Les amateurs de vieux livres
— Les bibliomanes

Les bouquinistes à la mode sont en quelque sorte patentés par les bibliomanes, qu’on aurait tort de confondre avec les bibliophiles et les bouquineurs. On pourrait distinguer plusieurs espèces de bibliomanes : les exclusifs, les fantasques, les envieux, les vaniteux et les thésauriseurs.
Le bibliomane thésauriseur est heureux de posséder ses livres, parce qu’il les aime avec jalousie : sa bibliothèque est un sérail où les eunuques même n’entrent pas ; ses plaisirs sont discrets, silencieux et ignorés : il ne permet pas un ami la vue d’une de ses maîtresses, souvent fort peu dignes d’exciter l’envie, qu’il parcourt des yeux et de la main avec délices ; il se persuade que nul rival ne lui dispute les attraits d’impression et de reliure desquels il est épris ; il jouit solitairement ; il nie ses richesses comme s’il craignait les voleurs, il en rougit comme s’il les avait mal acquises ; il se fâche quand on le presse de questions à ce sujet, et il mentira plutôt que de s’avouer propriétaire d’un volume qu’il a légitimement acheté.
Ses livrent gisent enfermés à triple serrure, cachés derrière un rideau opaque, semblable au voile de l’Arche sainte ; encore ses précautions sont rarement justifiées par la nature même des ouvrages, qui ne franchissent guère la rigoureuse catégorie de la morale et de la religion. Il y a chez ces bibliomanes une passion concentrée purement égoïste et nourrie de son propre aliment, passion qui se croirait profanée si l’objet n’était pas un mystère au monde.
Le bibliomane vaniteux a de belles éditions, de splendides reliures, une bibliothèque bien choisie et bien rangée : il dépense des sommes immenses pour la compléter ; c’est un soin dont il se remet entièrement à un bouquiniste intelligent, à un bibliographe officieux ; du reste, il ne lit pas, et souvent il n’a jamais lu ; il collectionne des livres comme il ferait des tableaux, des coquilles, des minéraux, des herbiers.
Sa bibliothèque est une curiosité qu’il montre à tous, au premier venu, à des femmes, à des banquiers, à des enfants, peu lui importe que les gens sachent ce que c’est qu’un livre, et, qui plus est, un beau livre ! margaritas ante porcos.
Il dit à qui veut l’entendre : J’ai pour cent mille écus de livres ! et il se rengorge, et il s’enfle, et il sourit en répétant : Cent mille écus ! Voilà tout, cette armoire contient cent mille écus en valeurs. Un autre s’engoue de peinture, un autre de jardins anglais, un autre de chevaux, un autre de chiens : le bibliomane vaniteux a placé ses capitaux en Elzeviers, en facéties, en grands papier, en vélin et en maroquin ; c’est de l’ostentation presque littéraire, c’est du luxe presque estimable.
Le bibliomane envieux désire tout ce qu’il ne possède pas, et dès qu’il possède, son désir change de but. Sait-il que tel livre existe chez un amateur avec lequel il rivalise, aussitôt sa quiétude est aux abois, il ne mange plus, il ne dort plus, il ne vit plus que pour la conquête du bienheureux live qu’il convoite ; il emploie tout, jusqu’à l’intrigue et la séduction, pour attirer à lui le bien d’autrui ; les refus, les difficultés, augmentent, irritent sa concupiscence ; bientôt il sacrifierait sa fortune entière à un seul instant de possession ; mais un rien, la découverte d’un second exemplaire du même livre, une critique en l’air, une réimpression, voilà cette impatience qui s’abaisse et cette ardeur qui se glace : tout à l’heure l’envieux souhaitait la mort du maître de ce cher livre afin de s’enrichir aux dépens du défunt ! Ce bibliomane est malheureux, comme tout envieux doit l’être, et son malheur recommence à chaque nouveau désir : c’est le Lovelace des livres, il en devient amoureux, et il les poursuit avec acharnement jusqu’à ce qu’il les ait entre les mains ; alors il les dédaigne, il les oublie, et il cherche une autre victime.
Dernièrement, un célèbre maniaque, ayant ouï parler d’un livre imaginaire, se mit en quête pour le découvrir, et mourut de chagrin de ne pas l’avoir trouvé, avec la croyance qu’un rival gardait ce trésor contre lequel il eut échangé la pierre philosophale.
Le bibliomane fantasque n’adore ses livres que pour un temps ; il les recueille avec curiosité, il les installe avec honneur, il les entretient avec faveur. Tout à coup l’amour se lasse, se refroidit, s’éteint ; le dégoût a commencé ! Adieu gentes demoiselles ! le Grand-Seigneur réforme son harem ; aux Circassiennes succéderont les Espagnoles, aux blanches Anglaises les négresse du Congo ; le Grand-Seigneur vend ses femmes à l’encan, mais demain il en achètera de moins jolies, qui auront pour lui le charme du caprice et de la nouveauté.
Le bibliomane exclusif ne fait cas que d’un certain ordre de livre, et ne courtise ni les plus rares ni les plus singuliers ; il a une collection, c’est là son dieu et son âme. Tout ce qui est en dehors de sa collection ne l’intéresse pas ; mais il ne néglige aucune recherche, aucun frais, pour étendre cette collection, pareille à ces immenses et informes monuments orientaux élevés sur le bord des chemins, avec les pierres que chaque voyageur y dépose en passant. Le bibliomane exclusif consacrera son temps, son argent et sa santé à l’entassement d’une bibliothèque toujours curieuse, mais aussi monotone : ici, Pétrarque se multiplie en douze cents volumes ; là, ce sera Voltaire en dix mille pièces réunies une à une, ou bien le théâtre seul fournira des milliers de brochures, ou bien la révolution française règnera paisiblement sur des cimetières de paperasses.
En un mot, la bibliomanie la plus relevée et la plus illustre n’est pas exempte de manie, et dans chaque manie on aperçoit aisément un grain de folie : or Paris est à coup sûr le paradis des fous et des bibliomanes.

Texte du Bibliophile Jacob
(A suivre)


Voir aussi :
Les amateurs de vieux livres
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (1ere partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (2e partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (3e partie)
Les amateurs de vieux livres : les étalagistes
Les amateurs de vieux livres : les épiciers

Petite annonce déclassée

Particulier cède lot de points d’exclamation ayant appartenu à Vladimir Maïakovski. État d’usage.
(Faire proposition au Tenancier qui transmettra.)

Le p'tit Jésus dans la crèche

Il est des billets que l’on ne peut écrire que le 24 décembre. Voici que votre serviteur, il y a quelque temps, est entré en possession d’Urgent crier d’André Benedetto, chez Robert Morel en 1966. On remarquera la curieuse reliure, « sous un objet de Louis Pons », comme l’indique le colophon. Las ! Cet exemplaire est incomplet, il manque le petit Jésus dans la crèche, c'est-à-dire une petite figurine qui s’insérait entre les rondelles de bois, dans la partie supérieure de « l’objet »… Cet exemplaire convient donc à une telle date ou éventuellement un athée, dont je fais partie.
 
D’abord pour bien s’entendre
Il faut placer le monde
Tel qu’il est sans farder 
Il faut établir notre connaissance
Du monde pour s’entendre
 
Le monde est avorté
Le monde est un avorton
Une espèce de fœtus
Enfant mort-né il barbote dans son égout
Nous sommes l’œil de l’avorton
Le monde est une poupée
Jetée sur un tas d’ordures
 
Nous sommes dans le ventre
De la poupée
Dans le ventre de la poupée
Dans son bas-ventre
Voilà le monde Il sent mauvais
 
[…]




L'exemplaire complet vendu par le libraire Christian Chaboud


Mon pauvre exemplaire, qui fera tout de même mon bonheur.
Il est des manques qui sont parfois profitables... puisque cet ouvrage va rejoindre ma bibliothèque.

Nos 10/18 (46e partie)

A l'occasion de la parution du billet de George Weaver, j'avais suggéré la chose suivante dans les commentaires : "Il ne me reste donc plus qu'à faire un appel vibrant aux lecteurs de ce blog pour les convier à un petit jeu : Rassemblez tous vos 10/18, sélectionnez-en (pas plus de 10) et expédiez-m'en les scans de couverture, histoire de faire une sorte de panégyrique de la collection ! [...] "
A notre petit jeu, il nous faut également associer le spectaculaire labeur d'Adria Cheno au sujet de cette collection sur son site. Allez donc vous en rendre compte ici.

L'univers de Grégory Haleux est poétique et profond. Qu'on examine de plus près sa production poétique, s'il vous plaît, et l'on comprendra peut être ce nouveau choix de couvertures.


D'Arrabal à Vian

n° 208 - Boris Vian : L'Automne à Pékin
Achevé d'imprimer le 3 mars 1972
[Dépôt légal : 4e trimestre 1967]
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : Boris Vian en automobile (doc. éditions J.J. Pauvert)]
n° 439 - Arrabal : Baal Babylone
Dépôt légal : 2e trimestre 1969
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : Lüfti Ozkök]
n° 452 - Boris Vian : Textes et chansons
Achevé d'imprimer le 15 septembre 1975
[Dépôt légal : 4e trimestre 1969]
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : droits réservés]
n° 496 - Boris Vian : Les Fourmis
Achevé d'imprimer le 6 mars 1972
[Dépôt légal : 2e trimestre 1970]
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : droits réservés]
n° 517 - Boris Vian : Cantilènes en gelée
Dépôt légal : 4e trimestre 1970
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : droits réservés]
n° 634-635 - Arrabal : L’Architecte et l'empereur d'Assyrie
Achevé d'imprimer le 18 octobre 1971
[Dépôt légal : 4e trimestre 1971]
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : Pic, au Théâtre Montparnasse]
n° 734 - Arrabal : L’Enterrement de la sardine
Achevé d'imprimer le 30 avril 1975
[Dépôt légal : 3e trimestre 1972]
[Couverture de Pierre Bernard - Doc. DR]
n° 920 - Arrabal : Guernica - Théâtre 2
Achevé d'imprimer le 27 février 1975 [Dépôt légal : 1er trimestre 1975]
[Couverture de Pierre Bernard - Document Arrabal]
n° 1162 - Arrabal : La Pierre de la folie
Dépôt légal : 3e trimestre 1977]
[Couverture de Pierre Bernard - Arrabal enfant. Doc. DR]
n° 1206 - Boris Vian : Le Chevalier de neige
Dépôt légal : 1er trimestre 1978
[Couverture de Pierre Bernard - Photo : D. Spillane]

Naturellement, vous pouvez continuer à proposer vos exemplaires... Soyez patients.

18 décembre 2012
 
Le silence que j’observe depuis un long moment sur le blog n’étonne pas grand monde et c’est plutôt logique. Je vous avais fait état de la passe difficile dans laquelle était engagée la librairie et les lecteurs assidus ont deviné dans quelle alternative je me trouvais : me concentrer sur le travail à faire ou abandonner. Mais que devenir ensuite, puisque je ne sais faire que cela : libraire ?
Les choses s’améliorent progressivement. Il faudra encore un peu de temps pour revenir à un fonctionnement qui me permettra d’envisager la suite sereinement, d’autant que les temps sont à la « crise ».
Les choses vont donc un peu mieux, dis-je. A peu près cinq cent livres sont entrés dans le fonds. Presque autant en sont sortis, mis au « frigo » pour une durée indéterminée. Des choses surprenantes et vendables vont subir un drôle de purgatoire. Le manque de place m’y oblige.
On va continuer ce renouvellement, avec un léger ralentissement en période de fêtes pour ce qui concerne l’enregistrement des nouveautés. On se permettra ainsi de revenir tranquillement aux affaires de ce blog, avec quiétude et mesure, puisque le temps nous sera moins compté. A moins que la fin du monde ne passe par là, naturellement (bien que notre blog soit breveté inoxydable, non ?) 
Merci de votre patience.

Une historiette de Béatrice XXXV



« En fait c’est cool votre boulot, vous rassemblez des livres qu’on vous donne et vous les vendez ! »

Apprenons à lire à nos gosses !

21

Tiré de Bad's Little children's Books
et aimablement cafté par Eva Truffaut (évidemment !)

Les amateurs de vieux livres
— Les épiciers

Cette classe honorable et utile, qui a sa place dans les fastes de l’Almanach du commerce, est assez connue, surtout depuis la création de la garde nationale ; nous n’avons qu’un trait à ajouter au type immortel et tout moderne de l’épicier, qui mérite d’être observé dans ses rapports peu délicats avec les livres.
De tous temps, il a fallu des cornets à l’épicier, de tous temps, il a fallu des livres à rouler en cornets ; qui sait si les Histoires de Tite-Live et de Tacite, les Oraisons de Cicéron, les Tragédies d’Ovide et tous les ouvrages dont nous déplorons la perte, n’ont pas été la proie des épiciers barbares du moyen âge ?
L’épicier du XIXe siècle a déclaré une guerre à mort aux parchemins, sans doute en haine de la noblesse. L’âge d’or de l’épicerie date de la révolution française, car, la docte confrérie de Saint-Maur et la confrérie des épiciers ne pouvant subsister ensemble, l’une a tué l’autre. – Ah ! doit-on hériter de ceux qu’on assassine ! Le bénédictin faisait des livres, maintenant l’épicier en défait.
Le voici sur le seuil de son temple, entre deux colonnes d’in-quarto et d’in-folio, ainsi que Thémis, pesant dans ses balances le fort et le faible. Impassible et aveugle comme la déesse de la justice, coiffé de sa casquette de loutre comme d’une barrette de magistrat, enjuponné d’un tablier vert comme une robe curiale, il contemple avec une dignité paternelle le plateau s’abaissant sous le poids des travaux écrits du passé ; il calcule, il rêve au produit de la vente en détail des anciens fonds de libraire ; il voit d’un seul coup d’œil la basane et le veau destinés au savetier, le carton promis au relieur ; le papier consacré aux enveloppes… Un équarrisseur ne tire pas mieux parti du cheval fourbu qu’il assomme : la chair à la ménagerie du Jardin des Plantes, les os à la fabrique de boutons, le cuir au cordonnier, le crin au matelassier, et le reste… !
L’épicier n’estime les livres qu’en raison de leur taille et de leur grosseur : à tant l’in-folio ; l’in-quarto à tant, avec ou sans couverture. Combien de victimes il déshabille avant de les mettre en pièces ! et s’il en épargne quelques unes, c’est par respect pour un habit plus neuf et mieux doré. La Bande-Noire des monuments n’était pas plus impitoyable. Souvent l’épicier massacre en un  seul jour l’œuvre de plusieurs siècles ; il semble avoir pour mission d’effacer la trace de l’ordre illustre de Saint-Benoît.
Hélas ! pendant la République, toutes les bibliothèques religieuses et aristocrates, mises hors la loi, n’ont point été décimées en cartouches : les épiciers de Paris se sont faits les bourreaux des livres, des manuscrits, des chartes et des titres de noblesse de notre histoire.
Savants martyrs, Mabillon, Montfaucon, Ruinart, Lobineau, Clément, Calmet, et vous tous qui avez été livrés aux bêtes, pesez à jamais sur la conscience de vos persécuteurs !

Texte du Bibliophile Jacob
(A suivre)


Voir aussi :
Les amateurs de vieux livres
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (1ere partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (2e partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (3e partie)
Les amateurs de vieux livres : les étalagistes

Échappés d'un rêve ?

Le livre est un support comme un autre, c’est le support de la vie intellectuelle et il n’y a aucune raison de le sacraliser ou de lui prêter des caractères qui le rendrait intouchable. Cette position est défendable, le contenu étant tout de même plus important que la forme qui le recèle. Ainsi, un format électronique ou une impression sur papier de boucherie ne changera rien à la nature du Cid, de Don Quichotte ou des Contes de Cantorbery, tout cela étant question d’habileté dans le tourné de la page. Penser que le support avilisse ou sacralise un texte semble un peu aberrant si l’on contemple le nombre de sottises couchées sur vélin et si l’on songe, en regard au long rouleau qui constituait le manuscrit de Sur la Route.
Que l’on se rassure, ce propos ne vient pas ici s’opposer à l’idée que l’on puisse être bibliophile ou même bibliomane pas plus qu’il se veut indifférent à la novation, s’il en existe une en la matière. On voudrait simplement rappeler quelle est la fonction élémentaire d’un livre : contenir des informations transmissibles d’un humain à l’autre, reproductibles et diffusables, être un agent de la culture et même de la désinformation. Il peut revêtir différentes formes, différentes présentations et même se dématérialiser dans la mémoire des hommes-livres. Si l’on était un naturaliste, on pourrait d’ailleurs observer les différentes stratégies de survie du livre : la stratégie de l’abondance et de la dissémination — comme les insectes — que la mode, en bonne prédatrice, décime. Ainsi, l’on retrouvera dans cent ou même deux cent ans un ou deux des ces trente mille ouvrages qui firent un improbable succès de librairie. Il y a la stratégie de la ruse, celle qui consiste à ce travestir dans d’autre livres : combien de fois La trahison des clercs a été plagié en moins d’un siècle et que l’on retrouvera de nouveau, encore une fois copié au prochain carton d’offices ouvert par le libraire ? Il y a encore cette stratégie de la rareté, textes uniques qui ne quittent les bibliothèques qu’à la mort des récipiendaires, survivant encore dans une autre bibliothèque, vivant un semi purgatoire dans la dispersion et les stocks morts…
Il y a aussi ce démembrement qui pourrait bien intervenir un jour, en une quelconque faillite de civilisation, rendant tout œuvre parcellaire, incomplète et très souvent impossible à reconstituer parce que l’obscurité à trop longuement duré sur le monde. Et enfin, il y a les morts, pilonnés, pourris, moisis, brûlés ou tout simplement oubliés, ouvrages médiocres et méconnus se confondant peu à peu avec la matière qui les compose, jusqu’à la poussière.
Sans doute, alors, peut-on regretter un peu que la bibliophilie ne soit plus une manie autant répandue, qui sauvegarderait un peu les livres de leurs rouilles naturelles que sont les rousseurs, les champignons, les brunissures et l’oxydation. Ne resteraient alors que le feu et l’eau pour en venir à bout, la bonne vieille impéritie humaine et puis certaines mauvaises habitudes comme celles qui consistent à larguer des bombinettes un peu partout. Et puis nous augurons encore des brouillards électroniques et des autodafés. Certes, un beau livre est fait pour durer, mais cela ne suffit pas, encore faut-il qu’il contienne quelque chose de remarquable, sanctifié par le temps, comme un message vers l’avenir.
Et j’ai comme l’impression, en ce moment, qu’on est mal barrés, les amis.
Alors, dans ce que nous aurons vécu et ce que nous aurons traversé, nous ne serons qu’échappés d’un rêve parce qu'il n'y aura plus grand chose pour témoigner un peu.

Où l'on présente un problème de robinet — Où l'on ouvre la fenêtre — Où ça va mieux !

Il existe une règle tacite lorsque l’on se mêle de porter ses écrits sous les yeux du public, c’est celle d’accepter que l’on vous critique pour ce que vous avez écrit, à condition que cette critique ne porte point sur votre personne mais sur ce que vous avez effectivement produit, bien entendu. On peut certes avoir une réaction de colère à se voir critiquer de façon parfois abrupte, surtout sur le produit de notre pensée. Difficile de garder son sang froid en de telles circonstances. Pourtant la règle est simple : accepter toute critique qui porte sur ce que l’on produit, refuser toutes celles qui inféreraient à votre nature intime, à votre personnalité si celle-ci n’est pas impliquée par ce que vous venez d’écrire et qui a donc été critiqué. C’est une disposition simple et pratique. Ainsi, si vous professez telle ou telle opinion, peu nous chaut que vous vous en fassiez l’étendard si cette opinion n’apparaît pas dans votre texte. En revanche, ne vous offusquez pas si l’on vient y redire si vous vous complaisez dans ces opinions et que vous y trouvez, au bout du compte un contradicteur. Et puis, il y a le lieu et le temps de ce texte, à savoir que les supports sur lesquelles on figure ne sont parfois pas innocents, surtout si l’auteur du texte est également l’instigateur du support et que ce dit support – qu’il soit créé par vous ou par un autre – ne soit guère reluisant pour celui qui se hasarde à vous critiquer. Il n’existe pas d’impunité pour un écrit. Celui qui dirait le contraire est soit un religieux soit un fasciste.
Si vous êtes critiqué, c’est votre droit d’y répondre et vous devez le faire également selon certaines règles si vous voulez que l’on vous respecte ou, du moins, que l’on ne vous disqualifie pas. Vous pouvez aussi faire le choix du silence si cela vous chante, cela vous concerne. Il existe d’autres options, couramment utilisées, choisir l’insulte ou se faire passer pour victime. Cela ne grandit personne et cela déshonore celui qui pratique ce genre de dialectique. Face à l’insulte, le critique, en réponse, peut choisir de faire monter les enchères sur le même registre ou alors opter pour la raillerie. En tout cas, pour vous, auteur, vous voici devant une étrange problématique : quoi que vous fassiez, un sentiment de défaite morale vous prend, sans, du reste, que le critique ait fait grand-chose pour vous y précipiter. Vous avez fait le boulot tout seul comme un grand. Le critique vous remercie, vous avez été particulièrement bon dans cette passe-là : ordurier, veule ; tout ce que le critique a omis volontairement d’écrire, vous l’avez révélé de vous-même. Ne reste alors que la plainte et très vite le silence.
Il va de soi que le passeur du texte originel n’est pas innocent. Pour le critique, le passeur et l’auteur entretiennent une relation dénuée d’ambiguïtés, surtout si cette publicité est dépouillée de tout commentaire. A ce stade, on ne peut s’empêcher de se dire qu’il y a adhésion au fond et à la forme. On a du mal à croire à l’innocence du passeur sauf s’il est sot, ce qui est difficile à croire pour le critique car cela suppose qu’il n’a pas décelé cette fâcheuse disposition auparavant. Cela peut arriver. Ou alors on s’est abusé sur les motivations du passeur. Il en est qui aiment l’art pour l’art, même y compris dans l’expression policée d’opinions ordurières. Cela les concerne et, cela étant posé, cela facilite l’appréhension du problème : « faire abstraction » vaut bien approbation de la part du passeur. Que ce soit le fait d’un manque de réflexion, d’indifférence ou alors de complète adhésion revient au même pour le critique, à ceci près qu’il ne s’en soucie pas dans la critique du texte ni même dans sa polémique avec l’auteur. Mais, un certain discrédit lui sera attribué, d’autant que, dans son rôle de passeur il aura pu par la suite supprimer la polémique qu’il avait suscité en signalant la présence du texte (et se rendant ainsi co-responsable de sa publicité) voire de réactiver cette publicité, débarrassée de son contenu polémique. Cela a un nom. Quelque soit ce nom, c’est un  prise de position. Le critique est en droit d’acter cette manœuvre comme une disposition hostile. Que ce passeur, de plus, entretienne des relations amicales avec les deux parties serait plutôt une circonstance aggravante : désapprouvant l’échange, il aurait pu manifester son retrait tout en laissant les deux protagonistes s’expliquer tous les deux…
On s’en doute, il n’y a rien de théorique dans l’exposé ci-dessus, il résulte d’une expérience récente et assez divertissante de mon point de vue, même si cela se termine par une constatation amère.
Pour conclure, que vous écriviez, que vous critiquiez ou que vous soyez un passeur de texte, votre responsabilité est engagée à partir du moment où vous rendez des écrits publics. C’est une règle saine, on n’ouvre pas un robinet en ignorant le contenu du réservoir ou en faisant comme si son contenu est anodin. Quant à la qualité des échanges subséquent, c’est à votre bon cœur. Celui qui a présidé à l’élaboration de ce présent billet était nettement scatologique et insultant (« Vieux con », « imbécile », etc.) pour qu’on se dispense de le reproduire, on en a pourtant gardé des bouts par devers soi.
On se rappellera de la citation de Courteline à ce propos :
Passer pour un idiot aux yeux d'un imbécile est une volupté de fin gourmet. 
Non que cela me dérange d'exposer des extraits de cet échange, mais ce serait faire rentrer un peu trop d’air vicié au sein de notre blog.
Ouvrons plutôt les fenêtres, voulez-vous ?


Une historiette de Béatrice XXXIV


Après une âpre discussion sur le prix d’achat d’un livre de poche ou d’un roman Gallimard avec ce monsieur qui « possède une bibliothèque de plus de 4000 ouvrages, mais qui préfère synthétiser en pléïades et se défaire ainsi de tous ses doublons d’excellents auteurs », il s’emporte :
« — Ca ne vaut pas la peine de les vendre, je préfère encore les jeter.
— Les jeter ? Jamais de la vie ! en chœur avec une habituée du bac à 1€.
— Et que voulez-vous que j’en fasse au prix que l’on m’en donne ?
— Mais les offrir monsieur, des tas de structures ou de personnes seraient heureuses de recevoir des livres ! » Et nous voilà, elle et moi, à lui énumérer quelques adresses.
Il s’énerve et offre théâtralement le livre qu’il n’a pas voulu me vendre à la dame. Quitte la boutique en citant Breton, continuant d’étaler sa confiture et sa mauvaise humeur.
Avec la dame, nous nous regardons, sourions, rions en nous enthousiasmant devant le livre qu’elle vient de se voir offrir.
« — La thune, la thune, la thune… » me dit-elle.