Où l'on présente un problème de robinet — Où l'on ouvre la fenêtre — Où ça va mieux !

Il existe une règle tacite lorsque l’on se mêle de porter ses écrits sous les yeux du public, c’est celle d’accepter que l’on vous critique pour ce que vous avez écrit, à condition que cette critique ne porte point sur votre personne mais sur ce que vous avez effectivement produit, bien entendu. On peut certes avoir une réaction de colère à se voir critiquer de façon parfois abrupte, surtout sur le produit de notre pensée. Difficile de garder son sang froid en de telles circonstances. Pourtant la règle est simple : accepter toute critique qui porte sur ce que l’on produit, refuser toutes celles qui inféreraient à votre nature intime, à votre personnalité si celle-ci n’est pas impliquée par ce que vous venez d’écrire et qui a donc été critiqué. C’est une disposition simple et pratique. Ainsi, si vous professez telle ou telle opinion, peu nous chaut que vous vous en fassiez l’étendard si cette opinion n’apparaît pas dans votre texte. En revanche, ne vous offusquez pas si l’on vient y redire si vous vous complaisez dans ces opinions et que vous y trouvez, au bout du compte un contradicteur. Et puis, il y a le lieu et le temps de ce texte, à savoir que les supports sur lesquelles on figure ne sont parfois pas innocents, surtout si l’auteur du texte est également l’instigateur du support et que ce dit support – qu’il soit créé par vous ou par un autre – ne soit guère reluisant pour celui qui se hasarde à vous critiquer. Il n’existe pas d’impunité pour un écrit. Celui qui dirait le contraire est soit un religieux soit un fasciste.
Si vous êtes critiqué, c’est votre droit d’y répondre et vous devez le faire également selon certaines règles si vous voulez que l’on vous respecte ou, du moins, que l’on ne vous disqualifie pas. Vous pouvez aussi faire le choix du silence si cela vous chante, cela vous concerne. Il existe d’autres options, couramment utilisées, choisir l’insulte ou se faire passer pour victime. Cela ne grandit personne et cela déshonore celui qui pratique ce genre de dialectique. Face à l’insulte, le critique, en réponse, peut choisir de faire monter les enchères sur le même registre ou alors opter pour la raillerie. En tout cas, pour vous, auteur, vous voici devant une étrange problématique : quoi que vous fassiez, un sentiment de défaite morale vous prend, sans, du reste, que le critique ait fait grand-chose pour vous y précipiter. Vous avez fait le boulot tout seul comme un grand. Le critique vous remercie, vous avez été particulièrement bon dans cette passe-là : ordurier, veule ; tout ce que le critique a omis volontairement d’écrire, vous l’avez révélé de vous-même. Ne reste alors que la plainte et très vite le silence.
Il va de soi que le passeur du texte originel n’est pas innocent. Pour le critique, le passeur et l’auteur entretiennent une relation dénuée d’ambiguïtés, surtout si cette publicité est dépouillée de tout commentaire. A ce stade, on ne peut s’empêcher de se dire qu’il y a adhésion au fond et à la forme. On a du mal à croire à l’innocence du passeur sauf s’il est sot, ce qui est difficile à croire pour le critique car cela suppose qu’il n’a pas décelé cette fâcheuse disposition auparavant. Cela peut arriver. Ou alors on s’est abusé sur les motivations du passeur. Il en est qui aiment l’art pour l’art, même y compris dans l’expression policée d’opinions ordurières. Cela les concerne et, cela étant posé, cela facilite l’appréhension du problème : « faire abstraction » vaut bien approbation de la part du passeur. Que ce soit le fait d’un manque de réflexion, d’indifférence ou alors de complète adhésion revient au même pour le critique, à ceci près qu’il ne s’en soucie pas dans la critique du texte ni même dans sa polémique avec l’auteur. Mais, un certain discrédit lui sera attribué, d’autant que, dans son rôle de passeur il aura pu par la suite supprimer la polémique qu’il avait suscité en signalant la présence du texte (et se rendant ainsi co-responsable de sa publicité) voire de réactiver cette publicité, débarrassée de son contenu polémique. Cela a un nom. Quelque soit ce nom, c’est un  prise de position. Le critique est en droit d’acter cette manœuvre comme une disposition hostile. Que ce passeur, de plus, entretienne des relations amicales avec les deux parties serait plutôt une circonstance aggravante : désapprouvant l’échange, il aurait pu manifester son retrait tout en laissant les deux protagonistes s’expliquer tous les deux…
On s’en doute, il n’y a rien de théorique dans l’exposé ci-dessus, il résulte d’une expérience récente et assez divertissante de mon point de vue, même si cela se termine par une constatation amère.
Pour conclure, que vous écriviez, que vous critiquiez ou que vous soyez un passeur de texte, votre responsabilité est engagée à partir du moment où vous rendez des écrits publics. C’est une règle saine, on n’ouvre pas un robinet en ignorant le contenu du réservoir ou en faisant comme si son contenu est anodin. Quant à la qualité des échanges subséquent, c’est à votre bon cœur. Celui qui a présidé à l’élaboration de ce présent billet était nettement scatologique et insultant (« Vieux con », « imbécile », etc.) pour qu’on se dispense de le reproduire, on en a pourtant gardé des bouts par devers soi.
On se rappellera de la citation de Courteline à ce propos :
Passer pour un idiot aux yeux d'un imbécile est une volupté de fin gourmet. 
Non que cela me dérange d'exposer des extraits de cet échange, mais ce serait faire rentrer un peu trop d’air vicié au sein de notre blog.
Ouvrons plutôt les fenêtres, voulez-vous ?


Une historiette de Béatrice XXXIV


Après une âpre discussion sur le prix d’achat d’un livre de poche ou d’un roman Gallimard avec ce monsieur qui « possède une bibliothèque de plus de 4000 ouvrages, mais qui préfère synthétiser en pléïades et se défaire ainsi de tous ses doublons d’excellents auteurs », il s’emporte :
« — Ca ne vaut pas la peine de les vendre, je préfère encore les jeter.
— Les jeter ? Jamais de la vie ! en chœur avec une habituée du bac à 1€.
— Et que voulez-vous que j’en fasse au prix que l’on m’en donne ?
— Mais les offrir monsieur, des tas de structures ou de personnes seraient heureuses de recevoir des livres ! » Et nous voilà, elle et moi, à lui énumérer quelques adresses.
Il s’énerve et offre théâtralement le livre qu’il n’a pas voulu me vendre à la dame. Quitte la boutique en citant Breton, continuant d’étaler sa confiture et sa mauvaise humeur.
Avec la dame, nous nous regardons, sourions, rions en nous enthousiasmant devant le livre qu’elle vient de se voir offrir.
« — La thune, la thune, la thune… » me dit-elle.

Les amateurs de vieux livres
— Les étalagistes

Il est beaucoup de métiers en plein vent et en pleine rue ; mais le plus pénible et le plus ingrat est certainement celui des étalagistes, qui n’ont pas les bénéfices des marchands de melons ni les chances des chiffonniers.
L’étalagiste, de même que les industriels des petits métiers, peut établir son commerce sans grosse mise de fonds, puisqu’il se passe de boutique,de commis, de prospectus et d’éclairage : il choisit d’abord une place vide sur le parapet d’un pont, d’un quai, dans l’angle le moins inodore d’une rue ; il se précautionne d’une patente, de quelques cases de bois, de quelques lots de livres qu’il expertise d’après le poids et la couverture ; puis étale ses denrées que chaque passant vient flairer ; et comme il y autant de goûts que d’espèces de livres, la vente journalière est à peu près égale, et suffit pour nourrir un ivrogne ou bien une pauvre famille, pourvu que la pluie le vent ou le froid ne conspirent pas contre l’espoir d’un pot-au-feu ou d’une bouteille de vin.
Combien cet humble et chétif commerce est intéressé par la tiédeur et au repos de l’atmosphère ! L’étalagiste qui habite sous les toits ou chez le marchand de vin prévoit les orages de plus loin qu’un vieux pilote, et prédit le beau temps avec plus d’assurance que le Bureau des Longitudes : voyez-le consulter la marche des nuages et les virements de la girouette ! Il branle la tête et rentre dans le port avec le vaisseau qui porte sa fortune, ou bien il se frotte les mains et déploie et chantonnant toute sa cargaison sans crainte des avaries.
Souvent un novice, qui ne connaît pas les oracles secrets du baromètre et qui se fie à un ciel bleu, à un soleil trompeur, voit les éléments se jouer da sa fragile fortune, l’ouragan, éclos tout à coup, chasser en l’air les brochures échevelées, la pluie à larges goutte marqueter une tranche vierge encore, ruisseler de feuille en feuille et submerger la Bible elle-même d’un nouveau déluge. Ainsi le laboureur de Virgile, de Delille, de Thompson et de Saint-Lambert pleure ses moissons, l’ouvrage d’une année perdu en un jour.
L’étalagiste est d’ordinaire Normand, comme le vendeur de salade ; il connaît mieux le prix des pommes que celui des livres ; il ne juge guère sa marchandise que d’après le premier venu qui la marchande ; il surprend dans vos yeux l’envie qui vous émeut à la vue de ce livre, et il le taxe à proportion de cette envie, qu’il démêle dans un geste d’empressement, même dans une indifférence composée. Le seul Manuel du libraire qu’il étudie, c’est la physionomie des acheteurs : l’un sourit, l’autre soupire, celui-ci fronce les sourcils, celui-là pince les lèvres ; un cinquième, plus exercé, touchera vingt volumes avant de mettre la main sur le volume qu’il lorgne ; tous enfin se trahissent d’une façon particulière qui n’échappe pas à l’étalagiste, aussi fin, aussi astucieux qu’un diplomate du cabinet de Saint-James.
Quant au personnage de l’étalagiste, il partage ordinairement la condition de ses livres soumis aux vicissitudes atmosphériques, gercés et racorni par le hâle, maculés et jaunis par la pluie, battus et desséchés par le vent.
Tantôt c’est une vieille femme, pareille aux sorcières de Macbeth, contemporaine de ses bouquins ; la lecture des romans dans sa jeunesse l’a peut être conduite à en vendre, ou à se faire fripière de la librairie moderne.
Tantôt c’est un jeune garçon, causant et riant avec la bouquetière ou l’écaillère voisine, lorgnant les badauds, regardant les femmes et attaquant les chiens ; dans un mois, il vendra des contremarques à la porte d’un théâtre.
Ici, c’est un ménage qui se relaye pour faire sentinelle, comme aux portes du Louvre, auprès des plus méchants écrivains. Une destitution, une réforme administrative quelquefois, ne laisse que cette ressource à des commis qui étaient plus chaudement dans un bureau que sur le trottoir d’un quai : il n’y a qu’un pas au décrotteur.
Là enfin c’est un ancien libraire, un ancien homme de lettres, qui se consolent de leur décadence en vivant encore avec des livres, malgré le tort que les livres leur ont fait ? Ne voit-on pas d’anciens militaires cochers de cabriolets ?
Pour les uns, l’étalage est le piédestal de la librairie ; pour les autres, c’en est le dernier échelon. Beaucoup de libraires sont partis de là, beaucoup sont arrivés là.
Les livres qui subissent le pilori de l’étalage sont de deux espèces, les jeunes et le vieux : ceux-ci, chassés honteusement des bibliothèques classiques, usés sur toutes les coutures, et fatigués à toutes les pages, toute la basse littérature du dix-huitième siècle, poésies d’Almanach des Muses, répertoire du Théâtre Italien et de l’Opéra-Comique, histoires philosophiques et romans érotiques ; ceux-là mis à flot hors de la librairie par la faillite ou le rabais, immondices de nos égouts littéraires, ou malheureux naufragés cherchant un port, chefs-d’œuvre de l’Empire et tristes débris des gloires d’académie !

Texte du Bibliophile Jacob
(A suivre)


Voir aussi :
Les amateurs de vieux livres
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (1ere partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (2e partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (3e partie)

Gloire à Mokarex

Et moi, si je vous dis que le passé a des yeux céruléens, qui viendra me dire le contraire ? Et si je vous dis que, le genou croûteux de gadins, je jouais avec des chevaliers en plastoque et un château en contreplaqué, et que, dans cette armée se tenaient une ou deux figurines monochromement mordorées, comme des figures hiératiques dans le bariolage des écus et des fanions… C’est que cette espèce-là ne naquit point dans la boîte pour moitié translucide achetée au Prisu du coin, ou alors dans un autre rayon, celui du café.
Et puis, encore, toujours le même moi-même, Job en culottes courtes n’ayant ni buste en plâtre d’Anatole France ni celui d’un poète pour caler mes Clubs des cinq.
Et enfin, si la carapace mordorée de l’insecte Balzac s’était tout à coup présentée dans l’étal d’un vide-grenier de l’Est de la France, même espèce que mes chevaliers de bronze de ma Guerre de huit ans et demi, moins héroïque et un peu craquelée ?
Cette dernière figurine ferait le tapin devant la rangée de Pléiades de l’édition Bouteron : dos marron, filets dorés et la figurine de bronze comme un monument de place du marché pour décor de train électrique, trop petite pour caler quoi que ce soit, statue du Commandeur coulée au moule industriel, figurine Mokarex qui ne fut ni chevalier ni pièce de jeu d’échec, seulement la glorieuse inutilité de la lecture, comme une vigie sur le temps qui passe…


Malgré ses défauts magnifiques

Périodiquement, l’affaire revient au devant de la scène, cela concerne soit un auteur, soit une œuvre précise soit – et c’est plus rare – une collection entière. On veut parler ici des « problèmes » de traduction. Le dernier en date a été soulevé au sujet de celles qui ont opéré à la Série noire : coupures, version argotique des années 50 à la Simonin, que sais-je encore ! A la vérité, il n’est pas besoin de réfléchir longtemps pour qu’une nouvelle traduction de ces ouvrages s’avère certainement souhaitable, ne serait-ce que pour découvrir un autre aspect de l’écriture d’auteurs désormais révérés, comme Thompson, Goodis, Chandler, etc.


Il est cependant quelques aspects de l’affaire qui méritent cependant qu’on s’y appesantisse un peu, ne serait-ce que pour modérer l’ire des détracteurs de cette collection.
On feint – ou semble  feindre – de découvrir que ces dites traductions n’étaient pas conformes à la version originale. On s’étonne alors que ceux qui mettent l’affaire en lumière n’aient pas été voir plus tôt et même commander ces ouvrages de l’autre côté de la Manche ou de l’Atlantique car jusqu’à plus ample informé – et nonobstant la malédiction qu’a subi Goodis pendant des décennies – nous n’avons point affaire à une littérature confidentielle. On affirmera par ailleurs que la nouvelle n’est pas si fraîche que cela, venant du cénacle de la littérature noire. En effet, nous savons par Jean-Patrick Manchette, dans une chronique de 1980, que l’affaire avait déjà été soulevée. Citons-le, car c’est toujours un plaisir :
« La Série noire est périodiquement accusé, à propos de Chandler, de l’avoir traduit mal et amputé (encore récemment, le talentueux Demouzon dans une interview au Monde, et à la revue Polar, pestaient). […] Chandler et la plupart des autres polars, surtout après la dernière guerre mondiale on été directement publiés en français dans des éditions brochées à bas prix. Dans ces diverses collections, la taille des volumes est souvent uniforme (surtout quand on les imprime quatre titres à la fois sur rotative), les droits d’auteurs sont inférieurs à la normale, les traducteurs mal payés et sous-qualifiés. Il s’agit de comprimer les coûts pour comprimer les prix, en tirant beaucoup pour se rattraper sur la quantité. D’où notamment des traduction bâclées et des coupures occasionnelles. Sans les unes et les autres, il n’y aurait pas eu de polars du tout, ils n’auraient pas été rentables. »
L’avis de Manchette est clair et peu certes choquer les puristes à première vue. Mais son point de vue mérite de replacer la Série Noire dans son véritable contexte : une collection policière parmi d’autres au sortir de la guerre et qui devait obéir à des impératifs de rentabilité face à des collections historiques (comme Le Masque) ou face à la pléthore de petits éditeurs spécialisés qui apparaissaient et disparaissaient bien souvent avec grande rapidité. Ce n’est qu’après un certain temps que l’importance de certains auteurs de cette série s’est révélée et que l’on a pu se dire que leur traduction méritait mieux. En attendant, les tourniquets des librairies s’ornaient à chaque fois de sa provende d’ouvrages in-12 cartonnés noir et jaune de 254 pages sous jaquette noire liserée de blanc, tous les mêmes, identifiables dans leur livrée et promettant par son identité un contenu en rapport. Ainsi les contraintes économique, la cherté du papier qui s’est prolongée bien après la Libération (regardez donc le papier des ouvrages de littérature générale jusqu’au début des années 50), le façonnage du cartonnages des ouvrages imposait un calibrage de ces livres, le contenu venait après. Cela, par ailleurs, peut sembler étonnant de la part d’une maison « prestigieuse » comme Gallimard. C’est oublier que cette même maison s’était déjà aventurée dans le domaine de l’édition populaire avant guerre, même si cela se situait dans la presse, avec le magazine de faits divers Détective. Il semble bien que la critique portée à la Série Noire épargne Gallimard, or c’est bien l’éditeur lui-même qui impose ses critères de fabrication et les limites matérielle et financières d’une collection, pas Marcel Duhamel, son premier directeur, ni ses successeurs… et en la matière, nul doute que la maison avait du savoir faire.


Mais hormis cet aspect technique, il faut souligner une autre idée qui sous-tend la validité de ces anciennes traductions (même si de nouvelles, on se répète sont tout à fait admissibles, voire souhaitables), c’est le fonctionnement interne de cette collection. Ici on laissera la place à une spécialiste, Juliette Raabe connaisseuse de l’édition populaire (une intervention intéressante dans les Entretiens sur la paralittérature en 70 – réed 2012 : « Le phénomène de la Série Noire") :
« Ayant, en mon temps, travaillé et écrit sur la Série Noire, je continue à penser que ce débat est non fondé. Certes, pourquoi ne pas réaliser, aujourd'hui, des traductions "fidèles" des auteurs concernés. Mais la Série Noire était une entité, je dirais même une oeuvre française, émanant d'un collectif dont Marcel Duhamel a été la tête. UNE oeuvre, une sur-oeuvre même, pas un sac de billes, un ensemble, construit, sélectionné, organisé, marqué par un style spécifique, inscrit dans la successivité des parutions mensuelles numérotées avec leurs listes de titres (partie intégrante de l'oeuvre, quoique peu conformes aux titres originaux)... La Série Noire n'est pas la seule série éditoriale d'un monde d'avant les séries télévisées. Mais c'est sans doute la plus exemplaire. »
Elle ajoutait ensuite :
« Je ne crois pas, toutefois, que la Série Noire ait jamais été, à proprement parler, une série populaire, mais justement, sa situation "transculturelle" est un de ses aspects les plus originaux. Après, au fil des décennies, la réédition par Gallimard lui-même de sous-séries sélectionnées et réorganisées Carré Noir, Poche Noir (en conservant toutefois traductions et titres d'origine) a ouvert un nouveau marché (assez réduit). Et puis, et puis, une page de l'histoire s'est tournée. Durant plus de vingt ans j'ai lu dans la chronologie tous les titres de la SN. En relire aujourd'hui, isolés et "fidèles" ? OK. Simplement ce ne sont plus les mêmes livres ni surtout les mêmes lectures. C'est pour moi comme si l'on proposait de diffuser une sélection d'un ou deux épisodes, méli-mélo, des grandes séries télévisées. Un Prisonnier, deux Experts, un Maigret, Deux flics à Miami, Hill Street's blues etc. etc. Bon. C'est autre chose, apprécie qui veut. La Série Noire, telle que sortie des mains de Marcel Duhamel, a marqué une période, une période historique et une période de ma vie (et pas seulement de la mienne). Révolues toutes deux. Les séries télévisées et les jeux existent toujours, quand ils seront morts, ils quitteront la chronologie c'est-à-dire le temps. C'est tout. »
Et c’est vrai, la Série Noire fait partie de notre histoire littéraire récente et à trop vouloir la démembrer on perd sans doute de vue l’ensemble. Puisse-t-elle conserver, malgré tout, malgré ses défauts magnifiques, un cercle d’amateurs …
 

Merci à Juliette Raabe et également à Olivier Cotte qui a inspiré la rédaction de ce billet en initiant une conversation autour de la traduction de la Série noire sur Facebook. Les propos de Juliette Raabe, ci-dessus, sont tirés de cette conversation.
On reportera le curieux au site d’Olivier Cotte pour connaître son travail.
On rappellera également que Juliette Raabe rédigea avec Francis Lacassin « La bibliothèque idéale des littérature d’évasion » en 1969, publication guère courante sur le sujet à l’époque…
Enfin, la citation de Jean-Patrick Manchette est tirée de la rubrique « Polars » de Charlie Mensuel n° 132, janvier 1980 et portant le titre de « Trahison sur commande » (réed. in : « Chroniques », Rivages, 1996)


Nostalgies d'un Mystère

Il ne fallait tout de même pas en rester là à propos de notre colloque, celui-là même dont je vous parlais à quelques billets de .
Voici donc un souvenir pour les uns, peut être des motifs de regrets pour les autres et sans doute quelque incompréhension pour celui qui tomberait sur ce billet par inadvertance. Que celui-là clique sur le libellé ci-dessous, marqué « Envois mystérieux », qu’il s’arme de patience et de ténacité, il sera récompensé.
Pour les autres, notre colloque s’est agrémenté d’une séquence de nostalgie autour du Mystère perpétré par ArD, en voici l’illustration sous forme d’un cours diaporama, avec des images fidèles, pour le coup.

Hihi haha !

Nom de dieu de nom de dieu, vous allez me trouver obsessionnel, mais j’ai du mal à m’abstenir de revenir dessus chaque fois que ça me prend. C’est une chose que je ne suis pas arrivé à résoudre de façon satisfaisante. Écoutez-moi bien, il s’agit de nouveau de parler de la pagination des livres dans un descriptif, ça m’énerve ! Ça m’énerve tant que je me sens obligé d’y revenir, là, tout de suite, maintenant. Il y en a bien qui écrivent leur vie sous  forme de bête seller et sous l’injonction de leur thérapeute, moi faut que je glose sur la pagination des livres dans les descriptifs, c’est physique, c’est mental, ça m’obsède, je suis comme une mouche qui se cogne dans un bocal, ou comme un cancrelat qui gratte la paroi intérieure de mon crâne, ça me ronge, ça me démange et ça ne sort pas bien, je peux vous le dire, vous qui êtes là derrière l’écran et qui me regardez, j’en suis sûr et que ça fait mal à moi qui me cogne de l’autre côté de la vitre de votre écran.
Aïe.
Alors voilà.
Moi, je compte le nombre réel de pages d’un livre. Un livre, pour moi, fait réellement 96 pages, par exemple, et non pas 95 ou 93 ou 76 lorsqu’il y en véritablement 96, parce que je ne compte pas uniquement la pagination en romain ou en arabe, ou les deux (ça donne par exemple XVI & 80 pages) parce que c’est ça qui compte pour déterminer le nombre de pages qu’il y a dans un cahier en vue, par exemple d’une reliure ou tout bêtement pour déterminer le format (qui se définie, je le rappelle au format originel de la feuille et au nombre de pliages pour former un cahier). Alors quoi ? C’est un descriptif de livre ou pas ? Cela décrit la matérialité d’un livre ou pas ? Alors, vous en connaissez, vous des livres qui font un nombre impair de pages ? Ah mais certains me diront que ce qui intéresse les gens, c’est le nombre effectif de pages qu’ils vont lire. Alors là je rigole :
— Il faudrait alors connaître le corps et la typo utilisée car on en met certes plus ou moins  en corps 10 qu’en corps 12 que ce soit en Garamond ou Frutiger dans une même page. Et voit-on ces indications dans les descriptifs ?
— La numérotation mentionnée par mes confrères au nombre impair de pages se contente de relever la dernière page numérotée sans prendre la peine de soustraire les premières pages qui ne le sont pas. En effet, la garde, le faux titre et le titre comptent également dans la numérotation : généralement les textes de romans commencent à la page 7… Alors, qui songe dans cette optique à faire la soustraction en lisant les descriptifs ?
Seuls les libraires de livres anciens et de bibliophilie sont honnêtes, il indiquent entre parenthèses ou crochets les pages non numérotées. Moi, je fais comme si tout était numéroté.
Je triche, c’est pas bien, mais au moins vous savez.
Et ça ne me calme même pas, tout ça !
Et puis vous allez retenir, hein ? C'est le 1111e billet du blog !
Il est impair.

Tiens… j’entends l’ambulance.
Allez hop, à la douche !

Les amateurs de vieux livres
— Les bouquinistes (3e partie)

Le bouquiniste avare a son caractère écrit sur sa face parcheminée, et pour le déchiffrer il n’est point besoin d’être de l’École des Chartes : l’avarice, cette passion sourde et honteuse qui survivrait à la ruine de toutes les sociétés, cet égoïsme de bronze sans oreille et sans cœur, devient le fléau des lettres, quand le bouquiniste en est atteint, le bouquiniste qui doit se regarder comme le dépositaire du savoir de tous les siècles, comme la source généreuse de ces flots purs d’érudition qui coulent à plein lit, en roulant de l’or et des pierres précieuses.
Un trésor monnayé qu’on enfouit et qu’on couvre peut-il être comparé à un trésor imprimé, dont l’usage répandrait tant de joie et de richesses parmi les amis de la science, et qui se consume lentement dans l’oubli ? La Montjoie de Charles le Téméraire, ensevelie jadis aux environs de Montlhéry, se retrouverait aussi pesante et aussi riche qu’elle était le jour où elle fut cachée dans la terre ; mais le plus précieux bouquin diffère à peine du plus misérable, après un abandon de plusieurs années à la merci de tous les ennemis dévorants qui ne pardonnent pas aux livres : le chancelier d’Orgemont et le chevalier d’Aumale furent mangés par les rats, l’un mort et l’autre tout vivant ; un livre, faute d’air et de lumière, est bientôt cadavre, et les vers s’en emparent pour faire chère-lie.
Le bouquiniste avare erre nuit et jour, comme l’ombre d’un auteur privé de sépulture ou d’impression, au milieu des édifices chancelants et poudreux de ses volumes accumulés en désordre, couchés ou debout, montrant le dos ou la tranche, moisis, vermoulus ou putréfiés : ce bouquiniste ne les compte jamais ; il les regarde, il leur rit, il leur soupire, il les touche, il les empile, tel qu’un enfant fait des châteaux de cartes, il les possède, il en jouit.
— J’ai bien l’ouvrage que vous désirez, répond-il en loup-garou à la plupart des demandes qu’on lui adresse ; oui, certes, j’ai cela, deux ou trois exemplaires, mais je ne les vends pas, je les garde pour moi : on n’a jamais assez de bons livres.
— Ah ! vous n’êtes pas content du prix ? dit-il avec colère, pour peu qu’on se permette une observation sur la cherté extraordinaire d’un livre qu’il daigne vendre ; allez, je ne suis pas en peine de trouver un acquéreur : eh bien vous ne l’aurez pas, ou vous le payerez double. En vérité, j’avais la complaisance de vous céder un auteur auquel je tiens infiniment : je croyais vous obliger ; mais vous marchandez cela comme une drogue d’apothicaire ? Non, non, je ne m’en dessaisirai pour aucun prix : cherchez un autre marchand !
Là-dessus le bourreau vous congédie en vous épiant d’un œil inquiet pour voir si vous n’emportez rien ; puis il rentre dans sa tanière et passe en revue son armée de bouquins. il s’endort en pensant à eux et rêve d’eux ; il ne s’éveille que pour vérifier si les voleurs n’ont pas enlevé ses chers joyaux ; mais il ne redoute pas moins les amateurs qui viendront lui envier et lui dérober peut être, au poids de l’or, un in-folio qu’on achète ailleurs au poids de la cassonnade et de la chandelle. Alors commencent ses tortures et ses craintes : il n’est pas de lionne qui défende pieux ses petits, il n’est pas d’Harpagon qui regrette plus longtemps sa cassette ; il méprise trop l’argent, ou bien il estime trop les livres : on dirait que chaque volume qu’on parvient à lui arracher était inhérent aux fibres les plus sensibles de son cœur.
Cette avarice de livres n’est pas désintéressement de bourse : loin de là, le bouquiniste avare, dont l’esprit ne s’illumine plus au gaz des ventes de l’hôtel Drouot, s’abuse lui-même sur la valeur des livres qu’il met aux enchère in petto, et qu’il pousse aux exagérations d’une hausse capricieuse, selon les besoins présumés d’un chaland, selon la saison, selon l’heure. Un livre est sans prix au moment où ce bon pasteur enferme ses ouailles dans la bergerie ; un livre est bien près de quitter la boutique lorsqu’on lui fait un pont d’or ou de flatterie, car le bouquiniste avare aime un éloge sorti d’une bouche savante. Le sage Énée ne descendit aux enfers que muni d’une galette de farine et de miel pour assoupir Cerbère.

Texte du Bibliophile Jacob
(A suivre)


Voir aussi :
Les amateurs de vieux livres
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (1ere partie)
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (2e partie)

Design : Confessions of an English Opium Eater



Répertorié dans The Book Cover Archive


Nos 10/18 (45e partie)

A l'occasion de la parution du billet de George Weaver, j'avais suggéré la chose suivante dans les commentaires : "Il ne me reste donc plus qu'à faire un appel vibrant aux lecteurs de ce blog pour les convier à un petit jeu : Rassemblez tous vos 10/18, sélectionnez-en (pas plus de 10) et expédiez-m'en les scans de couverture, histoire de faire une sorte de panégyrique de la collection ! [...] "
A notre petit jeu, il nous faut également associer le spectaculaire labeur d'Adria Cheno au sujet de cette collection sur son site. Allez donc vous en rendre compte ici.

On prend les mêmes et on recommence ! Après quelques temps de silence, nous revoici dans la quarante-cinquième mouture de notre rubrique avec Dominique Hasselmann et une nouvelle provision de couvertures.Il semble bien que cela soit ici sa quatrième participation avec un choix très éclectique. Quelques volumes demeuraient inédits dans notre recollement, comme quoi il y a encore de l'espoir...
Dominique Hasselmann fait partie de cette obscure fraternité des piétons de Paris et d'ailleurs. Il accompagne ses recensions, parfois, de morceaux de Stéphane Grapelli.
Ce ne peut donc être un mauvais homme.
Allez voir pour faire plus ample connaissance
Autrement, il parle de trucs de gauche, chacun ses manies, hein...


Marie Shelley : Frankenstein
n° 219/229
20 décembre 1964

Luis Mercier-Vega : L'increvable anarchisme
n° 474
1er trimestre 1970

Charles Tillon : Les F.T.P.
n° 529/530/531
1er trimestre 1971

Annie Kriegel : Le pain et les roses
n° 748
26 janvier 1973

Jack London : Le bureau des assassinats
n° 891
4ème trimestre 1974

Bret Easton Ellis : Moins que zéro
n° 1914
 mars 1988, nouveau tirage mars 2005

John Hawkes : Le gluau
n° 2040
septembre 1989

Jim Harrison : Nord Michigan
n° 2205
août 1991

John Gardner : A l'ombre du mont Nickel
n° 2583
février 1995


Naturellement, vous pouvez continuer à proposer vos exemplaires... Mais soyez prévenus que nous allons prendre notre temps, non mais.

4 novembre 2012
 
Malgré le net ralentissement des commandes à la librairie, je me félicite d’avoir abandonné Priceminister. S’il est indéniable que cela m’a rapporté de l’argent, j’étais toujours un peu gêné de devoir travailler avec un tel site. En effet, se mélanger avec des particulier n’est bon ni pour eux ni pour les professionnels, dont je fais partie (du moins j’en ai les charges). Après avoir attiré à ses débuts nombre de libraires, le site s’est mis à prélever des frais de plus en plus lourds pour une prestation médiocre et ce afin de palier le ralentissement des ventes (hors de question pour ces sites de partager l’épreuve avec ses vendeurs, quitte à leur faire payer le manque à gagner). Il fut un temps ou être à Priceminister était gratuit (on vous prélevait seulement un pourcentage sur les ventes), ensuite c’est passé à 20,00 € et maintenant à  40,00 € mensuels avant d’avoir vendu quoi que ce soit. Dans le même temps mon chiffre d’affaires sur ce site diminuait. Comme je n’ai pas à payer pour un tel parasitisme sans contrepartie, j’en suis parti.
Curieusement, et après vérification, s’il y a une perte des ventes, cela se traduit par une très petite diminution de mes bénéfices : tout simplement, sur ce site, les frais fixes cumulés aux pourcentages sur les ventes devenaient par trop exorbitants. Ainsi, jusqu’au mois de septembre de cette année, je suis arrivé à un peu plus de 400,00 € (grosso modo : un tiers du chiffre des années précédentes à la même période, la crise est passée par là). Si l’on en retire 40,00 € de frais fixes par mois (9x40,00 € : 360,00 €) et 20% de commission sur la vente (80,00 €, mais c’est en réalité plus que cela), cela signifie tout prosaïquement que je file du pognon à ce site, c'est-à-dire 360,00 € + 80,00 € = 440,00 €.. Ceci est une évaluation toute théorique puisque ce prélèvement de 40,00 € devait débuter en octobre. Quand bien même, en ne payant que 20,00 € de frais mensuels fixes, je n'y étais pas plus...
Curieux, j'aurais payé un site incapable de me garantir des ventes supplémentaires, seulement de l'effet d'annonce…
Alors, en ce moment, c’est dur, oui, mais au moins je ne paye pas des intermédiaires incapables…

Notre premier colloque

Vous savez ce que c’est. Sous tous les cieux bien établis, après le plaisir, le labeur vous attend au tournant. Me voici donc à vous faire un rapport sur le premier colloque de notre blogue. J’insiste fort là-dessus, il s’agit bien et de plus en plus de notre chose et plus exclusivement – mais cela fait déjà un certain temps ! – le moyen d’expression de votre Tenancier. Ce colloque nous le rappelait avec évidence. Mais à quoi donc a servi cette rencontre ? Fallait-il de nouveau revenir sur le contenu de Feuilles d’automne ou bien l’enjeu n’était-il pas plutôt de passer un bon moment ensemble ? Certes, certes, nous avons tout de même abordé quelques sujets qui nous préoccupent comme, par exemple la résolution du mystère qui a rebondi il y a quelque temps dans nos colonnes.


(SPiRitus interpellant ArD sur le Mystère dont elle était l'instigatrice)

Mais le véritable plaisir s’est situé dans la rencontre de personnes qui ne s’étaient jamais vues auparavant. Ainsi, si le Tenancier avait croisé tout le monde au moins une fois dans ce colloque, il n’en n’était pas de même pour nombre de participants, dont voici le nom ci-après :
ArD
Ramona Mirador (compagne du Tenancier)
SPiRitus
Otto Naumme
et votre serviteur.
Qu’en dire de plus ? Le plaisir et les souvenirs appartiennent à ceux qui ont vécu ces moments chaleureux et pleins d’humour et dont la table était toujours copieusement alimentée par la logistique généreuse de notre ami Otto.


(Otto énonçant le menu du jour aux membres du colloque)

En somme, la véritable question, la plus importante, la plus cruciale, indépassable, était la suivante :
Quand est-ce qu’on recommence ?
Le reste n'est que littérature.