Un Shakespeare pour 16 fr. 50 !

[…] Quant au maximum que tu as fixé et qui fait en tout 410 francs après quelques rectifications faites à ton calcul, il n’est pas si excessif. Nourriture : 2 fr. 50 par jour pendant 30 jours = 75 francs, chambre 40 francs ; voyage 100 francs = 215 francs. Il reste donc 195 francs pour examen et dépenses imprévues. Eh bien, examen et inscription, 165 francs. Il ne reste que 30 francs pour blanchissage, port de lettres, etc. Que sais-je ? cette somme est forte, il est vrai, aussi ne prétends-je pas la dépenser. Au reste, tout ceci ne doit pas être une question de chiffres, mais de confiance, c’est surtout ainsi que je la comprends et la liquidation mensuelle le prouvera je l’espère. […]
(Jules Verne à son père — 17 juillet 1848)

[…] J’ai encore une passion malheureuse ! Je suis dans le plus affreux dénûment de livres de littérature, et j’ai des crispations nerveuses quand je passe devant la boutique d’un libraire !
Je ne puis me passer de livres, c’est impossible ! Je les paierai plutôt sur les fonds de caisse d’épargne ! Ainsi pour 16 fr. 50, édition Charpentier, ce qui valait 25 francs j’ai acheté les œuvres complètes de Shakespeare. C’est une excellente affaire, mais c’est bien peu de chose. Oh ! si tu étais à Paris comme tu ferais d’excellents marchés ! Un Walter Scott complet et bien relié 32 volumes pour 60 francs ! Un Scribe complet relié pour 50 francs ! Tout ceci est admirable et il en est des milliers de la sorte. […]
(Jules Verne à son père — 6 décembre 1848)
In : Bulletin de la Société Jules Verne (1938)

La vie parisienne du Tenancier

Mais que fait donc le Tenancier lorsqu’il se promène à Paris ? Eh bien, il va dépenser les quelques sesterces à sa disposition chez des confrères pour acheter des livres. La plupart du temps, il en fait l’acquisition pour sa pomme car, outre de piller parfois son propre fonds il tombe sur des choses curieuses intéressantes ou bien nostalgiques. C’est ainsi qu’il acheta récemment chez George WF Weaver tout un lot de James Hadley Chase, qui est en quelque sorte l’auteur de la famille. Et quand il ne va pas voir George, ses pas le dirigent automatiquement vers la librairie Entropie où il s’adonne au même plaisir de l’épluchage des rayons. Inutile de vous en dire plus et mettons plutôt sous vos yeux quelques acquisitions déjà lues ou à lire. C’est dommage pour vous, ces ouvrages ne sont plus disponibles dans ses rayons. Mais il y en a d’autres !
 
Et si vous êtes curieux de la librairie, on ne peut que vous inciter à aller la visiter pour profiter de la voix mélodieuse chaude et intelligente de Vincent qui la tient à bout de bras. Puissiez vous en repartir sac un sac rempli à ras bord (de livres, bien sûr, vous êtes priés de laisser Vincent...)

Salauds de pauvres
... et en plus ils vendent leurs livres !

Voici l’extrait d’un échange entre votre serviteur et une personne, dénommée ci-dessous L’artiste sur un réseau social bien connu. Celui-ci, ignorant sans doute que l’intelligence conseille toujours de porter une critique sur ce qui est dit et non sur ce que l’on suppose d’autrui m’a accusé clairement d’estamper des pauvres qui viendraient me vendre leur bibliothèque. Ces assertions relèvent de l’insinuation malveillante, voire de la diffamation. Je ne suis pas du genre à avoir recours à des voies qui m’indisposeraient pour avoir raison de cette appréciation. Je lui ai donc répondu directement et, contrairement à lui, sur ses propos et de la logique qui en découlait.
On a volontairement retiré des répliques d’autres personnes qui n’apportaient rien de plus, changé les noms en pseudos, élagué ma dernière réplique et laissé les éventuelles coquilles. Ce qui suit est ce qui reste de ce que j’ai pu sauvegarder. L’échange — si l’on peut dire — continue, mais je n’ai pas eu la possibilité de le conserver. Mais après tout, je vous épargne les dérives scatologiques de mon interlocuteur. Qu’il ne me remercie pas. J’épargne seulement mes lecteurs…


La Libraire :
— « Quatre et trois, sept euros s'il vous plaît.
Vous me faites un prix?
Non madame.
Les affaires reprennent. »
[...]

La libraire :
— Jusqu'alors je ne disais pas non justement et je pirouettais ainsi, et je viens d'apprendre à dire non. Aussi je ne m'en prive plus.

L'artiste :
— Mais en même temps, ça fait partie du jeu, non ?

Le Tenancier :
— Non, ça ne fait pas partie du jeu. On ne fait pas un prix en ayant l'arrière pensée de le vendre moins. On estime un livre à son prix. Il faut un peu désapprendre à vouloir tout négocier. Le faire, c'est d'ailleurs marquer son mépris pour le libraire et ses connaissances. Pardon pour cette réponse brutale, mais est-ce que vous allez négocier vos pompes ou votre baguette ? Même si le livre est d'occasion il a une valeur, estimée par un professionnel.

L'artiste :
— Oui, je négocie mes pompes ... je les achète aussi d'occasion ... la baguette, non, ça me ballonne ...

Le Tenancier :
— Y'a rien à répondre à ça.

L'artiste :
— Á réponse brutale, commentaire désolant ... 1 point partout, la balle au centre ...

Le Tenancier :
Effectivement, la dialectique de bac à sable, n'est pas ce qu'on peut considérer comme un "commentaire" et la métaphore sportive n'est pas non plus ce qu'il y a de plus spirituel. Je comprends maintenant : à force de vouloir tout avoir au rabais, on en a aussi les productions de l'esprit.

L'artiste :
— Yves, n'oubliez surtout pas que les livres sont écrits par d'autres que vous. N'adoptez pas de posture d'intellectuel délicat avec autant de mépris face à ce que j'ai écrit. Vous ne me connaissez pas, vous ne savez absolument pas si je dis vrai ou pas. Par contre votre posture hautaine, tant vis à vis des amateurs de sport que des "pauvres" gens me semble être véritablement sincère de votre part. Justement, des gens comme vous ont réussi récemment à faire virer du Musée d'Orsay des "pauvres" gens parce qu'ils sentaient mauvais (*). Et tout ça parce que j'ai eu le malheur de parler de "jeu" ... Et n'oubliez pas non plus que très souvent, les gens qui vendent des livres à vil prix à des bouquinistes, c'est justement parce qu'ils ont besoin d'argent (*) ... pour finir, je crois que ce n'est pas parce que vous avez la TVA ou quelque autre charge à payer en ce moment qu'il faut prendre les clients qui demandent un rabais pour des brutes épaisses, indignes d'une quelconque marque d'humanité (*). Je vous plains finalement. Et comme dit le commentaire précédent, c'est bien "de camper sur ses positions", on peut crever la gueule ouverte, droit dans ses bottes, mais au moins, on n'aura pas touché un pauvre ou quelqu'un qui risquait de remettre en question vos certitudes.

(*) : C'est Le Tenancier qui souligne...

Le Tenancier :
— Monsieur l'Artiste, j’ai patienté un tantinet avant de vous écrire ma réponse, parce que vous vous doutez tout de même bien que j’allais pas laisser passer vos propos, tout de même Il ne faut jamais s’énerver et être mesuré dans sa réponse. J’ai été mesuré :
Monsieur L'Artiste vous êtes un lavedu. J’aurais pu utiliser un autre terme qui aurait signifié que je vous prends également pour un mal comprenant ce qui serait plutôt une excuse parce que cela relèverait alors d’un état pathologique, surtout dans les Alpes à ce qu’il paraît. J'ai des doutes, de toute façon.
Je vous rassure tout de suite, si j’ai pris des précautions oratoires, c’était surtout en égard à la libraire dont je sais la délicatesse et surtout la peine quotidienne dans l’exercice de son travail, surtout lorsque l’on découvre que ses clients – et même des gens qui la fréquentent sur ce réseau – considèrent comme normal de réclamer après les prix marqués par ma consœur. Ma conversation privée avec elle me délie un peu de ce respect. Qu’elle me pardonne toutefois. Vous voici ainsi rassuré, je ne vous demandais pas pardon d’un supposée brutalité de mes propos car je sais que des gens comme vous ne voient que ce qu’ils ont envie de contempler. J’espère que cela ne vous donne pas le vertige.
Vous avez cru bon de vous répandre un peu plus après que vous ayez sans doute découvert que vous aviez dit une connerie. Le problème avec des gens comme vous c’est que c’est toujours après. Ainsi donc dans votre, euh … « prolongement », vous me rappelez que les livres sont écrits par d’autres que moi. Tiens donc ? Et qu’est-ce que cela prouve ? Que je n’écris pas les livres que je vends ? J’espère au moins que vous ne fabriquez pas tout ce que vous consommez et achetez au rabais. Ensuite, vous m’accusez de mépriser le sport au prétexte que je trouvais votre métaphore pauvre et quelque peu téléphonée. Je vous mets en garde : si je parle de « téléphoné », n’allez surtout pas croire que j’approuve les suicides à France Télécom, on ne sait jamais, avec des flèches comme vous… Je vous confirme, je me moque un peu des anabolisés surpayés, c’est pas mon truc (mais j’ai été en club de basket dans ma folle jeunesse et il m’arrive de marcher 40 km). Mais là n’était pas la question. Votre réponse était inepte, approximative et procédait seulement du détournement, précisément pour éviter le cœur du problème, le fait que vous approuviez que l’on puisse tout marchander. Est-ce parce qu’on vous aurait négocié votre salaire et que vous n’avez su dire non ? C’est assez commun de supposer chez autrui les faiblesses que l’on cèle à son entourage. Ma posture hautaine est très relative, je tiens tout spécialement à vous rassurer sur ce propos, ce n’est qu’une question de perspective tout empreinte de relativité. En somme cela n’a tenu qu’à vous. Encore fallait-il en être capable. Pour ma part, me mettre à votre niveau augurait plus qu’un abaissement, surtout à la lueur de votre diatribe sur la pauvreté et des suppositions que vous portiez à mon endroit. Car enfin, Monsieur L'Artiste, mon petit monsieur l'artiste, inférer que je sois le bras armé de la répression au prétexte que je ne suis pas d’accord avec vous résume la teneur de l’agencement malheureux de vos quelques mots. Ainsi, refusant un rabais, je suis du clan des salauds, des ordures qui considèrent les pauvres comme des pue de la gueule et qui doit certainement battre sa femme, c’est sûr ! Au début je me suis fait des effarouchement de petits marquis, je me suis convoqué et je m’étais juré de ne pas aller plus loin qu’un constat un peu amène sur votre compte. Mais, là : non. Ce n’est plus trop possible, la conclusion s’impose, vous êtes un con de la plus belle eau, un carat exceptionnel, une pièce de collection, un moment de grâce dans la muséographie du genre. Bref vous êtes Le Con.
Je crains fort que l’on bouscule la classification Dewey à cause de votre cas.
Je vais vous confier un truc, monsieur l'artiste, je fais des remises, à des clients fidèles, à des gens dont je sais qu’ils ne roulent pas sur l’or. Aux autres, je dis non. Et vous savez pourquoi, mon pauvre monsieur l'artiste ? Parce que je ne gagne pas suffisamment ma vie. J’ai ma librairie et je n’ai pas de quoi bouffer à la fin du mois. (C’est peut être pour ça que je bats ma femme, pour qu’elle me file à becqueter !) Et aussi parce que je ne méprise pas ce que je vends, eh oui ! Et je ne suis pas le seul, figurez-vous, j’ai des noms, des gens qui tentent de s’en sortir face à des personnes qui ont fait un sport de tout négocier, face à des lou ravis qui viennent vous donner des leçons sur la pauvreté en prenant les prétextes les plus débiles. Je vous confirme les dires de la libraire, ce ne sont jamais les plus pauvres qui demandent un rabais, presque jamais. [...] Pardonnez-moi alors de parler comme un libraire qui a pratiquement trente-quatre ans d’expérience derrière-lui et qui n’a pas un liard devant lui, qui n’a pas de plan de retraite et vous savez quoi ? Qui ne regrette rien. Procurez-vous le texte du Bibliophile Jacob sur « Les amateurs de vieux livres ». Vous n’y êtes pas, moi j’y suis. J’en crèverai, mais pas repus, et je m’en fous parce que j’aurais au moins réussi à dire merde à un ou deux nécessiteux de l’intelligence de votre genre et que j’aurai eu encore plus de joies et de convivialités, avec des personnes comme la libraire, tenez. Pour continuer encore un peu, figurez-vous que j’achète des livres pour les revendre. Cela a l’air exotique pour vous, à tel point que vous soupçonnez quiconque pratiquant ce commerce de malhonnêteté puisque, soi-disant, ces pauvres que vous semblez tant aimer sont contraints de nous vendre leurs ouvrages à vil prix. Là si je n’avais pas rigolé si fort, j’aurai écrasé une larme, bien qu’on soit loin d’Eugène Sue. Vous auriez dû, mon petit monsieur l'artiste ajouter que nous mettions également le droit de cuissage sur la cadette de cette famille de pauvres dans nos conditions d’achat. Maintenant, venez donc m’apprendre mon boulot, que je rigole un coup. Permettez, si cela se fait, que je rameute les copains. Avec un de votre espèce c’est pas tous les jours (vous savez… la classification Dewey ?).
Notez encore une chose et puis je boucle : je ne me lamente ni de ma condition ni des charges auxquelles je suis assujetti. J’aimerais même en payer nettement plus, cela signifierait que la libraire ne se porte pas trop mal. En tout cas, je fais ce qui me plaît et j’en suis heureux.
Mais de tout cela je doute fort que vous puissiez l’assimiler. Pas par les voies naturelles je pense. Sans doute vous faudra-t-il le remède de Diafoirus pour que cela parvienne à votre compréhension, tant il est vrai que les voies des mal comprenant sont bien mystérieuses…

Maintenant, je dis ça, je dis rien, mais réfléchissez à deux fois avant de supposer des choses à propos d'un métier auquel vous n'y connaissez goutte. Renseignez-vous, lisez le blog du Tenancier et bien d'autres également, causez aux libraires et aux bouquinistes, faites un effort, quoi !

Henri Laborit, un martin-pêcheur et un 10/18 de plus...

Mais qu’a donc fait votre Tenancier pendant cette absence ? Il a vaqué à différentes choses et a même vu un martin-pêcheur, ce qui l’enchante encore. Le soir, encore ivre de grand air venu du phare ouest il visitait les blogues amis et s’est arrêté tout spécialement et de nouveau sur celui de Floréal où ce dernier exauce en parti le vœu que votre Tenancier avait formulé, c'est-à-dire écouter de nouveau quelques émissions animées par icelui. Alors, zou, on vous y redirige illico, pour cette série d’émission diffusées il y a trente ans (!) sur Radio Libertaire avec, comme invité, Henri Laborit, ce qui nous donne l’occasion de faire preuve d’à-propos en ressortant un de nos 10/18 :
 
 
Au programme :
L’homme et la ville (17 octobre 1984)
La nouvelle grille (24 octobre 1984)
Éloge de la fuite (31 octobre 1984)
De mes couilles au cosmos (7 novembre 1984)
La colombe assassinée (12 novembre 1984)

Vous en avez de la chance, dites-moi…

En jachère (suite)

Oh, ce n'était pas la peine de vous déranger pour si peu, vous savez. Je ne fais ce petit message que pour vous narguer, c'est tout.

En jachère...

Il est temps que le Tenancier se mette au vert, ne trouvez-vous pas ? Donc, à partir d'aujourd'hui, il ne mettra pas de nouveau billet jusque dans une quinzaine de jours et peut être un peu plus. Il faut vous rappeler que :
— Le Tenancier a tout d'abord un boulot qui consiste à vendre des bouquins sur plusieurs sites et que cela réclame un fichage conséquent.
— Qu'il s'occupe de remplir plusieurs blogues correspondant à plusieurs préoccupations ou amusements :
— Ce présent blogue qui a un certain kilométrage (1158 messages en comptant celui-ci) et dont votre Tenancier a un peu de mal à soutenir le rythme ces temps-ci. Encore heureux, du reste, que notre amie Béatrice nous gratifie de ses historiettes car les participations se font rares autrement.
Le blogue consacré à Verne, qui est une passion d'enfance, et qui demande encore plus de soins que celui-ci.
Le blogue de la librairie qui a été trop négligé ces derniers temps. A ce titre, on observe maintenant un rotation entre ces trois blogues de manière à varier les plaisirs et également à remplir ceux-ci convenablement.
— A ces trois blogues, il faut ajouter un quatrième qui devait être sporadique mais qui procure un amusement tel qu'il s'étoffe plus souvent que de raison. Il s'agit de celui qui fait écho des publication privées du Tenancier. (Celui toutefois sera augmenté dans la semaine puisqu'une publication est en cours d'acheminement)
— Enfin, à toutes ces raisons, il faut en rajouter d'autres comme des lectures en retard, des histoires à raconter et également l'envie de sortir de chez soi.
Il faut donc que le Tenancier se trisse fissa pour récupérer un peu. Il prend quelques vacances et va les préparer un peu dans le calme.
A bientôt.

Sur la route sixtine

On s'interrogera accessoirement sur l'aspect divinatoire ou prophétique de cette présence du livre dans la Chapelle Sixtine. Tout rapport avec des simagrées papistes est fortuit. On a simplement vu un reportage intéressant sur le lieu il y a peu. Ces voyants, au nombre de douze, ont pratiquement tous un livre entre les mains...

 Isaïe

 Zacharie

La sibylle de Lybie

Un sale métier...

Levons toute ambiguïté à propos du billet précédent. Si l’on peut déplorer le comportement de certains vendeurs en librairie, j’estime que, bien souvent, la faute ne leur incombe pas. Comme je l’écrivais vers la fin, la librairie a fini par devenir un sale métier dès lors qu’il s’exerce dans libraire générale de neuf. La matière sur laquelle les salariés se voient obligés de travailler est monotone, sans saveur et répétitive, drôle de reflet, entre nous, de la vie intellectuelle en France lorsque l’on voit de quoi ces librairies sont garnies. Alors, comment ne pas se désintéresser de ce que l’on est censé défendre, voire vanter auprès des clients ? C’est que ces derniers sont bien souvent acquis au formatage qui a cours dans les robinets médiatiques. Quel dialogue avoir avec ces clients lorsque l’on est soi-même déqualifié, renvoyé au stade de manutentionnaire frappé d’anomie ? Bien sûr, un autre type de librairie existe, mais que doit-on se dire lorsque l’on vérifie que la marge loin d’être une avant-garde ne fait plus que vérifier des pratiques anciennes aux critères élevés, certes, mais guère inventifs. Le métier de vendeur en librairie a-t-il encore sa place dans ces boutiques spécialisées, souvent tenues à bout de bras par une seule personne et souvent de façon précaire ? Que peut espérer un salarié à l’heure actuelle dans sa progression intellectuelle, dans la vie des idées, s’il ne trouve qu’une production formatée, interchangeable d’une librairie à l’autre, comme si la librairie française n’était plus qu’une chaîne à succursales multiples ? Que peut-il espérer pour sa propre qualification à demeurer éternellement dans le même type de librairie ? On vous le dit souvent ici, le métier de libraire est un métier de mémoire, et celle-ci ne s’exerce avec efficacité que dans la variété. Un bon libraire a un passé, a voyagé souvent d’une librairie à l’autre, voire a navigué un peu dans d’autres spécialités que celles sur lesquelles il a fondé son expérience. Un bon salarié en librairie, efficace, est vieux. Mais un vieux, c’est cher.
C’est précisément ce que le patronat refuse de payer. La situation est telle que l’on préfère s’arranger pour perpétuer un système sans imagination — quitte à faire un semblant de revendication sur la pratique des offices, qui participe grandement à ce dit système — plutôt que de payer correctement des salariés dont la qualification et l’expérience seraient pourtant indispensables dans ce métier.
Voilà, en partie pourquoi, être salarié en librairie de neuf est devenu un sale métier.

Vendeur en librairie, c'est un métier, mon p'tit gars...

… et puis, vous voulez que je vous dise ? Eh bien, la librairie on s’en moque. Je veux parler de ces espèces de pratiques où l'on vend la même chose d’un bouclard à l’autre et où le vendeur regarde dans son ordi avant de vous dire « j’ai » ou « j’ai pas ». Purée, quand j’ai appris le boulot, je bougeais mes fesses devant le rayon, je ne laissais pas partir le client comme ça. Tenez il y a pas mal de temps déjà, j’ai accompagné Otto à une grande librairie à Paris qui fait désormais partie d’un groupe. Je ne dirai pas le nom, je ne suis pas un cafard. Le grand dadais avait bien une idée de ce qu’il cherchait en entrant là-dedans, mais, comme pas mal de client, c’est un garçon facile. On peut lui dire « j’ai pas », c’est presque normal de ne pas trouver ce que l’on cherche à coup sûr. Ça avait beau être grand, aucune librairie ne peut tout contenir (ça va, vous êtes pas déçus ?). Seulement, les deux vendeuses après avoir dit « j’ai pas » ont oublié de dire « mais… ». On l’a seulement renvoyé devant le rayon qui correspondait aux récits de voyage (maintenant vous savez ce que vous pouvez lui offrir à son p’tit Noël). Et qui a dû faire le boulot à la place des deux avachies qui avaient uniquement pianoté sur leur clavier au lieu de déplacer leur derche devant l’endroit qui correspondait, mmmhhh ? Parce que vendeur en librairie, c’est un truc, voyez-vous. Vous cueillez le client et vous l’emmenez au pied des étagères et vous cherchez, même si vous savez que c’est pas la peine. Vous ne le faites pas trop lanterner, oh non, mais vous lui laissez le temps d’envisager son dépit, le temps de se dire que bof, après tout, un autre bouquin pourrait tout aussi bien convenir, et peut être l’occasion d’une heureuse rencontre Si si, ça arrive, comme les mariages qui se font après un faux numéro ! Pour le coup, heureusement que j’étais présent, j’ai pris notre Otto par le bras — je métaphorise un peu, je galèje un tantinet pour ma lectrice marseillaise — et on a été voir ensemble le rayon comme un beau voyage à Venise et je l’ai incité à exercer son goût douteux pour ce type de littérature en farfouillant un peu. Mais qu’importe son goût pourvu qu’il fût pourvu d’une perspective d’ivresse à base de caravansérails et de pépies du côté d’Oulan Bator, hein ? Mais voilà, les deux sibylles du clavier azerty tapotaient sur la base Electre pour :
— Connaître le titre du livre, des fois qu’Otto serait gâteux (je vous rassure…)
— Vérifier l’éditeur pour envisager qu’il ait pu arriver à l’office (commander un livre pour le garder en rayon délibérément ? Ça va pas non ?)
— Décréter que non, enfin, ce livre là a deux ans, deux ans, vous vous rendez compte ? Il a été mis dans les retours il y a un bail…
Et zou d’expédier ce type-là à dache, non mais.
Bref, il paraît que les libraires de neufs ont tardé à se mettre à l’informatique. C’est vrai qu’avant, la consultation du Minitel coûtait bonbon et que cela décourageait. P'têt même que certains ont dû apprendre à chercher dans les répertoires en papier, dites donc. On n'ose envisager le recours à la mémoire.
Mais je me dis que la déqualification a du bon : on peut passer du bouclard à la FNAC facilement. Au fond, je comprend les vendeurs. Pourquoi donc se casser le tronc à faire des voyages devant les rayons ? Ils sont pareils partout. Aucune surprise, aucun bonheur. Toujours les mêmes conneries assommantes, les rayons étiques et sans imagination ni originalité.
Pour paraphraser Darien, c'est devenu un sale métier, pas étonnant que, désormais, on le fasse salement.
Oui, au fait, Otto est reparti avec un ou deux livres, ce jour-là. J'ai bien l'impression qu'il était content.

Une historiette de Béatrice XXXVII

Ca fait 20 minutes qu'ils sont entrés et papotent. Il regarde les vieilles revues, elle les vieilles reliures. Il choisit un numéro, le lui montre, les palabres commencent. Il me demande le prix. En choisit deux, les repose. Elle lui montre l'heure et ronchonne. Il continue, tout en lui parlant. Et elle en marmonnant.
Heureusement qu'ils parlent portugais (sauf pour me demander les prix), sinon je crois que ça m'aurait vite énervée

À bas les restaurants

On évoquait il y a peu le retour au papier de certaines publications militantes. Si ce retour peut s’avérer timide aux yeux de certains, on relève néanmoins un soin accru à la façon dont ces ouvrages sont mis en page. Cela entraîne parfois des errements, comme le journal Article 11 qui posait quelques problèmes de lisibilité ; les principes qui régissent un journal ou tout autre publication ne semblant pas être compris par ceux qui s’occupaient alors de la maquette. Il semble que cela sera corrigé à l’avenir. On l’espère !
Mais c’est une autre publication qui a attiré notre regard, assez éloignée des périodiques et même des anciennes brochures militantes dont la ferveur ne suffisait pas à combler les manques, hélas. Ici, dans A bas les restaurants, nous avons affaire à une création graphique équilibrée au service d’une thèse défendable et relativement surprenante pour qui n’a jamais travaillé dans la restauration. Cette brochure donne la parole à ceux qui travaillent dans cette branche et expose les mécanismes d’asservissement qui y ont cours, le titre de la brochure annonçant les intentions de ses auteurs. Que l’on soit pour ou contre, indifférent ou pas, on ne saurait rester vraiment insensible à cette veine graphique, à ce bel équilibre entre le blanc et le noir dans ce qui est un recyclage intelligent d’une édition électronique américaine (Abolish restaurants – lien pour l’édition américaine en PDF ici). L’intelligence du maquettiste pour cette édition en papier a été d’utiliser des marges et des titres sur fond noir ce qui en accroît la valeur esthétique et ne vient en rien atténuer la pertinence de la revendication. Pour qui a fréquenté souvent les brochures politiques en des temps ou le duplicateur ou l’offset régnaient souverainement, cela constitue une révolution bienvenue et une intervention de l’élégance dans la Révolution. Ce n’est pas contradictoire.
Enfin pour conclure et pour avoir travaillé il y a plus de trente ans dans ce milieu-là, votre Tenancier n’est pas loin des conclusions exposées dans cet ouvrage…

(Les Parisiens peuvent se procurer l'ouvrage chez mon estimé confrère de la librairie Entropie à Paris, par exemple).

Je dis pour toi manières...

 
On ne résiste pas au plaisir d’inciter les lecteurs de ce présent blog à se reporter à cette intéressante page qui explore de façon détaillée et argumentée un certain imaginaire colonial et post-colonial. Il est évident à mes yeux qu’après un tel travail, on ne puit lire Tintin au Congo qu’avec un œil critique et sagace, ce qui vaut mieux, à tout prendre, que de jeter le livre au feu, comme le désireraient certains. Nous préférons l’intelligence aux autodafés.
On critiquera sans doute mon point de vue, mais j’estime qu’il est assez rare de trouver des propos de bonne qualité sur les paralittératures, l’indulgence vis-à-vis de ces domaines autorise parfois bien des médiocrités. Ce n’est pas le cas du travail d’Alessandro Costantini.
On aimerait que ce genre de texte parvienne à nos yeux un peu plus souvent…
Merci.

Nos 10/18 (47e partie)

A l'occasion de la parution du billet de George Weaver, j'avais suggéré la chose suivante dans les commentaires : "Il ne me reste donc plus qu'à faire un appel vibrant aux lecteurs de ce blog pour les convier à un petit jeu : Rassemblez tous vos 10/18, sélectionnez-en (pas plus de 10) et expédiez-m'en les scans de couverture, histoire de faire une sorte de panégyrique de la collection ! [...] "
A notre petit jeu, il nous faut également associer le spectaculaire labeur d'Adria Cheno au sujet de cette collection sur son site. Allez donc vous en rendre compte ici.

Oui, cela fait longtemps que nous n'avions de nouveau ouvert cette rubrique permanente. Et pourtant, il y a encore deux billets à publier, dont un nouveau de SPiRitus qui arrivera un peu plus tard, mais un peu plus rapidement, promis-juré-craché-par-terre.
Une nouvelle venue apporte un ton différent avec des livres visiblement lus et relus, des livres qui ont vécu, ont sans doute voyagé. C'est ici le choix de Judith Abitbol, qui vient de temps en temps consulter notre blog et qui fait un peu trop preuve de discrétion, une présence à bas bruit en quelque sorte...
On a gardé ici l'ordre et la présentation de Judith, lesquels constituent une sorte de journal de lecture particulier. On devine, du reste, que chaque volume ci-dessous comporte une note manuscrite, un memento en frontispice. Pour notre part, nous apprécions grandement la raison de la possession du Schopenhauer.

Hugues Rebell
La Câlineuse

Couverture de Pierre Bernard
Dessin de Toulouse-Lautrec
Imprimé en Italie par La Nuova Stampa di Mondadori – Cles (TN)
N° d’éditeur: 1076
Dépôt légal: 2ème trimestre 1978
Acheté et lu en 1979
 
Restif de La Bretonne
Ingénue Saxancour

Couverture de Pierre Bernard
Doc. Roger Viollet
Achevé d’imprimer le 4 septembre 1978
Sur les presses de l’Imprimerie Bussière
à Saint-Amand (Cher)
N° d’édit. 1083. – N° d’imp. 963. –
Dépôt Légal: 3ème trimestre 1978
Acheté et lu en 1978
 
Louis-René des Forêts
Le Bavard

Couverture: Paul Klee, L’Acteur (Détail)
Collection Félix Klee – Bevue.
Photo: Skira.
© 1963 by S.P.A.D.E.M.
© 1946 Librairie Gallimard.
Droits de reproduction et de traduction ré-
Serves pour tous pays, y compris l’U.R.S.S.
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE
19 NOVEMBRE 1963 SUR LES
PRESSES DE L’IMPRIMERIE
BUSSIÈRE, SAINT-AMAND (CHER)
N° d’édit.: 123 – N° d’imp.: 1220.
Dépôt légal: 4e trimestre 1963
Imprimé en France
Acheté et lu en 1979
 
Hélène Cixous
Madeleine Gagnon
Annie Leclerc
La venue à l’écriture

Série «féminin futur»
Dirigée par Catherine B. Clément et Hélène Cixous
© Union Générale d’Éditions 1977
ISBN 2-264-00148-8
La composition de cet ouvrage
A été réalisée par EUROCOM S.A. Paris
L’impression et le brochage par
L’Imprimerie MONDADORI
Pour le compte des Editions U.G.E.
Imprimé en Italie
Par La Nuova Stampa di
Mondadori – Cles 5TN°
N° d’édit. 950
Dépôt légal 1er trimestre 1977
Acheté et lu en 1977
 
Dorothy Allison
Retour à Cayro

Traduit de l’américain
Par Michèle VALENCIA
«Domaine étranger»
dirigé par Jean-Claude Zylberstein
BELFOND
Titre original: Cavedweller
© Dorothy Allison, 1998.
© Éditions Belfond, 1999,
pour la traduction française
ISBN 2-264-02970-6
Cet ouvrage a été réalisé par la
SOCIÉTÉ NOUVELLE FIRMIN-DIDOT
Mesnil-sur-l’Estrée
Pour le compte des Éditions 10/18
en avril 2000
Imprimé en France
Dépôt légal: avril 2000
N° d’édition: 3128 – N° d’impression: 50704
© Photo Gary Gunderson (détail)
Acheté et lu en 2001
 
Hölderlin:
Hypérion ou l’ermite de Grèce

traduction et présentation par Robert Rovini
BIBLIOTHÈQUE
10/18
Collection dirigée par
MICHEL-CLAUDE JALARD
Couverture: Hölderlin en 1786.
Dessin colorié: Stuttgart.
Wurtembergische bibliothek.
(Snark international).
© union générale d’éditions, 1968.
CET OUVRAGE A ETE IMPRIME
SUR LES PRESSES DE L’IMPRIMERIE BUSSIÈRE
SAINT-AMAND (CHER)
- N° d’édit.225. – N° d’imp. 2535. -
Dépôt légal: 4è trimestre 1968.
Imprimé en France
Acheté et lu en 1976
 
Marguerite Duras
Détruire, dit-elle

union générale d’éditions
8, rue Garancière – PARIS 6e
© Les Éditions de Minuit, 1969
IMPRIME EN FRANCE PAR BRODARD ET TAUPIN
6, Place d’Alleray – Paris.
Usine de La Flèche, le 06-03-1972
6385-5 – Dépôt légal n° 476, 1er trimestre 1972.
Couverture de
Pierre Bernard
Photo D.R.
Volume simple
Acheté et lu en 1974
 
Schopenhauer
Métaphysique de l’amour
métaphysique de la mort

domaine classique
union générale d’éditions
8, rue Garancière – PARIS Vie
introduction par
Martial GUEROULT
Traduction nouvelle par
Marianna SIMON
© union générale d’éditions, 1964.
ISBN 2-264-00310-3
Achevé d’imprimer en juillet 1983
Sur les presses de l’imprimerie Bussière
à Saint-Amand (Cher)
- N° d’édit. 1228. – N° d’imp. 1352. –
Dépôt légal: 3e trimestre 1980.
Imprimé en France
Nouveau tirage, 1983.
(Couverture)
Love and Death par G.F. Watts
Université de Manchester,
Whitworth Art gallery
ISBN 2-264-00310-3
Collection dirigée par Christian Bourgois
Acheté en 1983 pour ses défauts
 
John Flanders
Contes d’horreur et
d’aventures

union générale d’éditions
8, rue Garancière – PARIS
© Union Générale d’éditions en accord avec A. Van Hageland, 1972.
Choix et introduction
par A. Van HAGELAND
Achevé d’imprimer le 27 octobre 1975
sur les presses de l’Imprimerie L. P.-F. L. DANEL
Loos (Nord)
N° d’édition 477, 2e trimestre 1972
Dépôt légal n° 7536, 1er trimestre 1972
Imprimé en France
Couverture de Pierre Bernard
Photo D.R.
Volume triple
Acheté et lu en 1976
 
Marcel Schwob
Le roi au masque d’or/
Vies imaginaires/
La croisade des enfants

union générale d’éditions
8, rue Garancière – PARIS Vie
préface d’Hubert Juin
Série «Fins de siècles»
Dirigée par Hubert Juin
© Union Générale d’éditions pour la présente édition
ISBN 2-264-00979-9
Achevé d’imprimer le 23 février 1979
Sur les presses de l’Imprimerie Bussière
A Saint-Amand (Cher)
- N° d’édit. 1120. –N° d’imp. 2199. –
Dépôt légal:1er trimestre 1979.
Imprimé en France
Acheté et lu en 1979

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Antique Books

Andrew Pitcairn-Knowles : Antique Books - Circa : 1900

Évidemment communiqué par Eva Truffaut

Les amateurs de vieux livres
— Les bouquineurs

Quelle âme de bibliophile ne s’émeut à votre aspect quelquefois grotesque et repoussant, honnêtes Juifs errants de la bouquinerie !
Arbres rabougris, à l’écorce sauvage et rude, à la sève bouillonnante et forte, immeubles de nos promenades, vous dont l’ombre rafraîchit les parapets brûlés par la canicule, vous qui paraissez en hiver participer à la congélation de la rivière, puissiez-vous pendant cent saisons braver les injures de l’air et des intempéries des vieux livres !
Oui, il faut avoir goûté le plaisir de bouquiner, pour le connaître, pour lui rendre grâce, comme à un génie bienfaisant et consolateur. Si ce plaisir n’était pas plus doux et plus fidèle que tous les autres, plus fort de ses émotions diverses, plus favorable aux organisations tendres et pensives, plus réel, plus vrai, plus matériel, verrait-on des jeunes gens s’y livrer avec emportement, des hommes de talent et d’esprit s’y plaire sans cesse, des riches et des puissants s’y délecter de préférence à tous les jeux de puissance et à tous les hochets de la richesse !
Verrait-on des mains blanches et parfumées, étincelantes de bagues et accoutumées à frémir sur l’agrafe d’or d’un portefeuille de ministre, palper ces misérables livres enduits de poussière et pourris d’humidité, qui recouvrent les ponts, tels des gueux ramassés au coin des bornes et à qui la charité chrétienne lave les plaies, Verrait-on des sybarites, esclaves de leurs sens et des impressions extérieures, quitter le coin du feu en hiver et le frais ombrage des tilleuls en été, pour aller par le chaud et par le froid, par la bise ou par le brouillard, aspirer des odeurs nauséabondes de bouquins et reposer leurs yeux sur des pages crasseuses et pestilentielles ?
C’est qu’il y a une félicité incomparable à chercher, à trouver ; c’est que l’homme le moins superstitieux et le plus positif a besoin de faire des croyances vagues et des jouissances idéales ; c’est que l’alchimie remplissait un peu le grand vide qui s’ouvre au fond des imaginations les plus fécondes, et que l’alchimie nous échappant, il a fallu changer de route et chercher ailleurs les trésors qui n’était plus permis d’espérer dans un terrain remué en vain durant des siècles, et toujours stériles.
Combien de rapports en effet entre l’alchimiste et le bouquiniste, outre la rime ? L’alchimiste fouille sans cesse dans les arcanes de la nature, interroge toutes les formes de la matière, lit dans tous les grimoires, consulte tous les maîtres de l’art, se recommande à tous les diables ou à tous les saints, expose tous les jours sa santé et sa vie, passe en un moment de l’extrême joie à l’extrême découragement, trouve ça et là quelques étincelles hermétiques, souffle, sue, s’épuise encore, et meurt avant d’avoir vu s’évanouir en fumée ses chères illusions.
Le bouquiniste, ou bouquineur, ou bouquinier, visite avec zèle les mystérieux magasins de vieux  papier, l’arrière-boutique des épiciers, la chambre infecte de l’étalagiste où la table est calée avec un livre, et le linge blanc, s’il en est, serré dans les livres ; le bouquineur apprend par cœur le Manuel du libraire, au lieu des Clavicule de Salomon, et de la Transmutation des métaux de Nicolas Flamel ; il se lève le matin avec l’espoir de trouver ce jour-là quelques uns de ses desiderata ; le soir, il se couche avec l’espoir d’être le lendemain mieux favorisé par le sort ; il brave les injures des saisons et le danger des rhumes, sciatiques et coups de soleil ; il braverait la peste, pour inventorier les livres d’un pestiféré ; il plonge la main dans les tas d’ordures imprimées qu’on vend pêle-mêle avec la vieilles ferraille ; il approche de son nez les bouquins abandonnés aux mites et à la pourriture ; il ne se décourage jamais, il ne se lasse pas ; car, de temps à autre, la découverte d’un Elzevier non rogné, d’un volume de la signature de Grosley, Guyet ou de Thou, d’un mystère à personnages ou d’un sotie de Gringoire, entretient sa confiance en l’avenir, et il se flatte de trouver enfin le grand œuvre, c'est-à-dire un autographe de Molière, un Antoine Verard en vélin, un manuscrit à miniatures ! Je ne parle pas de la Bible du feu marquis de Chalabre, considérablement augmentée de billets de banque, laquelle échut par héritage à mademoiselle Mars, qui n’était pas bibliophile !
Que si l’on me demande quel est l’homme le plus heureux, je répondrai un bibliophile, en admettant que ce soit un homme. D’où il résulte que le bonheur, c’est un bouquin.

Texte du Bibliophile Jacob
(Fin)


Voir aussi :
Les amateurs de vieux livres
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (1ere partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (2e partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (3e partie)
Les amateurs de vieux livres : les étalagistes
Les amateurs de vieux livres : les épiciers
Les amateurs de vieux livres : les bibliomanes
Les amateurs de vieux livres : les bibliophiles