Le Tenancier n'aime pas l'école


Le Tenancier n’a jamais aimé l’école. Le temps passé à cirer les bancs de la classe fut plutôt employé à la rêverie dans le bleu des cieux et la fantasmagorie des nuages. Il y avait, et il y a toujours à ses yeux, cet enfermement dont se rendaient complices les adultes et la plupart des mômes. La servitude volontaire commençait là : notes et devoirs, bulletins, cahiers et carnets, tous ces obstacles qui fermaient chaque porte, chaque envie d’ailleurs. Le mioche qu'il était à l’époque était bien noté en « tenue », on prenait son absence méditative pour une disposition raisonnable. Parfois le carcan se desserrait brièvement. L’enseignant partait en « stage pédagogique » ou pour un autre prétexte. On respirait un peu, la classe rentrait en déshérence, s’égayait sur les territoires des morpions et des batailles navales ou bien alors vers des replis égoïstes, vers le néant bienheureux des cancres et des inassouvis. On vivait ainsi chichement, dans l’odeur de la craie. Cela ne durait pas, mais c’était comme une respiration dans l’air de ce printemps impromptu, même au cœur de l’hiver, une annonce prématurée du grand farniente estival.
Alors voilà, le Tenancier s’absente pour quelques jours. Il va en colloque – c’est un peu comme un stage pédagogique, mais on va picoler - avec d’autres complices du blog.
Amusez-vous bien, profitez-en. Et si d'aventure vous entrevoyez quelque chemin de traverse, laissez-moi l'indication pour que je vous y rejoigne.
À dans une semaine.

Une historiette de Béatrice XXXII


Un habitué consulte tranquillement son rayon de prédilection. Elle entre en trombe, après avoir flambé la porte.
— « Bonjour madame. »
Elle ne répond pas.
— « Est-ce que vous avez Frankestein ?
— Non madame, désolée.
— Mais Frankestein le vieux !
— Non,désolée.
— Mais j’en ai déjà cinq ! » Crie t-elle avant de ressortir en flambant la porte.
Nous nous regardons avec le client.
— « Vous devez parfois vivre de sacrés moments… ».
En effet.

Les amateurs de vieux livres :
— Les bouquinistes (2e partie)

Maintenant cherchez quelque rue boueuse dans notre belle capitale qui n’en manque pas, cherchez la maison la plus délabrée et la plus noire.
C’est là que le bouquiniste de la vieille roche réside avec ses bouquins depuis dix, vingt ans : on ne sait depuis quand, car le temps, qui n’épargne rien, même les livres, semble l’avoir oublié, tant celui-ci s’est caché au monde extérieur et retiré dans la muette compagnie des livres ! Pendant des années il n’a touché et respiré que des livres, plus et non mieux sentans que baume, dit Rabelais. Ah ! si la métempsychose n’est pas une chimère inventée pour la consolation des âmes tendres, le bouquiniste de la vieille roche passerait en mourant dans le corps d’un de ses bouquins, dût-il animer le vers rongeur qui se creuse un tombeau dans les feuilles solitaires d’un saint Thomas ou d’un Cujas !
Vous avez l’adresse exacte de ce bouquiniste ? Cela ne suffit pas, il faut encore interroger la fruitière voisine, reconnaître la porte d’une allée semblable à un soupirail de l’enfer, pénétrer dans les ténèbres moites et putrides de ce labyrinthe fangeux, tâter le chemin avec le pied et la main, au risque de choir au fond d’une cave, découvrir, enfin, à travers cette nuit froide et opaque, une faible lueur de jour, puis un escalier raboteux, puis une rampe à demi rompue, monter un étage à tâtons et frapper, monter un étage et sonner, un troisième et crier, redescendre et refrapper, jusqu’à ce qu’une voix qui semble s’échapper de dessous terre vous annonce la fin de vos recherches désespérées.
Ce n’est pas tout ; le minotaure ne paraît pas : la voix s’approche et s’éloigne avec l’espérance ; on entend un bruit de vaisselle qui tinte ou de volumes qui croulent, on sent une affreuse odeur de choux, d’ail et d’oignon… Dieu soit loué ! la clef est dans la serrure et les verrous sont tirés : on dirait la clôture d’une prison ; entrez et prenez garde aux taches de graisse, voici le maître du lieu, le grand-prêtre de l’antre de Trophonius !
Ce vieillard-là ne ressemble pas à tous les vieillards : il porte bien son âge et son vin ; il grimpe comme un chat à l’échelle, et remue des montagnes de volumes, sans craindre les éboulements ; il a l’œil vif et perçant, quoique larmoyant et enflammé : à cette infirmité près, il n’a pas plus changé en cinquante ans qu’un cromlech de druides en dix-neuf siècles ; et depuis qu’il n’est plus jeune, il n’a pas encore commencé à âtre vieux : c’est toujours le bouquiniste d’avant la révolution, avec les mêmes idées, la même existence, le même métier et le même habit.
Seulement, par distraction, il se livre aux manipulations de la science culinaire ; il prépare lui-même ses ragoûts, dont son visage dartreux atteste le mérite relevé ; sa vie perpendiculaire est partagée entre deux occupation qu’il mène souvent de front : il vend des livres et mange, non sans boire. Vous le trouverez toujours la bouche pleine, la fourchette, le verre ou la lèchefrite à la main ; ses goûts sont tellement incorporés à son état, que sa cuisine est devenue sa bouquinerie, que ses casserolles y sont mitoyennes des plus précieuses éditions, et que les souris ont assez de miettes à grignoter, pour négliger le vieux papier jauni par la fumée et sans cesse menacée d’un baptême de friture.
La gueule n’est-elle pas antérieure à l’invention de l’imprimerie ? Ce bouquiniste affamé n’a d’ailleurs ni femme, ni enfants, ni chiens, ni chats, pour charmer son désœuvrement ; il n’a qu’un bon estomac et une cuisinière, car, s’il appartient au public de dix heures à quatre, le reste du temps appartient à son estomac et à sa cuisinière : à quatre heures sonnant, il cesse d’être vendeur de livres, il soupe, resoupe, sursoupe, et s’endort en rêvant à la composition de ses vingt repas du lendemain.
Quand un bouquiniste de la vieille roche ne mange pas toujours, il lit toujours, et on n’a pas mois de peine à rencontrer son esprit à jeun ; si c’est un liseur au lieu d’un mangeur, il a une majesté doctorale qui dépend de sa queue et de sa tête poudrée, autant que du livre qu’il dévore incessamment avec un infatigable appétit : on lui parle, il n’entend pas ; on élève la voix, il vous répond sans lever les yeux de la page où ils sont embourbés, puis il retombe dans sa lecture, dans son mutisme et son immobilité ; demandez-lui si la terre tourne, il vous dira « C’est le juste prix, » ou bien : « Il n’est pas cher. »
Malgré ces défauts et d’autres, le bouquiniste de la vieille roche est d’un commerce sûr et avantageux ; ses prix sont inamovibles comme sa boutique, et ne suivent pas la variation progressive de l’ancienne librairie : on ne le ferait pas dériver de ses us et coutumes dans le débit de sa marchandise, qui ne s’est pas ressentie des commotions politiques, car il ignore tout ce qui s’est passé autour de lui, excepté dans la littérature qui arrive à lui toute nouvelle, pour prendre place parmi les bouquins, avant même d’avoir vu le jour.
Vous qui aimez les livres d’autrefois pour ce qu’ils contiennent, fréquentez le bouquiniste de la vieille roche, bravez courageusement les miasmes de cuisine, la poussière, les taches, les réceptions brutales ou maussades, et surtout le préjugé qui, mieux qu’une ordonnance de police, défend le passage des rue mal famées ; mais ne rougissez pas si quelqu’un s’enquiert du lieu d’où vous sortez !
Il est un de ces bouquinistes de la vieille roche, lequel a pris le monopole des livres dépareillés, et qui entasse Pélion  sur Ossa en ouvrages incomplets : il y a presque du dévouement à rassembler dans un bercail toutes ces brebis égarées que le loup, c’est-à-dire l’épicier, aurait infailliblement déchirés, le barbare ! On dirait un de ces chiens intelligents qui veillent dans les neiges du Saint-Bernard pour sauver quelque malheureux près de périr, que le froid à déjà privé d’un de ses membres : tel un livre veuf ou orphelin auquel manque un tome perdu, sali ou détruit. Heureux le possesseur qui peut recompléter son livre et ses plaisirs !
La vertu de ce bouquiniste unique en son espèce, c’est la patience, une patience éprouvée par soixante ans d’activité, ou plutôt d’attente : il ne spécule que sur les accidents qui résultent du prêt des livres : il répare l’étourderie d’une jeune fille, l’inexpérience d’un enfant, le malheur causé par l’eau ou par le feu. On subit ses caprices, pour obtenir de lui la résurrection d’un volume, d’une page, d’un titre, qu’il fera payer, il est vrai, autant que l’exemplaire entier ; mais n’importe, il rendra la santé à ce pauvre livre malade ou estropié, qui pourra ensuite courir de main en main, jusqu’à ce qu’il retombe dans celles du médecin des livres.
C’est un ange bienfaisant qui verse le baume sur les plaies et réconforte les affligés ; mais au contraire, le bouquiniste avare est un diable ennemi du genre bibliophile et tentateur damné de tout ce qui se lit ici-bas. Puisse-t-on, si jamais on l’écorche vif, en punition de ses iniquités, relier avec sa peau le catalogue de la Bibliothèque nationale, afin que son supplice redouble à chaque livre prêté et perdu, jusqu’à ce que la Bibliothèque n’existe plus qu’en catalogue pour l’admiration de nos neveux !

Texte du Bibliophile Jacob
(A suivre)


Voir aussi :
Les amateurs de vieux livres
Les amateurs de vieux livres : les bouquinistes (1ere partie)

Design : Mr. Gatling's Terrible Marvel

Répertorié dans Kulick Design

Où Pop9 adresse un codicille au Tenancier.
Où le Tenancier montre cet appendice.
Ce qui s'ensuit...

Bonsoir Tenancier.

Comme promis, les quatre compléments :

— le recto de l'enveloppe,
— le verso de l'enveloppe,
— les timbres,
— les mentions figurant au bas du verso du marque-page.

Mon scanner est fort ancien et passablement fatigué, comme le montrent les images. Il me semble donc utile de préciser (avant que tout le monde n'ait les yeux qui piquent) que les timbres célèbrent des artistes : André Lhote (Rugby, 1917), Juan Gris (Le Livre, 1911), Louis Marcoussis (Les Trois Poètes, 1929) et Auguste Herbin (Nature morte à la boule rouge, 1919). Grégory appréciera.

Que la Lumière soit.

Mes amitiés,

Pop9





On pardonnera la nonchalance apparente du Tenancier, sachant qu'il est fort occupé à essayer de redresser sa librairie. Qu'on s'arme de patience à son égard !

Où Monsieur Pop9 écrit au Tenancier

Bonsoir Tenancier.

Voici donc les éléments graphiques correspondant à l'envoi mystérieux :
— la (délicieuse) carte, recto et verso,
— la couvrante et la quatrième du roman d'André Hardellet, dont je parie sans risque qu'il me plaira,
— le marque-page (sans aucun doute l'élément qui me fait le plus cogiter, à tort ou à raison),
— la reproduction des deux pages entre lesquelles je crois que ledit marque-page était glissé (sur ce dernier point, je ne suis pas catégorique : m'étant jeté sur l'image assez goulûment - ça ne vous surprendra pas -, je n'ai pas forcément prêté suffisamment d'attention à l'endroit précis où on l'avait glissée ; ce n'est sans doute pas ma seule gaffe dans cette histoire, je le crains).

J'espère que vous voudrez bien placer tout ceci bien en vue, à la disposition des limiers mobilisés de longue date, pour qu'ils progressent vers la Lumière.

Ah, un dernier point : la carte visible le plus largement sur le recto du paquet était le pape - mais ça ne vous surprendra pas non plus.

Amitiés,

Pop9










 


Pour rappel, ces illustrations ont été commentées par son récipiendaire sur son propre blog. Allez donc jeter un coup d’œil ici
Il semble bien que cet envoi soit le dernier du Mystère en cours. Puissent les subtils enquêteurs trouver son auteur. Ou peut être pas. Car, rappelez-vous de l'un des titres préférés du Tenancier : "Qui livre son mystère meurt sans joie". Le même Tenancier profite de la présente pour faire son mea culpa : sans doute par lassitude, par fatigue (personnelle et professionnelle, cette fatigue, rien à voir avec le blog), il s'était laissé entraîner à déclarer qu'il passait la main volontiers pour la suite. C'était sans compter sur la contrariété des lecteurs et la malice de l'expéditeur encore mystérieux, celui-ci décidant de parachever son opus avec Pop9.
Le Tenancier avait l'air fin...
Il n'empêche, on aurait vu d'un œil comblé ce Mystère se balader de blog en blog, essaimer, est-ce aimer, et s'aimer, comme pourrait dire George, l'un de nos permanents.
Puisque Pop9 nous envoie ses amitiés, il est en somme tout à fait normal que le Tenancier vous expédie les siennes, comme par un coup de ricochet bien senti.
C'est bien fait pour vous
Amitiés, donc.

Le Tenancier

Design : Le Prohète et le Vizir


Répertorié dans Éditions Dystopia

11 octobre 2012
 
Chiffres :
— J’ai dépassé la treize millième référence fichée aujourd’hui, ai presque rempli la deuxième caisse d’ouvrages à mettre en hibernation, ce qui représente en tout une centaine de livres prélevés dans huit caisses du  stock, sachant qu’il me reste encore six cent ouvrages à sortir de la même manière dans plus de cent quarante caisses, puisque je n’en retire que les références 00001 à 02999 (j’en ai vendu un peu, quand même, mais trop lentement à mon goût et pour la rentabilité !). Pendant ce temps, j’ai aussi réintégré pas mal de références en attente dans mon bureau, dans les places libérées dans ces caisses ; mais aussi catalogué en parallèle plus d’une trentaine d’ouvrages, principalement des revues de géographie dont il a fallu transcrire les sommaires en grande partie. Je pense opérer en vidant et remplissant quatre caisses par jours, ce qui devrait prendre deux mois (il faut savoir que certains jours sont bloqués pour s’occuper des expéditions – quand il y en a – mais également les déplacements et travaux annexes). J’ai fait aujourd’hui, encore, deux voyages au box situé à cent mètres, dix allers et retours à la cave.
Ça va bien, je suis content.

Une historiette de Béatrice XXXI


— « Je suis passé la semaine dernière, c’était fermé, pour une fois que je viens à Bayonne…
— Vous n’avez pas vu le mot sur la porte ? J’étais en congés.
— Oui mais bon, c’est comme vos horaires, on ne sait jamais…
— Regardez monsieur, ils sont affichés sur la porte.
— Oui mais bon….
— La prochaine fois, passez donc un coup de fil avant de venir, pour vous assurer de ma présence.
— Oui mais bon…. »

Les amateurs de vieux livres :
— Les bouquinistes (1ere partie)

On peut les diviser ainsi : bouquinistes à la mode, bouquinistes de la vieille roche, bouquinistes avares.
Le bouquiniste à la mode est au bouquiniste de la vieille roche ce que le coiffeur est au perruquier, et au cabaretier le restaurateur ; il ne diffère du libraire que par le produit considérable et presque certain de son commerce : chez lui, pas de non-valeur, pas de ballot de papier imprimé, pas de vente subite, mais aussi pas de stagnation complète ; il a toujours un bénéfice de cent pour cent sur les livres qu’il achète, et ses rentrées sont au comptant comme ses déboursés : O fortunati nimiùm ! le bouquiniste à la mode ne sait pas ce que c’est que les billets de librairie, les protêts, les faillites et les concordats !
Il a eu soin d’établir son dépôt dans un quartier honnête et fréquenté ; il ne prend pas une enseigne peinte, comme Nicolas Flamel avec sa fleur de lis, Robert Étienne son chêne druidique, Elzevier sa sphère, et Didot sa bible d’or ; il ne livre pas même ses volumes aux doigts fureteurs des passants : seulement, aux vitres transparentes de sa boutique, brillent les tranches dorées et les dos écussonnés d’une rangée de splendide volumes ; quelques vieilles éditions bien conservées sont en montre, et quelques gravures sur bois d’Albert Dürer appellent les regards et les désirs des bibliophobes. La police ne devrait-elle pas empêcher ces immorales tentations qui renouvellent le supplice de Tantale, à chaque pas, dans les rues de Paris ?
L’intérieur de cette boutique, fraîchement décorée comme un appartement de garçon à louer présentement, est une vaste bibliothèque où chacun peut choisir la sienne. Ce sont des livres de condition, garantis complets et intacts, sans défectuosité notable : à coup sûr, ils n’ont jamais été lus ; Desseuil, Pasdeloup, Derome y ont mis la main, et leur cachet pour l’admiration, la jubilation et la délectation des amateurs.
Vous ne connaissez que Niedrée, Duru, Capé ou quelque autre habile relieur vivant, vous tous qui dirigez et ordonnez vous-mêmes l’habillement de vos livres comme la livrée de vos laquais ? Mais les fidèles héritiers de La Vallière, de Goutard, de Gaignat, et des fameuses bibliothèques, n’estiment que ces solides et classiques reliures d’autrefois, en maroquin et en veau fauve, marquées au coin de l’artiste du XVIIe ou du XVIIIe siècle.
La reliure est une chose indispensable chez le bouquiniste à la mode ; mais ce n’est pas tout : il lui faut une multitude de ces raretés uniques ou introuvables, pièces détachées, de quelques pages d’impression sans date, sorties clandestinement d’une imprimerie de province, comme les chansons politiques et ordurières qui pullulent aujourd’hui parmi le peuple : ces niaiseries qui n’ont souvent de remarquable que la valeur qu’on leur prête, se vendent mieux que de bons livres.
Ceux-ci ne paraissent souvent chez le bouquiniste à la mode que dans la mauvaise édition, qui est habituellement la plus estimée, à cause d’une ligne de plus ou de moins. Le censeur royal a, sans le vouloir, donné des prix fabuleux aux ouvrages où les cartons manquent.
Il y a différents genres de livres que recherche le bouquiniste à la mode, selon les fantaisies connues de ses clients : tel rassemble les vieux romans de chevalerie comme les débris d’un navire après le naufrage ; tel ne fait cas que d’anciens livres brochés, par la seule raison qu’ils n’ont guère échappé à la reliure ; celui-ci est friand d’exemplaires en grand papier, en papier vélin, en vélin ; celui-là est en quête d’ex libris d’hommes célèbres, comme s’il restait quelque chose du mort dans le volume qu’il toucha. Un livre, en effet, vaut bien une plume, une canne, un encrier ou toute autre relique d’un savant : les déceptions sont moins fréquentes ici qu’ailleurs ; car, si l’on reconnaît plusieurs poètes latins annotés par Racine et Boileau, si l’on possède nombre de volumes portant la signature de Groslay ou de Baluze, on aurait de quoi faire un fonds de papeterie avec toutes les plumes qu’on assure avoir appartenu à Voltaire.
Le bouquiniste à la mode n’a pas l’insupportable distraction ni la superbe gravité du bouquiniste de la vieille roche : c’est d’ordinaire un jeune homme souriant et affable, ayant la barbe et les ongles faits, les cheveux en ordre, et les mains blanches ; rien de particulier dans son costume, toujours propre et soigné : s’il a une femme, elle est jolie, aimable, elle brode et cause avec grâce ; s’il a des enfants, ils savent distinguer l’in-seize de l’in-folio au sein de leur nourrice, et le premier mot qu’ils bégayent est un titre de livre ; s’il a des chiens, ils respectent la modeste basane et le fastueux cuir de Russie à l’égal des mollets et des l’odorat des assistants.
Cette boutique est un salon d’académie où se tiennent les plus doctes conférences ; on y rencontre, tant l’aimant des livres est puissant ! les notabilités savantes du jour et même de la veille.
Le bouquiniste à la mode reçoit son monde avec toute la politesse de la haute société qu’il rallie autour de lui, s’exprimant bien, d’un air avenant, et répandant çà et là des bribes d’érudition ramassées sous les pieds de ses hôtes : chez lui on trouve des chaises pour s’asseoir, on a liberté entière de feuilleter tous les volumes les uns après les autres ; chez lui on n’est jamais infecté de bouquins, ni aveugles de poussière : on entre simple curieux, on sort bibliophile.

Texte du Bibliophile Jacob
(A suivre)


Voir aussi :
Les amateurs de vieux livres

6 octobre 2012
 
Des signes discrets de proches et puis de connaissances un peu plus lointaines après la lecture de la première notule de ce journal. Cela fait plaisir, ça aide à repartir, après le premier coup de bambou. De toute façon, que faire ? Il faut être lucide. Ce n’est pas à cinquante deux ans qu’on peut se reconvertir comme ça, les doigts dans le nez. On continue donc.
Précaire dans une société précaire.
Mais il faut avouer que j’ai fait un peu exprès d’alarmer mon monde. La situation n’est pas brillante, mais qui le saurait si je ne le disais pas ? Tout ne va pas de soi.
Quand même, ces petits messages ont fait leur effet. Merci.
Aujourd’hui, on a monté et descendu des caisses, réassorti et fait du « dégraissage de stock », c'est-à-dire qu’on met en sommeil des livres en ligne depuis presque huit ans pour pouvoir en mettre d’autres.

Voilà que ça continue...


Allez donc voir 

et
ici