Une historiette de Béatrice XXXV



« En fait c’est cool votre boulot, vous rassemblez des livres qu’on vous donne et vous les vendez ! »

Apprenons à lire à nos gosses !

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Tiré de Bad's Little children's Books
et aimablement cafté par Eva Truffaut (évidemment !)

Les amateurs de vieux livres
— Les épiciers

Cette classe honorable et utile, qui a sa place dans les fastes de l’Almanach du commerce, est assez connue, surtout depuis la création de la garde nationale ; nous n’avons qu’un trait à ajouter au type immortel et tout moderne de l’épicier, qui mérite d’être observé dans ses rapports peu délicats avec les livres.
De tous temps, il a fallu des cornets à l’épicier, de tous temps, il a fallu des livres à rouler en cornets ; qui sait si les Histoires de Tite-Live et de Tacite, les Oraisons de Cicéron, les Tragédies d’Ovide et tous les ouvrages dont nous déplorons la perte, n’ont pas été la proie des épiciers barbares du moyen âge ?
L’épicier du XIXe siècle a déclaré une guerre à mort aux parchemins, sans doute en haine de la noblesse. L’âge d’or de l’épicerie date de la révolution française, car, la docte confrérie de Saint-Maur et la confrérie des épiciers ne pouvant subsister ensemble, l’une a tué l’autre. – Ah ! doit-on hériter de ceux qu’on assassine ! Le bénédictin faisait des livres, maintenant l’épicier en défait.
Le voici sur le seuil de son temple, entre deux colonnes d’in-quarto et d’in-folio, ainsi que Thémis, pesant dans ses balances le fort et le faible. Impassible et aveugle comme la déesse de la justice, coiffé de sa casquette de loutre comme d’une barrette de magistrat, enjuponné d’un tablier vert comme une robe curiale, il contemple avec une dignité paternelle le plateau s’abaissant sous le poids des travaux écrits du passé ; il calcule, il rêve au produit de la vente en détail des anciens fonds de libraire ; il voit d’un seul coup d’œil la basane et le veau destinés au savetier, le carton promis au relieur ; le papier consacré aux enveloppes… Un équarrisseur ne tire pas mieux parti du cheval fourbu qu’il assomme : la chair à la ménagerie du Jardin des Plantes, les os à la fabrique de boutons, le cuir au cordonnier, le crin au matelassier, et le reste… !
L’épicier n’estime les livres qu’en raison de leur taille et de leur grosseur : à tant l’in-folio ; l’in-quarto à tant, avec ou sans couverture. Combien de victimes il déshabille avant de les mettre en pièces ! et s’il en épargne quelques unes, c’est par respect pour un habit plus neuf et mieux doré. La Bande-Noire des monuments n’était pas plus impitoyable. Souvent l’épicier massacre en un  seul jour l’œuvre de plusieurs siècles ; il semble avoir pour mission d’effacer la trace de l’ordre illustre de Saint-Benoît.
Hélas ! pendant la République, toutes les bibliothèques religieuses et aristocrates, mises hors la loi, n’ont point été décimées en cartouches : les épiciers de Paris se sont faits les bourreaux des livres, des manuscrits, des chartes et des titres de noblesse de notre histoire.
Savants martyrs, Mabillon, Montfaucon, Ruinart, Lobineau, Clément, Calmet, et vous tous qui avez été livrés aux bêtes, pesez à jamais sur la conscience de vos persécuteurs !

Texte du Bibliophile Jacob
(A suivre)


Voir aussi :
Les amateurs de vieux livres
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (1ere partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (2e partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (3e partie)
Les amateurs de vieux livres : les étalagistes

Échappés d'un rêve ?

Le livre est un support comme un autre, c’est le support de la vie intellectuelle et il n’y a aucune raison de le sacraliser ou de lui prêter des caractères qui le rendrait intouchable. Cette position est défendable, le contenu étant tout de même plus important que la forme qui le recèle. Ainsi, un format électronique ou une impression sur papier de boucherie ne changera rien à la nature du Cid, de Don Quichotte ou des Contes de Cantorbery, tout cela étant question d’habileté dans le tourné de la page. Penser que le support avilisse ou sacralise un texte semble un peu aberrant si l’on contemple le nombre de sottises couchées sur vélin et si l’on songe, en regard au long rouleau qui constituait le manuscrit de Sur la Route.
Que l’on se rassure, ce propos ne vient pas ici s’opposer à l’idée que l’on puisse être bibliophile ou même bibliomane pas plus qu’il se veut indifférent à la novation, s’il en existe une en la matière. On voudrait simplement rappeler quelle est la fonction élémentaire d’un livre : contenir des informations transmissibles d’un humain à l’autre, reproductibles et diffusables, être un agent de la culture et même de la désinformation. Il peut revêtir différentes formes, différentes présentations et même se dématérialiser dans la mémoire des hommes-livres. Si l’on était un naturaliste, on pourrait d’ailleurs observer les différentes stratégies de survie du livre : la stratégie de l’abondance et de la dissémination — comme les insectes — que la mode, en bonne prédatrice, décime. Ainsi, l’on retrouvera dans cent ou même deux cent ans un ou deux des ces trente mille ouvrages qui firent un improbable succès de librairie. Il y a la stratégie de la ruse, celle qui consiste à ce travestir dans d’autre livres : combien de fois La trahison des clercs a été plagié en moins d’un siècle et que l’on retrouvera de nouveau, encore une fois copié au prochain carton d’offices ouvert par le libraire ? Il y a encore cette stratégie de la rareté, textes uniques qui ne quittent les bibliothèques qu’à la mort des récipiendaires, survivant encore dans une autre bibliothèque, vivant un semi purgatoire dans la dispersion et les stocks morts…
Il y a aussi ce démembrement qui pourrait bien intervenir un jour, en une quelconque faillite de civilisation, rendant tout œuvre parcellaire, incomplète et très souvent impossible à reconstituer parce que l’obscurité à trop longuement duré sur le monde. Et enfin, il y a les morts, pilonnés, pourris, moisis, brûlés ou tout simplement oubliés, ouvrages médiocres et méconnus se confondant peu à peu avec la matière qui les compose, jusqu’à la poussière.
Sans doute, alors, peut-on regretter un peu que la bibliophilie ne soit plus une manie autant répandue, qui sauvegarderait un peu les livres de leurs rouilles naturelles que sont les rousseurs, les champignons, les brunissures et l’oxydation. Ne resteraient alors que le feu et l’eau pour en venir à bout, la bonne vieille impéritie humaine et puis certaines mauvaises habitudes comme celles qui consistent à larguer des bombinettes un peu partout. Et puis nous augurons encore des brouillards électroniques et des autodafés. Certes, un beau livre est fait pour durer, mais cela ne suffit pas, encore faut-il qu’il contienne quelque chose de remarquable, sanctifié par le temps, comme un message vers l’avenir.
Et j’ai comme l’impression, en ce moment, qu’on est mal barrés, les amis.
Alors, dans ce que nous aurons vécu et ce que nous aurons traversé, nous ne serons qu’échappés d’un rêve parce qu'il n'y aura plus grand chose pour témoigner un peu.

Où l'on présente un problème de robinet — Où l'on ouvre la fenêtre — Où ça va mieux !

Il existe une règle tacite lorsque l’on se mêle de porter ses écrits sous les yeux du public, c’est celle d’accepter que l’on vous critique pour ce que vous avez écrit, à condition que cette critique ne porte point sur votre personne mais sur ce que vous avez effectivement produit, bien entendu. On peut certes avoir une réaction de colère à se voir critiquer de façon parfois abrupte, surtout sur le produit de notre pensée. Difficile de garder son sang froid en de telles circonstances. Pourtant la règle est simple : accepter toute critique qui porte sur ce que l’on produit, refuser toutes celles qui inféreraient à votre nature intime, à votre personnalité si celle-ci n’est pas impliquée par ce que vous venez d’écrire et qui a donc été critiqué. C’est une disposition simple et pratique. Ainsi, si vous professez telle ou telle opinion, peu nous chaut que vous vous en fassiez l’étendard si cette opinion n’apparaît pas dans votre texte. En revanche, ne vous offusquez pas si l’on vient y redire si vous vous complaisez dans ces opinions et que vous y trouvez, au bout du compte un contradicteur. Et puis, il y a le lieu et le temps de ce texte, à savoir que les supports sur lesquelles on figure ne sont parfois pas innocents, surtout si l’auteur du texte est également l’instigateur du support et que ce dit support – qu’il soit créé par vous ou par un autre – ne soit guère reluisant pour celui qui se hasarde à vous critiquer. Il n’existe pas d’impunité pour un écrit. Celui qui dirait le contraire est soit un religieux soit un fasciste.
Si vous êtes critiqué, c’est votre droit d’y répondre et vous devez le faire également selon certaines règles si vous voulez que l’on vous respecte ou, du moins, que l’on ne vous disqualifie pas. Vous pouvez aussi faire le choix du silence si cela vous chante, cela vous concerne. Il existe d’autres options, couramment utilisées, choisir l’insulte ou se faire passer pour victime. Cela ne grandit personne et cela déshonore celui qui pratique ce genre de dialectique. Face à l’insulte, le critique, en réponse, peut choisir de faire monter les enchères sur le même registre ou alors opter pour la raillerie. En tout cas, pour vous, auteur, vous voici devant une étrange problématique : quoi que vous fassiez, un sentiment de défaite morale vous prend, sans, du reste, que le critique ait fait grand-chose pour vous y précipiter. Vous avez fait le boulot tout seul comme un grand. Le critique vous remercie, vous avez été particulièrement bon dans cette passe-là : ordurier, veule ; tout ce que le critique a omis volontairement d’écrire, vous l’avez révélé de vous-même. Ne reste alors que la plainte et très vite le silence.
Il va de soi que le passeur du texte originel n’est pas innocent. Pour le critique, le passeur et l’auteur entretiennent une relation dénuée d’ambiguïtés, surtout si cette publicité est dépouillée de tout commentaire. A ce stade, on ne peut s’empêcher de se dire qu’il y a adhésion au fond et à la forme. On a du mal à croire à l’innocence du passeur sauf s’il est sot, ce qui est difficile à croire pour le critique car cela suppose qu’il n’a pas décelé cette fâcheuse disposition auparavant. Cela peut arriver. Ou alors on s’est abusé sur les motivations du passeur. Il en est qui aiment l’art pour l’art, même y compris dans l’expression policée d’opinions ordurières. Cela les concerne et, cela étant posé, cela facilite l’appréhension du problème : « faire abstraction » vaut bien approbation de la part du passeur. Que ce soit le fait d’un manque de réflexion, d’indifférence ou alors de complète adhésion revient au même pour le critique, à ceci près qu’il ne s’en soucie pas dans la critique du texte ni même dans sa polémique avec l’auteur. Mais, un certain discrédit lui sera attribué, d’autant que, dans son rôle de passeur il aura pu par la suite supprimer la polémique qu’il avait suscité en signalant la présence du texte (et se rendant ainsi co-responsable de sa publicité) voire de réactiver cette publicité, débarrassée de son contenu polémique. Cela a un nom. Quelque soit ce nom, c’est un  prise de position. Le critique est en droit d’acter cette manœuvre comme une disposition hostile. Que ce passeur, de plus, entretienne des relations amicales avec les deux parties serait plutôt une circonstance aggravante : désapprouvant l’échange, il aurait pu manifester son retrait tout en laissant les deux protagonistes s’expliquer tous les deux…
On s’en doute, il n’y a rien de théorique dans l’exposé ci-dessus, il résulte d’une expérience récente et assez divertissante de mon point de vue, même si cela se termine par une constatation amère.
Pour conclure, que vous écriviez, que vous critiquiez ou que vous soyez un passeur de texte, votre responsabilité est engagée à partir du moment où vous rendez des écrits publics. C’est une règle saine, on n’ouvre pas un robinet en ignorant le contenu du réservoir ou en faisant comme si son contenu est anodin. Quant à la qualité des échanges subséquent, c’est à votre bon cœur. Celui qui a présidé à l’élaboration de ce présent billet était nettement scatologique et insultant (« Vieux con », « imbécile », etc.) pour qu’on se dispense de le reproduire, on en a pourtant gardé des bouts par devers soi.
On se rappellera de la citation de Courteline à ce propos :
Passer pour un idiot aux yeux d'un imbécile est une volupté de fin gourmet. 
Non que cela me dérange d'exposer des extraits de cet échange, mais ce serait faire rentrer un peu trop d’air vicié au sein de notre blog.
Ouvrons plutôt les fenêtres, voulez-vous ?


Une historiette de Béatrice XXXIV


Après une âpre discussion sur le prix d’achat d’un livre de poche ou d’un roman Gallimard avec ce monsieur qui « possède une bibliothèque de plus de 4000 ouvrages, mais qui préfère synthétiser en pléïades et se défaire ainsi de tous ses doublons d’excellents auteurs », il s’emporte :
« — Ca ne vaut pas la peine de les vendre, je préfère encore les jeter.
— Les jeter ? Jamais de la vie ! en chœur avec une habituée du bac à 1€.
— Et que voulez-vous que j’en fasse au prix que l’on m’en donne ?
— Mais les offrir monsieur, des tas de structures ou de personnes seraient heureuses de recevoir des livres ! » Et nous voilà, elle et moi, à lui énumérer quelques adresses.
Il s’énerve et offre théâtralement le livre qu’il n’a pas voulu me vendre à la dame. Quitte la boutique en citant Breton, continuant d’étaler sa confiture et sa mauvaise humeur.
Avec la dame, nous nous regardons, sourions, rions en nous enthousiasmant devant le livre qu’elle vient de se voir offrir.
« — La thune, la thune, la thune… » me dit-elle.

Les amateurs de vieux livres
— Les étalagistes

Il est beaucoup de métiers en plein vent et en pleine rue ; mais le plus pénible et le plus ingrat est certainement celui des étalagistes, qui n’ont pas les bénéfices des marchands de melons ni les chances des chiffonniers.
L’étalagiste, de même que les industriels des petits métiers, peut établir son commerce sans grosse mise de fonds, puisqu’il se passe de boutique,de commis, de prospectus et d’éclairage : il choisit d’abord une place vide sur le parapet d’un pont, d’un quai, dans l’angle le moins inodore d’une rue ; il se précautionne d’une patente, de quelques cases de bois, de quelques lots de livres qu’il expertise d’après le poids et la couverture ; puis étale ses denrées que chaque passant vient flairer ; et comme il y autant de goûts que d’espèces de livres, la vente journalière est à peu près égale, et suffit pour nourrir un ivrogne ou bien une pauvre famille, pourvu que la pluie le vent ou le froid ne conspirent pas contre l’espoir d’un pot-au-feu ou d’une bouteille de vin.
Combien cet humble et chétif commerce est intéressé par la tiédeur et au repos de l’atmosphère ! L’étalagiste qui habite sous les toits ou chez le marchand de vin prévoit les orages de plus loin qu’un vieux pilote, et prédit le beau temps avec plus d’assurance que le Bureau des Longitudes : voyez-le consulter la marche des nuages et les virements de la girouette ! Il branle la tête et rentre dans le port avec le vaisseau qui porte sa fortune, ou bien il se frotte les mains et déploie et chantonnant toute sa cargaison sans crainte des avaries.
Souvent un novice, qui ne connaît pas les oracles secrets du baromètre et qui se fie à un ciel bleu, à un soleil trompeur, voit les éléments se jouer da sa fragile fortune, l’ouragan, éclos tout à coup, chasser en l’air les brochures échevelées, la pluie à larges goutte marqueter une tranche vierge encore, ruisseler de feuille en feuille et submerger la Bible elle-même d’un nouveau déluge. Ainsi le laboureur de Virgile, de Delille, de Thompson et de Saint-Lambert pleure ses moissons, l’ouvrage d’une année perdu en un jour.
L’étalagiste est d’ordinaire Normand, comme le vendeur de salade ; il connaît mieux le prix des pommes que celui des livres ; il ne juge guère sa marchandise que d’après le premier venu qui la marchande ; il surprend dans vos yeux l’envie qui vous émeut à la vue de ce livre, et il le taxe à proportion de cette envie, qu’il démêle dans un geste d’empressement, même dans une indifférence composée. Le seul Manuel du libraire qu’il étudie, c’est la physionomie des acheteurs : l’un sourit, l’autre soupire, celui-ci fronce les sourcils, celui-là pince les lèvres ; un cinquième, plus exercé, touchera vingt volumes avant de mettre la main sur le volume qu’il lorgne ; tous enfin se trahissent d’une façon particulière qui n’échappe pas à l’étalagiste, aussi fin, aussi astucieux qu’un diplomate du cabinet de Saint-James.
Quant au personnage de l’étalagiste, il partage ordinairement la condition de ses livres soumis aux vicissitudes atmosphériques, gercés et racorni par le hâle, maculés et jaunis par la pluie, battus et desséchés par le vent.
Tantôt c’est une vieille femme, pareille aux sorcières de Macbeth, contemporaine de ses bouquins ; la lecture des romans dans sa jeunesse l’a peut être conduite à en vendre, ou à se faire fripière de la librairie moderne.
Tantôt c’est un jeune garçon, causant et riant avec la bouquetière ou l’écaillère voisine, lorgnant les badauds, regardant les femmes et attaquant les chiens ; dans un mois, il vendra des contremarques à la porte d’un théâtre.
Ici, c’est un ménage qui se relaye pour faire sentinelle, comme aux portes du Louvre, auprès des plus méchants écrivains. Une destitution, une réforme administrative quelquefois, ne laisse que cette ressource à des commis qui étaient plus chaudement dans un bureau que sur le trottoir d’un quai : il n’y a qu’un pas au décrotteur.
Là enfin c’est un ancien libraire, un ancien homme de lettres, qui se consolent de leur décadence en vivant encore avec des livres, malgré le tort que les livres leur ont fait ? Ne voit-on pas d’anciens militaires cochers de cabriolets ?
Pour les uns, l’étalage est le piédestal de la librairie ; pour les autres, c’en est le dernier échelon. Beaucoup de libraires sont partis de là, beaucoup sont arrivés là.
Les livres qui subissent le pilori de l’étalage sont de deux espèces, les jeunes et le vieux : ceux-ci, chassés honteusement des bibliothèques classiques, usés sur toutes les coutures, et fatigués à toutes les pages, toute la basse littérature du dix-huitième siècle, poésies d’Almanach des Muses, répertoire du Théâtre Italien et de l’Opéra-Comique, histoires philosophiques et romans érotiques ; ceux-là mis à flot hors de la librairie par la faillite ou le rabais, immondices de nos égouts littéraires, ou malheureux naufragés cherchant un port, chefs-d’œuvre de l’Empire et tristes débris des gloires d’académie !

Texte du Bibliophile Jacob
(A suivre)


Voir aussi :
Les amateurs de vieux livres
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (1ere partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (2e partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (3e partie)

Gloire à Mokarex

Et moi, si je vous dis que le passé a des yeux céruléens, qui viendra me dire le contraire ? Et si je vous dis que, le genou croûteux de gadins, je jouais avec des chevaliers en plastoque et un château en contreplaqué, et que, dans cette armée se tenaient une ou deux figurines monochromement mordorées, comme des figures hiératiques dans le bariolage des écus et des fanions… C’est que cette espèce-là ne naquit point dans la boîte pour moitié translucide achetée au Prisu du coin, ou alors dans un autre rayon, celui du café.
Et puis, encore, toujours le même moi-même, Job en culottes courtes n’ayant ni buste en plâtre d’Anatole France ni celui d’un poète pour caler mes Clubs des cinq.
Et enfin, si la carapace mordorée de l’insecte Balzac s’était tout à coup présentée dans l’étal d’un vide-grenier de l’Est de la France, même espèce que mes chevaliers de bronze de ma Guerre de huit ans et demi, moins héroïque et un peu craquelée ?
Cette dernière figurine ferait le tapin devant la rangée de Pléiades de l’édition Bouteron : dos marron, filets dorés et la figurine de bronze comme un monument de place du marché pour décor de train électrique, trop petite pour caler quoi que ce soit, statue du Commandeur coulée au moule industriel, figurine Mokarex qui ne fut ni chevalier ni pièce de jeu d’échec, seulement la glorieuse inutilité de la lecture, comme une vigie sur le temps qui passe…


Malgré ses défauts magnifiques

Périodiquement, l’affaire revient au devant de la scène, cela concerne soit un auteur, soit une œuvre précise soit – et c’est plus rare – une collection entière. On veut parler ici des « problèmes » de traduction. Le dernier en date a été soulevé au sujet de celles qui ont opéré à la Série noire : coupures, version argotique des années 50 à la Simonin, que sais-je encore ! A la vérité, il n’est pas besoin de réfléchir longtemps pour qu’une nouvelle traduction de ces ouvrages s’avère certainement souhaitable, ne serait-ce que pour découvrir un autre aspect de l’écriture d’auteurs désormais révérés, comme Thompson, Goodis, Chandler, etc.


Il est cependant quelques aspects de l’affaire qui méritent cependant qu’on s’y appesantisse un peu, ne serait-ce que pour modérer l’ire des détracteurs de cette collection.
On feint – ou semble  feindre – de découvrir que ces dites traductions n’étaient pas conformes à la version originale. On s’étonne alors que ceux qui mettent l’affaire en lumière n’aient pas été voir plus tôt et même commander ces ouvrages de l’autre côté de la Manche ou de l’Atlantique car jusqu’à plus ample informé – et nonobstant la malédiction qu’a subi Goodis pendant des décennies – nous n’avons point affaire à une littérature confidentielle. On affirmera par ailleurs que la nouvelle n’est pas si fraîche que cela, venant du cénacle de la littérature noire. En effet, nous savons par Jean-Patrick Manchette, dans une chronique de 1980, que l’affaire avait déjà été soulevée. Citons-le, car c’est toujours un plaisir :
« La Série noire est périodiquement accusé, à propos de Chandler, de l’avoir traduit mal et amputé (encore récemment, le talentueux Demouzon dans une interview au Monde, et à la revue Polar, pestaient). […] Chandler et la plupart des autres polars, surtout après la dernière guerre mondiale on été directement publiés en français dans des éditions brochées à bas prix. Dans ces diverses collections, la taille des volumes est souvent uniforme (surtout quand on les imprime quatre titres à la fois sur rotative), les droits d’auteurs sont inférieurs à la normale, les traducteurs mal payés et sous-qualifiés. Il s’agit de comprimer les coûts pour comprimer les prix, en tirant beaucoup pour se rattraper sur la quantité. D’où notamment des traduction bâclées et des coupures occasionnelles. Sans les unes et les autres, il n’y aurait pas eu de polars du tout, ils n’auraient pas été rentables. »
L’avis de Manchette est clair et peu certes choquer les puristes à première vue. Mais son point de vue mérite de replacer la Série Noire dans son véritable contexte : une collection policière parmi d’autres au sortir de la guerre et qui devait obéir à des impératifs de rentabilité face à des collections historiques (comme Le Masque) ou face à la pléthore de petits éditeurs spécialisés qui apparaissaient et disparaissaient bien souvent avec grande rapidité. Ce n’est qu’après un certain temps que l’importance de certains auteurs de cette série s’est révélée et que l’on a pu se dire que leur traduction méritait mieux. En attendant, les tourniquets des librairies s’ornaient à chaque fois de sa provende d’ouvrages in-12 cartonnés noir et jaune de 254 pages sous jaquette noire liserée de blanc, tous les mêmes, identifiables dans leur livrée et promettant par son identité un contenu en rapport. Ainsi les contraintes économique, la cherté du papier qui s’est prolongée bien après la Libération (regardez donc le papier des ouvrages de littérature générale jusqu’au début des années 50), le façonnage du cartonnages des ouvrages imposait un calibrage de ces livres, le contenu venait après. Cela, par ailleurs, peut sembler étonnant de la part d’une maison « prestigieuse » comme Gallimard. C’est oublier que cette même maison s’était déjà aventurée dans le domaine de l’édition populaire avant guerre, même si cela se situait dans la presse, avec le magazine de faits divers Détective. Il semble bien que la critique portée à la Série Noire épargne Gallimard, or c’est bien l’éditeur lui-même qui impose ses critères de fabrication et les limites matérielle et financières d’une collection, pas Marcel Duhamel, son premier directeur, ni ses successeurs… et en la matière, nul doute que la maison avait du savoir faire.


Mais hormis cet aspect technique, il faut souligner une autre idée qui sous-tend la validité de ces anciennes traductions (même si de nouvelles, on se répète sont tout à fait admissibles, voire souhaitables), c’est le fonctionnement interne de cette collection. Ici on laissera la place à une spécialiste, Juliette Raabe connaisseuse de l’édition populaire (une intervention intéressante dans les Entretiens sur la paralittérature en 70 – réed 2012 : « Le phénomène de la Série Noire") :
« Ayant, en mon temps, travaillé et écrit sur la Série Noire, je continue à penser que ce débat est non fondé. Certes, pourquoi ne pas réaliser, aujourd'hui, des traductions "fidèles" des auteurs concernés. Mais la Série Noire était une entité, je dirais même une oeuvre française, émanant d'un collectif dont Marcel Duhamel a été la tête. UNE oeuvre, une sur-oeuvre même, pas un sac de billes, un ensemble, construit, sélectionné, organisé, marqué par un style spécifique, inscrit dans la successivité des parutions mensuelles numérotées avec leurs listes de titres (partie intégrante de l'oeuvre, quoique peu conformes aux titres originaux)... La Série Noire n'est pas la seule série éditoriale d'un monde d'avant les séries télévisées. Mais c'est sans doute la plus exemplaire. »
Elle ajoutait ensuite :
« Je ne crois pas, toutefois, que la Série Noire ait jamais été, à proprement parler, une série populaire, mais justement, sa situation "transculturelle" est un de ses aspects les plus originaux. Après, au fil des décennies, la réédition par Gallimard lui-même de sous-séries sélectionnées et réorganisées Carré Noir, Poche Noir (en conservant toutefois traductions et titres d'origine) a ouvert un nouveau marché (assez réduit). Et puis, et puis, une page de l'histoire s'est tournée. Durant plus de vingt ans j'ai lu dans la chronologie tous les titres de la SN. En relire aujourd'hui, isolés et "fidèles" ? OK. Simplement ce ne sont plus les mêmes livres ni surtout les mêmes lectures. C'est pour moi comme si l'on proposait de diffuser une sélection d'un ou deux épisodes, méli-mélo, des grandes séries télévisées. Un Prisonnier, deux Experts, un Maigret, Deux flics à Miami, Hill Street's blues etc. etc. Bon. C'est autre chose, apprécie qui veut. La Série Noire, telle que sortie des mains de Marcel Duhamel, a marqué une période, une période historique et une période de ma vie (et pas seulement de la mienne). Révolues toutes deux. Les séries télévisées et les jeux existent toujours, quand ils seront morts, ils quitteront la chronologie c'est-à-dire le temps. C'est tout. »
Et c’est vrai, la Série Noire fait partie de notre histoire littéraire récente et à trop vouloir la démembrer on perd sans doute de vue l’ensemble. Puisse-t-elle conserver, malgré tout, malgré ses défauts magnifiques, un cercle d’amateurs …
 

Merci à Juliette Raabe et également à Olivier Cotte qui a inspiré la rédaction de ce billet en initiant une conversation autour de la traduction de la Série noire sur Facebook. Les propos de Juliette Raabe, ci-dessus, sont tirés de cette conversation.
On reportera le curieux au site d’Olivier Cotte pour connaître son travail.
On rappellera également que Juliette Raabe rédigea avec Francis Lacassin « La bibliothèque idéale des littérature d’évasion » en 1969, publication guère courante sur le sujet à l’époque…
Enfin, la citation de Jean-Patrick Manchette est tirée de la rubrique « Polars » de Charlie Mensuel n° 132, janvier 1980 et portant le titre de « Trahison sur commande » (réed. in : « Chroniques », Rivages, 1996)


Nostalgies d'un Mystère

Il ne fallait tout de même pas en rester là à propos de notre colloque, celui-là même dont je vous parlais à quelques billets de .
Voici donc un souvenir pour les uns, peut être des motifs de regrets pour les autres et sans doute quelque incompréhension pour celui qui tomberait sur ce billet par inadvertance. Que celui-là clique sur le libellé ci-dessous, marqué « Envois mystérieux », qu’il s’arme de patience et de ténacité, il sera récompensé.
Pour les autres, notre colloque s’est agrémenté d’une séquence de nostalgie autour du Mystère perpétré par ArD, en voici l’illustration sous forme d’un cours diaporama, avec des images fidèles, pour le coup.

Hihi haha !

Nom de dieu de nom de dieu, vous allez me trouver obsessionnel, mais j’ai du mal à m’abstenir de revenir dessus chaque fois que ça me prend. C’est une chose que je ne suis pas arrivé à résoudre de façon satisfaisante. Écoutez-moi bien, il s’agit de nouveau de parler de la pagination des livres dans un descriptif, ça m’énerve ! Ça m’énerve tant que je me sens obligé d’y revenir, là, tout de suite, maintenant. Il y en a bien qui écrivent leur vie sous  forme de bête seller et sous l’injonction de leur thérapeute, moi faut que je glose sur la pagination des livres dans les descriptifs, c’est physique, c’est mental, ça m’obsède, je suis comme une mouche qui se cogne dans un bocal, ou comme un cancrelat qui gratte la paroi intérieure de mon crâne, ça me ronge, ça me démange et ça ne sort pas bien, je peux vous le dire, vous qui êtes là derrière l’écran et qui me regardez, j’en suis sûr et que ça fait mal à moi qui me cogne de l’autre côté de la vitre de votre écran.
Aïe.
Alors voilà.
Moi, je compte le nombre réel de pages d’un livre. Un livre, pour moi, fait réellement 96 pages, par exemple, et non pas 95 ou 93 ou 76 lorsqu’il y en véritablement 96, parce que je ne compte pas uniquement la pagination en romain ou en arabe, ou les deux (ça donne par exemple XVI & 80 pages) parce que c’est ça qui compte pour déterminer le nombre de pages qu’il y a dans un cahier en vue, par exemple d’une reliure ou tout bêtement pour déterminer le format (qui se définie, je le rappelle au format originel de la feuille et au nombre de pliages pour former un cahier). Alors quoi ? C’est un descriptif de livre ou pas ? Cela décrit la matérialité d’un livre ou pas ? Alors, vous en connaissez, vous des livres qui font un nombre impair de pages ? Ah mais certains me diront que ce qui intéresse les gens, c’est le nombre effectif de pages qu’ils vont lire. Alors là je rigole :
— Il faudrait alors connaître le corps et la typo utilisée car on en met certes plus ou moins  en corps 10 qu’en corps 12 que ce soit en Garamond ou Frutiger dans une même page. Et voit-on ces indications dans les descriptifs ?
— La numérotation mentionnée par mes confrères au nombre impair de pages se contente de relever la dernière page numérotée sans prendre la peine de soustraire les premières pages qui ne le sont pas. En effet, la garde, le faux titre et le titre comptent également dans la numérotation : généralement les textes de romans commencent à la page 7… Alors, qui songe dans cette optique à faire la soustraction en lisant les descriptifs ?
Seuls les libraires de livres anciens et de bibliophilie sont honnêtes, il indiquent entre parenthèses ou crochets les pages non numérotées. Moi, je fais comme si tout était numéroté.
Je triche, c’est pas bien, mais au moins vous savez.
Et ça ne me calme même pas, tout ça !
Et puis vous allez retenir, hein ? C'est le 1111e billet du blog !
Il est impair.

Tiens… j’entends l’ambulance.
Allez hop, à la douche !