Une historiette de Béatrice XXXVI


« — Bonjour, vous avez des Bob Morane ?
Je lui montre l’étagère où se trouvent les quelques exemplaires en ma possession, et lui, sans même regarder les titres :
— C’est tout ?
— Oui, c’est tout, monsieur.. »

La vie spermatozoïdaire en milieu amazonien

On se demande bien si ce livre existe...



(in : "Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages"
Michel Audiard - 1968)

Les amateurs de vieux livres
— Les bibliomanes

Les bouquinistes à la mode sont en quelque sorte patentés par les bibliomanes, qu’on aurait tort de confondre avec les bibliophiles et les bouquineurs. On pourrait distinguer plusieurs espèces de bibliomanes : les exclusifs, les fantasques, les envieux, les vaniteux et les thésauriseurs.
Le bibliomane thésauriseur est heureux de posséder ses livres, parce qu’il les aime avec jalousie : sa bibliothèque est un sérail où les eunuques même n’entrent pas ; ses plaisirs sont discrets, silencieux et ignorés : il ne permet pas un ami la vue d’une de ses maîtresses, souvent fort peu dignes d’exciter l’envie, qu’il parcourt des yeux et de la main avec délices ; il se persuade que nul rival ne lui dispute les attraits d’impression et de reliure desquels il est épris ; il jouit solitairement ; il nie ses richesses comme s’il craignait les voleurs, il en rougit comme s’il les avait mal acquises ; il se fâche quand on le presse de questions à ce sujet, et il mentira plutôt que de s’avouer propriétaire d’un volume qu’il a légitimement acheté.
Ses livrent gisent enfermés à triple serrure, cachés derrière un rideau opaque, semblable au voile de l’Arche sainte ; encore ses précautions sont rarement justifiées par la nature même des ouvrages, qui ne franchissent guère la rigoureuse catégorie de la morale et de la religion. Il y a chez ces bibliomanes une passion concentrée purement égoïste et nourrie de son propre aliment, passion qui se croirait profanée si l’objet n’était pas un mystère au monde.
Le bibliomane vaniteux a de belles éditions, de splendides reliures, une bibliothèque bien choisie et bien rangée : il dépense des sommes immenses pour la compléter ; c’est un soin dont il se remet entièrement à un bouquiniste intelligent, à un bibliographe officieux ; du reste, il ne lit pas, et souvent il n’a jamais lu ; il collectionne des livres comme il ferait des tableaux, des coquilles, des minéraux, des herbiers.
Sa bibliothèque est une curiosité qu’il montre à tous, au premier venu, à des femmes, à des banquiers, à des enfants, peu lui importe que les gens sachent ce que c’est qu’un livre, et, qui plus est, un beau livre ! margaritas ante porcos.
Il dit à qui veut l’entendre : J’ai pour cent mille écus de livres ! et il se rengorge, et il s’enfle, et il sourit en répétant : Cent mille écus ! Voilà tout, cette armoire contient cent mille écus en valeurs. Un autre s’engoue de peinture, un autre de jardins anglais, un autre de chevaux, un autre de chiens : le bibliomane vaniteux a placé ses capitaux en Elzeviers, en facéties, en grands papier, en vélin et en maroquin ; c’est de l’ostentation presque littéraire, c’est du luxe presque estimable.
Le bibliomane envieux désire tout ce qu’il ne possède pas, et dès qu’il possède, son désir change de but. Sait-il que tel livre existe chez un amateur avec lequel il rivalise, aussitôt sa quiétude est aux abois, il ne mange plus, il ne dort plus, il ne vit plus que pour la conquête du bienheureux live qu’il convoite ; il emploie tout, jusqu’à l’intrigue et la séduction, pour attirer à lui le bien d’autrui ; les refus, les difficultés, augmentent, irritent sa concupiscence ; bientôt il sacrifierait sa fortune entière à un seul instant de possession ; mais un rien, la découverte d’un second exemplaire du même livre, une critique en l’air, une réimpression, voilà cette impatience qui s’abaisse et cette ardeur qui se glace : tout à l’heure l’envieux souhaitait la mort du maître de ce cher livre afin de s’enrichir aux dépens du défunt ! Ce bibliomane est malheureux, comme tout envieux doit l’être, et son malheur recommence à chaque nouveau désir : c’est le Lovelace des livres, il en devient amoureux, et il les poursuit avec acharnement jusqu’à ce qu’il les ait entre les mains ; alors il les dédaigne, il les oublie, et il cherche une autre victime.
Dernièrement, un célèbre maniaque, ayant ouï parler d’un livre imaginaire, se mit en quête pour le découvrir, et mourut de chagrin de ne pas l’avoir trouvé, avec la croyance qu’un rival gardait ce trésor contre lequel il eut échangé la pierre philosophale.
Le bibliomane fantasque n’adore ses livres que pour un temps ; il les recueille avec curiosité, il les installe avec honneur, il les entretient avec faveur. Tout à coup l’amour se lasse, se refroidit, s’éteint ; le dégoût a commencé ! Adieu gentes demoiselles ! le Grand-Seigneur réforme son harem ; aux Circassiennes succéderont les Espagnoles, aux blanches Anglaises les négresse du Congo ; le Grand-Seigneur vend ses femmes à l’encan, mais demain il en achètera de moins jolies, qui auront pour lui le charme du caprice et de la nouveauté.
Le bibliomane exclusif ne fait cas que d’un certain ordre de livre, et ne courtise ni les plus rares ni les plus singuliers ; il a une collection, c’est là son dieu et son âme. Tout ce qui est en dehors de sa collection ne l’intéresse pas ; mais il ne néglige aucune recherche, aucun frais, pour étendre cette collection, pareille à ces immenses et informes monuments orientaux élevés sur le bord des chemins, avec les pierres que chaque voyageur y dépose en passant. Le bibliomane exclusif consacrera son temps, son argent et sa santé à l’entassement d’une bibliothèque toujours curieuse, mais aussi monotone : ici, Pétrarque se multiplie en douze cents volumes ; là, ce sera Voltaire en dix mille pièces réunies une à une, ou bien le théâtre seul fournira des milliers de brochures, ou bien la révolution française règnera paisiblement sur des cimetières de paperasses.
En un mot, la bibliomanie la plus relevée et la plus illustre n’est pas exempte de manie, et dans chaque manie on aperçoit aisément un grain de folie : or Paris est à coup sûr le paradis des fous et des bibliomanes.

Texte du Bibliophile Jacob
(A suivre)


Voir aussi :
Les amateurs de vieux livres
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (1ere partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (2e partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (3e partie)
Les amateurs de vieux livres : les étalagistes
Les amateurs de vieux livres : les épiciers

Petite annonce déclassée

Particulier cède lot de points d’exclamation ayant appartenu à Vladimir Maïakovski. État d’usage.
(Faire proposition au Tenancier qui transmettra.)

Le p'tit Jésus dans la crèche

Il est des billets que l’on ne peut écrire que le 24 décembre. Voici que votre serviteur, il y a quelque temps, est entré en possession d’Urgent crier d’André Benedetto, chez Robert Morel en 1966. On remarquera la curieuse reliure, « sous un objet de Louis Pons », comme l’indique le colophon. Las ! Cet exemplaire est incomplet, il manque le petit Jésus dans la crèche, c'est-à-dire une petite figurine qui s’insérait entre les rondelles de bois, dans la partie supérieure de « l’objet »… Cet exemplaire convient donc à une telle date ou éventuellement un athée, dont je fais partie.
 
D’abord pour bien s’entendre
Il faut placer le monde
Tel qu’il est sans farder 
Il faut établir notre connaissance
Du monde pour s’entendre
 
Le monde est avorté
Le monde est un avorton
Une espèce de fœtus
Enfant mort-né il barbote dans son égout
Nous sommes l’œil de l’avorton
Le monde est une poupée
Jetée sur un tas d’ordures
 
Nous sommes dans le ventre
De la poupée
Dans le ventre de la poupée
Dans son bas-ventre
Voilà le monde Il sent mauvais
 
[…]




L'exemplaire complet vendu par le libraire Christian Chaboud


Mon pauvre exemplaire, qui fera tout de même mon bonheur.
Il est des manques qui sont parfois profitables... puisque cet ouvrage va rejoindre ma bibliothèque.

Nos 10/18 (46e partie)

A l'occasion de la parution du billet de George Weaver, j'avais suggéré la chose suivante dans les commentaires : "Il ne me reste donc plus qu'à faire un appel vibrant aux lecteurs de ce blog pour les convier à un petit jeu : Rassemblez tous vos 10/18, sélectionnez-en (pas plus de 10) et expédiez-m'en les scans de couverture, histoire de faire une sorte de panégyrique de la collection ! [...] "
A notre petit jeu, il nous faut également associer le spectaculaire labeur d'Adria Cheno au sujet de cette collection sur son site. Allez donc vous en rendre compte ici.

L'univers de Grégory Haleux est poétique et profond. Qu'on examine de plus près sa production poétique, s'il vous plaît, et l'on comprendra peut être ce nouveau choix de couvertures.


D'Arrabal à Vian

n° 208 - Boris Vian : L'Automne à Pékin
Achevé d'imprimer le 3 mars 1972
[Dépôt légal : 4e trimestre 1967]
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : Boris Vian en automobile (doc. éditions J.J. Pauvert)]
n° 439 - Arrabal : Baal Babylone
Dépôt légal : 2e trimestre 1969
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : Lüfti Ozkök]
n° 452 - Boris Vian : Textes et chansons
Achevé d'imprimer le 15 septembre 1975
[Dépôt légal : 4e trimestre 1969]
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : droits réservés]
n° 496 - Boris Vian : Les Fourmis
Achevé d'imprimer le 6 mars 1972
[Dépôt légal : 2e trimestre 1970]
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : droits réservés]
n° 517 - Boris Vian : Cantilènes en gelée
Dépôt légal : 4e trimestre 1970
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : droits réservés]
n° 634-635 - Arrabal : L’Architecte et l'empereur d'Assyrie
Achevé d'imprimer le 18 octobre 1971
[Dépôt légal : 4e trimestre 1971]
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : Pic, au Théâtre Montparnasse]
n° 734 - Arrabal : L’Enterrement de la sardine
Achevé d'imprimer le 30 avril 1975
[Dépôt légal : 3e trimestre 1972]
[Couverture de Pierre Bernard - Doc. DR]
n° 920 - Arrabal : Guernica - Théâtre 2
Achevé d'imprimer le 27 février 1975 [Dépôt légal : 1er trimestre 1975]
[Couverture de Pierre Bernard - Document Arrabal]
n° 1162 - Arrabal : La Pierre de la folie
Dépôt légal : 3e trimestre 1977]
[Couverture de Pierre Bernard - Arrabal enfant. Doc. DR]
n° 1206 - Boris Vian : Le Chevalier de neige
Dépôt légal : 1er trimestre 1978
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : D. Spillane]

Naturellement, vous pouvez continuer à proposer vos exemplaires... Soyez patients.

18 décembre 2012
 
Le silence que j’observe depuis un long moment sur le blog n’étonne pas grand monde et c’est plutôt logique. Je vous avais fait état de la passe difficile dans laquelle était engagée la librairie et les lecteurs assidus ont deviné dans quelle alternative je me trouvais : me concentrer sur le travail à faire ou abandonner. Mais que devenir ensuite, puisque je ne sais faire que cela : libraire ?
Les choses s’améliorent progressivement. Il faudra encore un peu de temps pour revenir à un fonctionnement qui me permettra d’envisager la suite sereinement, d’autant que les temps sont à la « crise ».
Les choses vont donc un peu mieux, dis-je. A peu près cinq cent livres sont entrés dans le fonds. Presque autant en sont sortis, mis au « frigo » pour une durée indéterminée. Des choses surprenantes et vendables vont subir un drôle de purgatoire. Le manque de place m’y oblige.
On va continuer ce renouvellement, avec un léger ralentissement en période de fêtes pour ce qui concerne l’enregistrement des nouveautés. On se permettra ainsi de revenir tranquillement aux affaires de ce blog, avec quiétude et mesure, puisque le temps nous sera moins compté. A moins que la fin du monde ne passe par là, naturellement (bien que notre blog soit breveté inoxydable, non ?) 
Merci de votre patience.