Les "offices"
(7e round)


En décrivant le système des offices en librairie, je n’avais pas du tout en tête l'idée d’en faire le procès. Il est du ressort des professionnels de l’instruire s’ils le désirent. Au risque de se trouver confronté à ses propres errements. Au fond, je voulais expliquer un peu quelques aspects du fonctionnement de ce métier et des quelques séquelles plus ou moins graves qui en découlaient. C’était aussi une manière de marquer ma distance vis-à-vis de la béatitude de circonstance qui atteint curieusement nombre de libraires de neuf dès lors que l’on touche au cœur de ce métier ou que l’on feint un tant soi peu de s’en défier. En définitive, à les entendre, on continuerait ainsi à exercer un métier détaché des vicissitudes pour les plus mystificateurs – ou les plus naïfs – ou alors on s’emploierait uniquement à parer les méchancetés inouïes dont les éditeurs les abreuve pour les autres. On l’a bien remarqué à l’époque dans les commentaires qui suivirent ma déclaration sur mon intention de ne plus jamais revenir dans ce secteur là. Démonter ici le système des offices était une manière de prolonger mes affirmations qui paraissaient à d’aucuns plutôt péremptoire à l’époque. Il n’en n’était rien. Si l’on reprend la suite de ces billets et qu’on les inscrive dans la perspective de l’exercice quotidien d’un tel métier, cela devient beaucoup plus éclairant – du moins je l’estime comme tel. Ainsi, le fait de travailler sur une matière qui s’avilissait n’est pas que due à la conjoncture mais bel et bien à l’abdication d’une grande frange du métier face à des impératifs économiques étouffants. J’en ai payé le prix fort dans certains postes que j’ai occupé depuis mes débuts en 1979. C’est devenu une sorte d’écœurement. Par ailleurs, j’ai travaillé longuement dans une librairie qui a refusé ce fonctionnement pervers et qui a proposé une sorte de compromis avec la plupart des distributeurs du livre. Je ne déshonorerai pas son nom en le citant. Elle n’existe d’ailleurs plus du fait d’un départ en retraite. C’était la librairie Delatte – endroit où je considère avoir effectué un deuxième apprentissage et ce pour toutes les dimensions du livre : le neuf, l’occasion, la bibliophilie, etc. Curieusement, le seul qui n’a pu s’accorder de ce compromis était le groupe Hachette. Ce compromis, donc, était simple et diablement contraignant pour les diffuseurs : c’était accepter d’envoyer un représentant systématiquement pour toutes les nouveautés et n’accepter que des commandes insignifiantes la plupart du temps, avec une remise correcte et une faculté de retour des ouvrages. Ainsi donc, cela était fort possible. On ne recevait que ce que l’on demandait, rien de plus, rien de moins et l’on pouvait se permettre quelques erreurs. Les taux de retour demeuraient très corrects, voire en dessous de la norme des offices « normaux ». Signalons tout de même que cette vente était marginale. Cette librairie travaillait également avec un fonds en compte ferme, aussi bien neuf que d’occasion et tirait sa notoriété de l’exigence de la composition de ses rayons.
Une librairie peut tout à fait exister en travaillant en compte ferme. On ne va pas affirmer que c’est facile, on ne va pas affirmer que c’est la panacée. On veut dire simplement que c’est une chose saine. Il est certain que ce retour à cette sorte d’intégrisme est souvent le fait de librairies spécialisées, possédant une clientèle captive, capable de gérer un fonds de livres qui sont souvent à tirage restreint. On travaille ici sur le rare et le pointu. Mais c’est logique. A un stade où le livre commence à opérer une nouvelle mutation vers, disons, son ère postindustrielle, le livre revenu à un contenu culturel exigeant – veuillez lire : sans les merdes hâtives qui vont de l’essai politique au roman adultérin, par exemple – ne persistera que par sa capacité à durer bien plus longtemps qu’un brouillard électronique. On y croit. On y croit d’autant que nombre de ces librairies ont par ailleurs une autre politique vis-à-vis du livre et de son lectorat : entretien d’un fonds, vendeurs qualifiés et concernés qui, restant dans ce secteur-là, pourront espérer arriver à l’âge de la retraite dans la maturité de leur métier et non au chômage sous prétexte d’un salaire trop élevé à débourser pour l’employeur. C’est sans doute de ce côté-là, qu’il faut voir. Commencez à chercher une librairie où les vendeurs ont plus de trente-cinq ans. M’est avis que vous continuerez de les fréquenter après. Bref, une libraire qui perdure est une libraire qui investit et qui a banni la courte vue de son compte d’exploitation.
Pour le plaisir de ses lecteurs et sans doute pour l’honneur de la profession.
Allez, j’ai pas empoché le titre, mais je repars avec Belinda. Et, croyez-moi, ça c’est de la consolation !

Italique

Italique, adj . Penché, tordu. Il a les jambes italiques, il est bancal. Le sens de ce mot vient, sans contredit, du caractère dit italique, qui est penché.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Les "offices"
(6e round)


Parler de « l’édition » ou de « librairie » pour ce qui concerne les affaires du livre comme l’on parle des « marchés » dès lors qu’il s’agit de la crise est absurde. C’est une manière de dissimuler, voire de déresponsabiliser les auteurs du problème mais aussi les victimes. Le système des offices est un procédé commercial simple mais dont la mise en œuvre est somme toute complexe parce qu’elle comprend des acteurs multiples, disparates, avec des objectifs qui divergent la plupart du temps (et « divergent », c’est énorme, comme dirait Desproges). On l’a bien remarqué avec le métier de la librairie. La position des professionnels vis-à-vis des offices varie. Elle parcourt tout le prisme, de l’adhésion au refus de ce système. Ici, on a surtout parlé du paroxysme de la sujétion économique que cela impliquait.
Il serait logique que dans cette tentative de décorticage nous rejetions totalement la responsabilité sur « l’édition » jusqu'à nous complaire dans une généralité accusatrice. On aurait tort. La pratique de l’office est majoritairement utilisée par les grands groupes d’édition des maisons moyennes, voire de petits éditeurs, mais qui sont presque tous assujettis à un système de distribution, que nous avons décrit au début de cet épisode, animé la plupart du temps par un binôme diffuseur/distributeur. On ne reviendra pas sur le détail de leur fonctionnement. Il y a là également des gradations de tel à tel autre groupe pour ce qui concerne leur fonctionnement.
Si les acteurs sont quelque peu bigarrés, il y a tout de même pas mal de ressemblances…
D’une certaine manière, l’édition est victime de la pratique des offices à son tour par les effets d’une dépendance qu’elle a elle-même induite : l’avance considérable de trésorerie que procure ce système a entraîné bon nombre de services commerciaux (liés aux diffuseurs) à pousser l’éditorial à accélérer et à diversifier les parutions de nouveautés. Au début de cette accélération, les diffuseurs ne faisaient qu’élargir subrepticement la grille d’office – Vous savez : cette liste de nouveautés qui devait coller à votre activité de libraire – ce qui eut pour résultat une grande agitation parmi les récipiendaires de ces envois. Imaginez donc une libraire spécialisée en littérature recevant des ouvrages de la série des Martine ou des recettes de cuisine (et j’exagère à peine !). Cela provoqua un tollé. Il fallut donc trouver un autre biais.
La solution se trouvait dans l’accélération des parutions de nouveautés et la diminution des tirages. Ainsi, telle nouveauté se trouvait mise à 90 % en place chez les libraires. Le tirage restant servait au réassort d’urgence. On statuait ensuite sur un éventuel retirage au cas où la demande serait abondante. Sinon, on tirait un trait pur et simple sur celui-ci. Cette « rationalisation » avait pour bénéfice secondaire de diminuer considérablement le stock dans les divers dépôts du distributeur. Le flux tendu est aussi une vulgate de la distribution du livre. Rappelez-vous de la durée interminable de certaines œuvres en librairie, comme Désert de Le Clézio, dont je vous ai parlé au début de cette série. Si le lectorat a changé, si celui-ci ne recrute plus autant de personnes capables de se fédérer sur un seul titre, il n’en demeure pas moins que ce manque d’assiduité est entretenu par les maisons d’édition – poussées par leurs services commerciaux – lesquelles ont tout intérêt à accélérer la rotation des titres dans les rayons. On pourrait sans doute ne pas s’en plaindre : plus de livres, c’est plus de variété et de lectures. Mais il est indéniable que, cette production s’accélérant, on ait recours à quelques expédients usités davantage dans la littérature populaire il y a des décennies de cela : recours à des rewriters pour des écrivains à fort tirage, utilisation de nègres (l’affaire Sulitzer/Loup Durand n’était qu’un hors d’œuvre assez modeste), « contractualisation » de la production des auteurs : ainsi ces auteurs issus du polar, transférés avec succès à la littérature blanche et contraints désormais de produire un roman tous les deux ans… de plus en plus consternants. Le vide littéraire ne s’arrête point ici. Citons encore ces produits à un seul usage poussés pour un seul roman, disparus à jamais par la suite (combien de récits porno chic - ou trash - des années 2000, écrits par de jeunes bourgeoises en rupture de ban ont disparu des référencements ?), ces jeunes loups qui ressemblent plus à des lou ravis participant au Barnum de la promotion à l’intérieur d’un groupe qui possède à la fois le groupe de presse, d’édition et également quelques solides ascenseurs. On pourrait rétorquer que ce vide-là n’est pas d’hier. Certes, les Foekinos, Nothomb et autres ne sont pas des modèles canoniques, ce sont plutôt des versions sophistiquées de la mécanique promotionnelle…
Cela nous éloignerait assez de notre sujet si l’on avait en tête que cette omniprésence d’auteurs dans la promotion assurait à l’éditeur un flux régulier de trésorerie, la promotion en question servant moins à la vente des dits ouvrages qu’à assurer leur place dans la prochaine grille de nouveautés. La rotation des titres est essentielle. On peut penser que l’idéal se situe désormais à moins d’un trimestre :
1 mois de promotion dans la presse
1 mois de vente
1 mois de réassort, ou de retours plus ou moins massifs
D’autres signes indiquant cette fuite en avant sont perceptibles. On pourrait attribuer uniquement celle-ci par la prégnance des services commerciaux. N’oublions tout de même pas que nombre de maisons d’édition ont été reprises en main par des gestionnaires ou de personne issues d’écoles de commerce. Je vous avais parlé accessoirement d’un abruti du marketing auquel j’ai eu affaire dans ma vie professionnelle. Ce cador ignare a fait du chemin, il est maintenant directeur général dans une maison connue. Qui cela étonnera-t-il ? Cela fait belle lurette que le livre est une marchandise comme les autres. Et elle ce monde-là n’a pas besoin de connaisseurs du livre.
Du reste, il semble bien que ce système soit en bout de course. La logique libérale veut que le vieux monde cède sa place. Nous assistons à la conclusion d’une histoire qui a commencé dans l’après guerre avec les libraires et qui finira sans eux et sans non plus les éditeurs (au sens traditionnel du terme). Depuis longtemps, la programmation de la dématérialisation des biens et des services était en route.
Plus de stock, plus de distribution, plus de diffusion, plus d’imprimerie, seulement quelques graphistes et un service promotionnel réduit.
Une mise à mort progressive du livre.
Nous en voyons maintenant les débuts. Mais ceci est une autre histoire.
Ne nous quittons pas comme ça, dans ce sixième round. Un peu de vaseline sur le pommettes et les arcades sourcilières et je repars. En attendant c’est Belinda qui se charge du panneau.
Ah… Belinda
Dans le septième et dernier round, on tentera de faire un rêve. Belinda y sera aussi.

Index

Index, s. m. Décision de la Chambre syndicale des ouvriers typographes qui interdit aux sociétaires de travailler dans telle ou telle maison, par suite d'infraction de la part du patron aux règlements acceptés. Les imprimeries à l'Index sont celles où le travail n'est pas payé conformément au Tarif. Les ouvriers typographes qui consentent à y travailler sont désignés sous le nom de sarrasins.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

L'Écroulement de la Baliverna ?


Empilé et dépilé gracieusement par Eva Truffaut

Il pleut !

Il pleut ! v. unipers. Exclamation par laquelle un compositeur avertit ses camarades de l'irruption intempestive dans la galerie du prote, du patron ou d'un étranger. Dans quelques maisons, il pleut ! est remplacé par Vingt-deux. Pourquoi vingt-deux ? On n'a jamais pu le savoir.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Jouez donc plutôt aux courses...

— J’ai toutes les originales d'Anatole France sur japon, me disait un jour un grand bibliophile.
... et il ajoutait avec une émotion non feinte, l'œil exorbité, la dextre levée et en enflant la voix :
ET NON COUPÉES !
Car il y a deux sortes de bibliophiles : ceux qui achètent des beaux livres parce qu'ils les aiment, et ceux qui n'achètent des bouquins que pour les mettre en portefeuille ainsi que des valeurs en Bourse, et les vendre au plus haut.
Il serait peut-être plaisant de faire l'apo­logie des seconds qui, dans une œuvre de l'esprit n'apprécient que la qualité de la matière. Mais, sincèrement, je crois que ces gens là sont dans l'erreur.
Je connais bon nombre de libraires spé­cialistes parfaitement avertis, qui se sont lourdement trompés et ont bu, comme on dit vulgairement, de sérieux bouillons. Com­ment l'amateur qui possède beaucoup moins de recoupements, réussirait-il ou le pro­fessionnel échoue ?
Je trouve absurde le quidam qui espère gagner des ors en faisant le commerce illi­cite du livre. C’est un fait que le livre de luxe fait figure de monnaie d'échange et de troc pour beaucoup de gens. Telle personne jetterait à la porte le malotru qui propose­rait de lui acheter le vaisselier de sa salle à manger ou la bergère de son salon mais se montre grandement flattée que le même in­dividu lui offre une somme importante pour tel volume de sa bibliothèque.
Il y a cependant cent autres manières de devenir millionnaire, et avec beaucoup moins de risques : Pourquoi tenter la spécu­lation hasardeuse sur les bouquins de luxe alors qu'on peut, par exemple, s'installer boucher détaillant ou marchand de cercueils avec une certitude de remise et de gain que ne vous donnera jamais le livre.
Peut-être les spéculateurs du livre me diront-ils qu'ils ont le goût du risque ? Alors plutôt que d’acheter des livres pour les revendre, pourquoi ne jouent-ils pas tout bonnement aux courses ?
Les ignorants déclarent qu'on perd tou­jours aux courses, mais les imbéciles après avoir gagné une ou deux fois se persuadent qu'ils vont gagner perpétuellement: ils re­mettent leur chance en jeu une fois de trop et, bien entendu, reperdent ce qu'ils avaient gagné, et même un peu plus.
Il est cependant des gens qui ont gagné aux courses, et qui, leur gain réalisé, se sont retirés du turf et n’ont jamais remis les pieds sur une pelouse. Moi, par exemple.
J'aurai même l'extrême gentillesse, puisque l'occasion s'en présente, de vous indiquer comment j'ai gagné aux courses.
Peut-être personne avant moi n'y avait-il pensé : L'idée m'est venue tout simple­ment de lire tous les jours, pendant une semaine les pronostics de courses et de lire également tous les lendemains les résultats. Cette lecture m'a éclairé : Je me suis aperçu que neuf sur dix des chevaux recommandés par les journaux n'étaient pas ceux qui arri­vaient au poteau.
Quelques minutes de réflexion m'ont alors permis de comprendre que si les chevaux, dits favoris, n'arrivaient presque jamais, c'était que personne — sauf les idiots qui les jouent — n’avait intérêt à ce qu'ils arri­vassent ; à savoir : ni les journalistes sportifs qui ne seraient tout de même pas assez gourdes lorsqu'ils ont un bon tuyau pour le commu­niquer bénévolement à des milliers sinon des millions de lecteurs à seule fin de faire tom­ber la cote ; ni les book qui préfèrent évi­demment payer une fois par hasard à un fou les 400 pour dix d'un tocquard plutôt que 4.000 fois les dix francs de prime d'un favori ; ni les propriétaires, les entraîneurs et les jockeys des favoris qui ont assez de modestie et de jugement pour jouer à coup sûr leurs rivaux.
D'où je conclus que la seule façon de jouer aux courses était de prendre unique­ment les chevaux absolument contre indiqués.
Ayant raisonné de la sorte, je m'amusai à lire le matin des grandes épreuves, tous les journaux donnant les pronostics et à jouer gagnant les deux ou trois chevaux qui non seulement ne figuraient jamais dans les « Études » et les « Pronostics », mais n'étaient point cités ; ou même, dont la présence dans ces grandes épreuves était ac­cueillie par les spécialistes comme une sorte de défi au bon sens, sinon à la plus élé­mentaire pudeur. Je prévoyais Lindbergh...
Je jouai ainsi pendant un mois sans transiger sur mes principes, et mes gains me permirent par la suite de figurer assez honorablement dans la Grande Vie Pari­sienne.
Quittons les chevaux et revenons vivement à nos moutons. S'il me paraît démontré qu'il est normal de gagner aux courses, rien ne me paraît moins probable que de pouvoir réaliser d'importants bénéfices en achetant au prix fort des livres et en les revendant.
Peut-être n'y a-t-il là qu'un quiproquo.
Dans un temps ou les Français n'avaient plus aucune confiance en eux-mêmes, les économistes distingués conseillèrent au menu peuple d'acquérir n'importe quelle marchan­dise et d'aucuns eurent l'idée d'acheter des livres, alors que d'autres accumulaient des complets-vestons ou des mobiliers art-mo­derne. L'année suivante, nul de ces Fran­çais moyens (qui n'auraient eu qu'à gar­der des billets de Banque pour doubler leur capital contrairement aux conseils des crétins d'économistes] ne pensèrent à re­vendre avec bénéfice leurs complets-vestons ni leur mobilier art-moderne, tandis que les acheteurs de livres voulurent se persuader que leurs bouquins — achetés d'ailleurs sans aucun discernement — avaient pris, par suite de la stabilisation monétaire, une valeur considérable... ... Tant pis si les réalités ne correspondirent pas à leurs désirs et si bon nombre de spéculateurs « à la noix » se trouvèrent ruinés.
Disons-le en toute sincérité: le plaisir du bibliophile consiste non pas à vendre mais à acheter. Acheter quand on a « de quoi » et encore plus quand il faut se priver du nécessaire pour s'accorder du su­perflu, voilà où réside le vrai bonheur.
L'agrément du bibliophile authentique, c'est de désirer un livre rarissime, de le rechercher, de fouiner, de dépouiller des ca­talogues, et, le jour ou l’oiseau rare est enfin annoncé à l’horizon, de se précipiter dès potron-minet chez le marchand, le cœur battant, avec la crainte qu'un autre amateur se soit levé plus matin et ne l’ait enlevé; de le trouver —Dieu merci!— sur son rayon, de le prendre en main, de l'examiner, de l'échanger contre une poignée de petits billets crasseux, de rentrer chez lui en le tenant sur son cœur, et, seul à seul avec lui, de le palper, de l’ausculter, de lui dénicher une place d'honneur dans la bibliothèque déjà comble et d'essuyer un reproche amer de la chère épouse qui eût préféré un renard argenté...

Jean Galtier-Boissière : Jouez donc plutôt aux courses...
Préface à Yvonne Périer : Conseils aux bibliophiles
Paris, Émile Hazan, 1930


Signalons que le texte ci-dessus n’est certes pas libre de droit. Le Tenancier le retirera immédiatement à toute demande des ayants droit sans barguigner !

Il n'y en a pas

Il n'y en a pas ! Réponse invariable du chef du matériel, du moins d'après le dire de MM. les paquetiers. Le chef du matériel est chargé, entre autres fonctions, de donner aux paquetiers la distribution et les sortes manquantes. On comprend qu'il soit assailli de tous côtés. On prétend que, d'aussi loin qu'il voit arriver vers lui un homme aux pièces, avant que celui-ci ait ouvert la bouche, il s'empresse de répondre à une demande qui n'a pas encore été formulée par ce désolant: Il n'y en a pas ! Dans quelques maisons, Il n'y en a pas ! est remplacé par Derrière le poêle !

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Fornax vert - Volume 9

Ernest Baudrimont : Altérations & falsifications de l'Absinthe
Brochure 16 pages sur papier fluo, 12X17 cm. Pas de mention de tirage sur beau papier - Tiré à 100 exemplaires.
Collection Fornax vert - Volume 9
Fornax, MMVII

Homme de bois

Homme de bois, s. m. Dénomination ironique qui sert à désigner un ouvrier en conscience ; il est corrigeur, homme de conscience ou chef du matériel. Se dit aujourd'hui à peu près exclusivement de celui qui fait les fonctions avec un metteur en pages.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Une historiette de Béatrice VII

- « Bonjour, tous vos livres sont à 1 euro c’est ça ?
- Non monsieur, seulement ceux dans la caisse devant la boutique. »

Hazard !

Hasard! Expression elliptique et ironique qui peut se traduire par: Cela arrive par hasard! pour dire: Cela arrive très fréquemment. Aujourd'hui, on emploie plus souvent H !.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Épigraphe pour un livre condamné

Lecteur paisible et bucolique,
Sobre et naïf homme de bien,
Jette ce livre saturnien,
Orgiaque et mélancolique.

Si tu n'as fait ta rhétorique
Chez Satan, le rusé doyen,
Jette ! tu n'y comprendrais rien,
Ou tu me croirais hystérique.

Mais si, sans se laisser charmer,
Ton œil sait plonger dans les gouffres,
Lis-moi, pour apprendre à m'aimer ;

Âme curieuse qui souffres
Et vas cherchant ton paradis,
Plains-moi !... sinon, je te maudis !

Charles Baudelaire

Hareng

Hareng, s. m. « Nom que donnent les imprimeurs aux compagnons qui font peu d'ouvrage. Ce nom vient de l'Allemagne. » (Momoro.) Cette expression n'est plus usitée. En Allemagne, ce mot est synonyme de Gras ; on dit: il a reçu son hareng (hærring) pour: il a reçu son savon, son suif, son gras. V. ce mot.

Eugène Boutmy - Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

Les "offices"
(5e round)


On pourrait croire, tout au long des épisodes consacrés au système des offices en libraire, que je me borne à ne décrire qu’un emballement structurel qui serait à la longue fatal à la librairie. S’il est indéniable que les circuits économiques qui ont été mis en place depuis la guerre ont favorisé la dépendance économique du détaillant par rapport à de grands groupes d’édition, il ne faudrait pas pour autant déduire que le libraire est impuissant face à ce procédé qui l’asservit. Il peut s’en affranchir en refusant tout nettement son implication dans ce circuit commercial.
Certes, ce refus lui fera perdre quelques avantages par rapport à ses concurrents encore abonnés aux offices, comme des remises plus confortables, le retour des ouvrages. Il lui faudrait alors prendre conscience que tout ce qu’il commande – en compte ferme – serait une prise de risque, un engagement qui pourrait consacrer un repli de ce dit libraire vers des formes plus conservatrices, moins audacieuses. Mais la question est : comment un libraire qui adhère au système des office peut-il être concerné, puisque rien de ce qu’il reçoit dans ce cadre n’a été vraiment un choix initial ?
Ainsi, d’un côté, nous aurions une race de libraires austères, frileux, parcimonieux mais connaissant pertinemment ce qu’ils défendent. De l’autre un boutiquier qui ne vivrait que de l’éphémère des parutions et des remises en vente.
On a conscience à ce point que le trait est forcé, voire caricatural, car on rencontre nombre de professionnels des deux camps visant aux qualités de l’autre.
Revenons donc à ce libraire qui aurait renoncé aux système des offices. Son enjeu serait de maintenir sa trésorerie tout en répondant aux demandes de sa clientèle. La question d’abord se pose, évidente : un libraire a-t-il le devoir de suivre systématiquement l’actualité, de posséder tout ce dont on parle et même plus dans son fonds ? Bien naïf celui qui pourrait le croire puisque l’on en est à plusieurs centaines de titres de littérature – pour ne citer que cela - parus et répertoriés mensuellement par les bulletins du Cercle de la Librairie. Or, on se doute que même un libraire important adepte des offices ne peut tout absorber. On fera donc son deuil de ces chimères. Ce fantasme qui remonte probablement au mythe de la Bibliothèque d’Alexandrie est commun et se retrouve tantôt dans la supposée complétude de la FNAC ou de la « compétence universelle » des sites de vente électronique. Mais de là à la parcimonie extrême que l’on prêterait à notre libraire janséniste…
Mais après tout, qu’est-ce qui compte ?
Actuellement, la prescription des ouvrages ne se fait plus par l’intermédiaire des libraires. Leurs conseils ne sont plus prépondérants. A une redoutable majorité, l’amateur qui franchit le seuil d’une librairie sait ce qu’il veut par le biais de l’injonction des médias. Ainsi, nous voyons que, dépouillé du choix de son fonds, le libraire se voit aussi privé de la possibilité de défendre ce qu’il vend. Et d’ailleurs, quel intérêt ? D’où, du reste, un certain consensus sur l’absence de nombre de libraires à ce qui est pourtant primordial dans n’importe quel commerce de détail : le conseil ! Gageons qu’un libraire contraint de recentrer ses commandes aura a cœur de vendre des ouvrages qu’il connaît, ne serait-ce que parce qu’il travaille sans filet. En résumé, un libraire qui refuse ce système-là doit reconquérir une clientèle sur un choix restreint, durable (car amener un lecteur honnêtement sur un type d’ouvrage qui n’appartient pas au domaine de la manipulation, du marketing ou de la publicité prend énormément de temps, parfois) et accepter de ne plus courir après l’actualité littéraire (qui ressemble plus en définitive à un défilé de modes) sinon que pour des auteurs qui lui siéent et dont il sait qu’ils auront un impact sur une clientèle qu’il connaît parfaitement.
Sans nul doute, cette évolution vers une certaine responsabilité économique occasionnerait quelques dégâts. On verrait nombre de libraires disparaître de par le fait que, tout à coup, les personnes qui tiennent certaines librairies ne seraient en définitive pas faites pour ce travail, soumis aux aléas d’un choix personnel et au travail d’un fonds véritable (car ce fonds-là n’est plus constitué non plus de livres retournables !) avec une rotation lente. Je pense même que la France se découvrirait tout à coup un grand désert culturel si par un coup de baguette magique on supprimait le système des offices. A moins d’une lubie initiée par un quelconque gesticulateur précoce, on voit mal, du reste comment une telle chose pourrait se produire – de toute façon, nos ministres chargés du commerce sont des amis de la culture.
Par ailleurs, il va de soi que le système des offices, s’il apporte un lâche confort au libraire, est une facilité dont les maisons d’édition ont su faire usage et même fructifier tout au long des années. Comme le remarquait un commentateur d’un précédent billet, ce système a pour avantage d’avancer une trésorerie considérable à l’éditeur, lui permettant même de faire de la cavalerie durant les périodes difficiles. Mais cet aspect si flagrant n’est pourtant pas un bénéfice si spectaculaire. En entérinant les offices à la suite des libraires, les éditeurs ont mis le doigt dans un engrenage dont on s’amusera à décrire les effets dans un billet à venir (car nous ne pensiez tout de même pas vous débarrasser de moi comme cela, non ?)
Revenons encore une fois sur ce fameux libraire en compte ferme. Vous risquez de ne pas trouver chez lui un grand nombre d’ouvrages inutiles : sujets triviaux et rebattus, illustrés médiocrement légendés, premiers jets de romans hâtivement imprimés, proses d’almanach, souvenirs de starlettes, etc., tout bonnement parce que cette marchandise est périssable. Si vous le désirez vraiment, il vous commandera (cela fait partie de son métier et ne peut dignement vous le refuser) ce genre de chose.
A tout le moins, vous rencontrerez certainement quelqu’un qui a lu (et ce n’est pas une tautologie, hélas), dans un endroit qui présente une collection d’ouvrages choisis par ses soins ou ceux de ses collaborateurs éventuels lesquels ne sont plus des manutentionnaires (certaines libraires « à offices » ont un salarié dévolu à la préparation des retours et rien qu’à cela…) Vous devrez vous attendre à une longue discussion, à devoir répondre à quelques discrètes injonctions. Les premiers temps risquent de n’être guère concluants, car il faut du temps pour connaître une personne et plus encore ses lectures. Vous n’achèterez peut être rien la première fois. Mais vous aurez envie d’y retourner, ne serait-ce que parce que l’on a fait attention à vous et que l’on a des chances de se souvenirs de vous la prochaine fois.
Ah zut, je suis en train de décrire un libraire de livres d’occasion, comme George…
Mais, je vous rassure, malgré mes propos pessimistes, je puis vous garantir que ces libraires de neuf existent également.
Allez, je rejoins mon tabouret pour cracher mon protège-dents dans le bassinet. Je respire un grand coup, faut que je soigne mon uppercut… J’ai dû encaisser un mauvais coup, la fille qui porte le numéro a une drôle d’allure.