instant de l’imprimerie. Quelle ne fut pas la stupeur du jeune homme lorsqu’il reconnut son propre article sur l’une des pages : « Comment pourrai-je jamais vous témoigner ma reconnaissance pour votre générosité ? dit-il en tombant à genoux et en éclatant en sanglots. — Le grand auteur était le célèbre Snodgrass ; le pauvre et jeune débutant tiré de la misère et de l’obscurité devint plus tard le célèbre Snagsby. Concluons de cette histoire qu’il faut prêter une oreille charitable à tous les débutants qui implorent votre assistance. |
| La semaine suivante, Snagsby revint avec cinq manuscrits refusés. Le grand auteur fut un peu surpris, car à son sens le jeune écrivain n’avait besoin que d’un léger coup d’épaule pour le mettre en évidence. Il consentit cependant à parcourir ses manuscrits, supprimant des fleurs de rhétorique inutiles, des qualificatifs forcés et exagérés ; après ces allègements, il réussit à faire accepter deux de ses articles. Une semaine plus tard, Snagsby, reconnaissant, arriva avec un nouveau bagage de manuscrits. Le célèbre auteur avait éprouvé une vive satisfaction la première fois qu’il était venu en aide avec succès au jeune débutant, et il s’était félicité de sa généreuse action. Mais cette fois son enthousiasme se ralentit. Pourtant il lui parut impossible de repousser ce jeune écrivain qui se cramponnait à lui avec tant de confiance et de simplicité. Le fin mot de tout ceci fut que le célèbre auteur se trouva complètement empêtré de ce débutant. Tous ses efforts généreux pour alléger le bagage de Snagsby restèrent infructueux ; il dut chaque jour lui prodiguer ses conseils, ses encouragements, solliciter l’acceptation de ses manuscrits et même de les retoucher pour les rendre présentables. Lorsqu’un beau jour le jeune aspirant prit enfin son vol, il acquit une renommée subite en décrivant la vie privée du célèbre auteur avec une verve si caustique, si mordante et si humoristique que le livre se vendit d’une façon prodigieuse et que ce succès jeta la consternation dans l’âme du grand auteur mortifié. En rendant son dernier soupir il murmura : « Hélas ! les livres m’ont trompé ; ils ne disent jamais que la moitié de l’histoire. Méfiez-vous, mes amis, des jeunes auteurs débutants. Que l’homme présomptueux ne s’avise jamais de secourir celui que Dieu a condamné à mourir de faim. » |