Un p'tit coup de madame Soleil…

Le tenancier aime bien que l'on se mêle de ses affaires, surtout lorsqu'elles regardent le livre. C'est ainsi que vous allez découvrir ci-dessous un texte d'Otto Naumme qui, dans la vraie vie, est plutôt concerné par le présent article puisqu'il a longtemps été journaliste - et encore un peu - dans le domaine de l'informatique. De quoi ouvrir un débat copieux, on l'espère...

Et voilà ce que c'est de traîner…
Il paraît que la procrastination peut devenir un art, le grand Oscar Wilde ne disait-il du reste pas : "je ne remets jamais au lendemain ce qui pourrait être fait le surlendemain !" ?
Mais bon, il est des circonstances où, à force de remettre, l'on finit par se faire doubler. Je ne compte ainsi même plus le nombre de semaines depuis que j'ai promis pour la première fois à l'auguste Tenancier de ce blog de lui pondre un petit texte sur les livres électroniques et ce que pouvait m'inspirer la "vogue" de ces ersatz de culture lyophilisée, qui sont au "vrai" livre ce que les cola états-uniens sont au champagne…
Bref. A force de traîner, voilà donc que j'ai été lâchement débordé par un très sympathique article de Jean-Luc Porquet dans le Canard Enchaîné de ce jour, intitulé "Coucou, rev'là l'ibouque !". Où il est mis le doigt sur toutes sortes de "tares" de ces gadgets électroniques. Ainsi, après avoir relevé dans la pub de l'un de ces outils cet argument-massue : "(il) aura deux boutons de navigation situés à droite de l'écran pour les droitiers et deux autres à gauche pour les gauchers", l'auteur se fait cette limpide réflexion : "Dire que jusqu'ici, pour feuilleter un bouquin, on n'avait même pas besoin d'un seul bouton !". Je n'aurai pas dit mieux pas plus que je n'aurai mieux exprimé nombre d'opinions habilement étayées du sieur Porquet.
Honte à moi donc d'avoir traîné… Mais puisque me voilà enfin devant "l'œuvre", qui plus est avec le "poids" de cet article à ne pas répéter, autant évoquer ce fameux livre électronique et soumettre quelques idées à son sujet. Avec, en premier lieu, une certitude, qui n'a rien de "bien" ou de "mal", n'est juste qu'un fait : le livre électronique va se développer et se répandre de par le monde. Demain ou dans dix ans, je n'en ai pas la moindre idée. Mais, un jour ou l'autre, une immense part des écrits produits par écrivains, essayistes, biographes et même, euh, comment dire, noircisseurs de papier (un terme qui sera alors galvaudé…) ne sera plus mise à la disposition du public sous forme de support papier imprimé mais uniquement électronique. L'on pourra télécharger un roman comme aujourd'hui un album de musique ou un film. Avec les mêmes possibilités : légalement ou non… Le "piratage" de livres électroniques tiendra surtout au prix des ouvrages : si le roman "dématérialisé" est vendu aussi cher que sur papier, ou avec un trop faible différentiel de prix, l'on sait d'avance ce qui se produira. Un autre problème à soulever, c'est l'existence actuelle (amenée très certainement à perdurer) de plusieurs formats de lecture, bien évidemment incompatibles entre-eux : on ne peut lire avec "l'e-book" Machin le roman "Truc" prévu pour être lu sur le lecteur Chose. Donc, de petits malins se chargeront de transposer le fichier d'un format vers l'autre et de le proposer gratuitement sur le Ouaibe…
L'on en viendra par ailleurs à l'impression à la demande. C'est déjà le cas pour l'auto-édition voire, je crois que l'un des habitués de ce blog en sait quelque chose, de certains éditeurs, loin d'être les pires. Un "contenu" (roman, essai, etc.) sera disponible à un prix plus ou moins élevé, voire gratuitement, en téléchargement ; pour ceux qui le souhaiteront, une impression sera possible. Mais c'est plus cher ! Et il ne s'agira pas, dans l'immense majorité des cas, d'ouvrages de bibliophilie, destinés à durer. L'on parle là d'impression numérique laser sur papier d'entrée de gamme, façonné au moindre coût. Evidemment bien plus destiné au roman de gare (aussi respectable soit-il) qu'au livre d'art. Et l'on oubliera bien évidemment les velin et reliures pleine peau : même si cela devenait possible, les coûts d'impression à l'unité de tels ouvrages seraient probablement exorbitants.
Bon. Donc, le livre électronique, porteur d'autant de défauts qu'on puisse en trouver, va s'imposer, qu'on le veuille ou non. Au détriment du livre papier ? Oui et non. Bien sûr, nous aurons droit au couplet "vert" sur l'économie de papier et les arbres "sauvés" – en oubliant juste au passage les moyens particulièrement "écologiques" servant à produire de l'électricité (charbon, pétrole ou nucléaire). Bien sûr également, les aspects "pratiques" du livre électronique – la possibilité de pouvoir trimballer 15 ou 20 ouvrages sur son livre en permanence, avec en sus un accès à Internet pour télécharger d'autres œuvres – ne manqueront pas de faire en partie pencher la balance vers ces nouveaux supports. Mais le livre tel que nous le connaissons aujourd'hui ne risque pas plus de disparaître que le papier n'a disparu de nos bureaux suite à l'avènement de la micro-informatique. Tout simplement parce qu'il ne répond pas aux mêmes besoins.
Le roman de gare, le "best seller de l'été", le livre de recettes, la biographie de Tartempion de la StarAc ou la nième profession de foi de tel escroc politique (pléonasme) peut bien être dématérialisé, cela n'a aucune importance. C'est le fast-food de la littérature, des "trucs" que l'on peut avoir envie de lire mais qui n'ont aucune valeur matérielle : rares sont les personnes qui auront envie de conserver ces ouvrages pour leur contenant (même si les collectionneurs "fous" du Fleuve Noir Anticipation ou de la Série Noire sont l'exacte antithèse de ce propos…). De fait, qu'ils soient sur papier ou sur écran importe peu.
De l'autre côté, il y a tout ce qui fait l'attrait d'un livre "papier", que je ne ferai pas l'affront de détailler aux lecteurs de ce blog, ils savent bien mieux que moi pourquoi ils aiment et, pour certains, produisent de tels ouvrages. Mais l'on évoquera tout de même des raisons "logiques" : un livre d'art, un ouvrage mêlant texte et photos ou même faisant appel à une mise en page originale (pensons à Queneau et ses Cent mille milliards de poèmes), voilà qui n'est pas prêt de pouvoir être praticable sur un écran de "livre électronique", quand bien même ces écrans s'agrandiraient et gagneraient en souplesse d'utilisation.
Pour les éditeurs, le papier est aussi, s'ils se montrent moins obtus que leurs confrères du disque et du cinéma, un bon moyen de différenciation et de marge. Un roman électronique, c'est un roman, point. Le même sur papier, cela peut être l'opportunité d'apporter des "bonus", par le biais d'une mise en page, d'éléments ajoutés, bref de tout un tas de petites choses qui permettent de commercialiser le livre plus cher tout en titillant chez le lecteur le besoin d'appréhender, de posséder, de conserver. Le côté sensuel du livre, en quelque sorte (face à l'électronique, le papier est effectivement le régime sensuel…).
Reste à déterminer ce que va devenir le métier de libraire dans un tel contexte. Si 80 % ou plus de la production est dématérialisée, comment existera-t-il ? Dans l'ancien, tel que le pratique notre cher Tenancier, l'évolution ne se ressentira probablement pas. Après tout, il commercialise d'ores et déjà ses livres du XIXè siècle via Internet. Et ces ouvrages attireront toujours des collectionneurs tant qu'ils existeront (ah, l'acidité du papier…). Pour le libraire de neuf, en revanche, la situation risque d'évoluer. Vers une activité à mi-chemin entre le libraire actuel et l'éditeur à façon ? Peut-être. Mais forcément avec une ouverture sur Internet, par où il fera preuve de sa capacité de conseil et diffusera des ouvrages à télécharger. Mais aussi via sa boutique traditionnelle, pour présenter et écouler les livres sur papier qui continueront à être produits. Mais les mutations du métier risquent d'être lourdes, et aussi difficiles à digérer pour les "vrais" libraires que le fût l'arrivée sur leur marché des grandes surfaces puis des marchands (de tapis) en ligne.
Bref (si l'on peut dire vu la taille du poulet…), voilà une prospective qui tient tout à fait de madame Soleil (quand même plus sexye qu'Elisabeth Teissier, non ?). Pas plus étayé, pas plus sûr. Et puis bon, on verra bien, hein ?

Otto Naumme

Retour à Faustroll

J'ai demandé récemment à notre ami CLS qui était le véritable auteur de "L'heure sexuelle", figurant dans la bibliothèque du Docteur Faustroll, à la vingtième place.


CLS a réponse à tout.
On s'en convaincra en allant consulter son site où vous trouverez une explication, des images et quelques considérations codicologiques extrêmement intéressantes.
Pour ce faire, cliquez.

Bienvenue chez les Catatoniques !

Ce que vous allez écouter nous révèle les conditions de travail dans certains secteurs de la "nouvelle économie", comme ils appellent. Curieux, elle ressemble plutôt à la vieille économie, la très vieille, même. Comme du Zola ripoliné à l'électron. ou du Zamiatine ergonomique. Une série Z, en tout cas... On appréciera la l'amabilité et la politesse des deux responsables qui ont guidé la reporter.
Ceci est un extrait de l'émission "Service Public" du 26 novembre dernier sur France Inter :


Je remercie le libraire, Monsieur Bruno Sepulchre, qui a diffusé le lien vers le site d'où j'ai a pu extraire cet enregistrement. Il est du reste juste que je vous le donne ici.

Le tenancier préfère Greta Garbo

Le tenancier du présent blog lit parfois Télérama.
Chacun son cadavre dans le placard.
Fréquemment, il arrive que l'on y parle de livre. Le tenancier évite, comme il évitait dans sa folle jeunesse de regarder Apostrophe à la téloche. Il préférait plutôt la tête blafarde de Claude-Jean Philippe qui venait lui parler, après, de Garbo par Cukor, par exemple (Mais pas que cela, il se serait fait tuer pour n'importe quel film avec ELLE).
Or, il est arrivé une chose fatale, un fait sur lequel on n'y peut rien, un accident stupide : le tenancier à égaré ses yeux sur un encart dans un article, une citation en blanc sur fond parme, la chose qu'on ne peut éviter.
Voici la citation :
"Numérique ou pas numérique, qui dira au lecteur quelle traduction de Virginia Woolf est la meilleure parmi celles qui sont disponibles si ce n'est le libraire ?"
Philippe Touron (Librairie Le Divan, Paris)
Ainsi, j'ignorais jusqu'à maintenant qu'il y eut plusieurs traductions d'un titre de Virginia Woolf simultanément disponibles dans l'édition en France... Il est vrai, après tout, que Virginia Woolf est un auteur suffisamment universel pour qu'un éditeur - qui rappelons-le, généralement, exploite les droits exclusifs d'une oeuvre littéraire - mette à disposition du grand public plusieurs traductions de l'un de ses ouvrages, en même temps, et continue de prospérer.
Blague à part, je ne sais pas si Philippe Touron, du Divan, ou Nathalie Crom la rédactrice de l'article ont songé à se relire, mais une chose est sûre : numérique ou pas, sur papier ou gravé sur une peau de banane, je ne confierais pas mon envie de littérature à un type qui me déclare cela, impavide, dans un canard tiré à 624 000 exemplaires payants déclarés.
Je l'avais bien remarqué, déjà. La librairie de neuf va mal. Et ce n'est pas forcément à cause du manque de clients.


Le Livre numérique, une petite révolution, article de Nathalie Crom
Télérama n° 3072 du 26/11/2008


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DIMANCHE MATIN :

Voici ce que le tenancier reçoit de CLS :

"Le tenancier se met le doigt dans l'oeil pour une fois (ce qui est rare, il faut en convenir). En ce moment il existe bien, disponibles, en français, au moins deux traductions différentes d'un roman de notre chère Virginie Looup (je me suis permis de traduire le nom aussi... aurais-je eu tort ?) : Mrs Dalloway. Au livre de poche, traduction de Pascale Michon et en Folio, traduction de Marie-Claire Pasquier, préface de Bernard Brugière (tiens, un homme !).
Notre cher tenancier, nous comprenons cela, est très accaparé et n'a guère le temps d'écouter France-cul qui a fait voici quelques jours (une semaine ou deux) une émission là-dessus..."
... et le tenancier avait vérifié plutôt deux fois qu'une que deux traductions ne coexistaient pas. Il ne lui reste qu'à présenter ses excuses à Nathalie Crom et Philippe Touron.
Le tenancier reviendra tout de même plus tard sur le malaise qui existe dans la librairie de neuf et dont la cause n'est pas forcément l'abandon du lectorat.
N'empêche, quelle boulette !

Encore une bibliothèque

IV

DES LIVRES PAIRS DU DOCTEUR


Dans une propriété ci-dessus dénommée, et après ouverture faite par M. LOURDEAU, serrurier à Paris, n° 205, rue Nicolas Flamel, réserves faites d’un lit en toile de cuivre vernie, long de douze mètres, sans literie, d’une chaise d’ivoire et d’une table d’onyx et d’or, vingt-sept volumes dépareillés, tant brochés que reliés, dont les noms suivent :

1. BAUDELAIRE, un tome d’EDGAR POE, traduction.
2. BERGERAC, Œuvres, tome II, contenant l’Histoire des Etats et Empires du Soleil, et l’Histoire des Oiseaux.
3. L’Evangile de SAINT LUC, en grec.
4. BLOY, Le Mendiant ingrat.
5. COLERIDGE, The Rime of the ancient Mariner.
6. DARIEN, Le Voleur.
7. DESBORDES-VALMORE, Le Serment des petits hommes.
8. ELSKAMP, Enluminures.
9. Un volume dépareillé du Théâtre de FLORIAN.
10. Un volume dépareillé des Mille et Une Nuits, traduction GALLAND.
11. GRABBE, Scherz, Satire, Ironie und tiefere Bedeutung, comédie en trois actes.
12. KAHN, Le Conte de l’or et du Silence.
13. LAUTRÉAMONT, Les Chants de Maldoror.
14. MAETERLINCK, Aglavaine et Sélysette.
15. MALLARMÉ, Vers et prose.
16. MENDÈS, Gog.
17. L’Odyssée, édition Teubner.
18. PÉLADAN, Babylone.
19. RABELAIS.
20. JEAN DE CHILRA, L’Heure sexuelle.
21. HENRI DE RÉGNIER, La Canne de jaspe.
22. RIMBAUD, Les Illuminations.
23. SCHWOB, La Croisade des enfants.
24. Ubu Roi.
25. VERLAINE, Sagesse.
26. VERHAEREN, Les Campagnes hallucinées.
27. VERNE, Le Voyage au centre de la Terre.

Plus trois gravures pendues à la muraille, une affiche de TOULOUSE-LAUTREC, Jane Avril ; une de BONNARD, La Revue blanche ; un portrait du sieur Faustroll, par AUBREY BEARDSLEY, et une vieille image, laquelle nous a paru sans valeur, saint Cado, de l’imprimerie Oberthür de Rennes.
Dans la cave, par suite de l’inondation, nous n’avons pu y pénétrer. Elle nous a paru pleine jusqu’à une hauteur de deux mètres, sans tonneaux ni bouteilles, de vins et d’alcools librement mêlés.
J’ai établi pour gardien, en l’absence de la partie saisie, le sieur Delmor de Pionsec, l’un de mes témoins ci-après nommé. La vente aura lieu le jour qui sera fixé ultérieurement, heure de midi, sur la place de l’Opéra.
Et de tout ce que dessus j’ai rédigé le présent procès-verbal, auquel j’ai vaqué de huit heures du matin à deux heures 3/4 de relevée, et dont j’ai laissé copie à la partie saisie, ès mains de M. le commissaire de police susnommé, et au gardien, et sous réserve de dénonciation, le tout en présence et assisté des sieurs Delmor de Pionsec et Troccon, praticiens, demeurant à Paris, 37, rue Pavée, témoins requis qui ont avec moi signé original et copie. Coût : Trente-deux francs 40 centimes. Il a été employé pour les copies deux feuilles de papier spécial dont le montant est de fr. 1,20 centimes. Signé : Lourdeau, serrurier. Signé : Solarcable, commissaire. Signé : Delmor de Pionsec. Signé : Troccon, témoins. Signé : Panmuphle, ce dernier huissier. Enregistré à Paris le 11 février 1898. Reçu cinq francs. Signé Liconet. P.C.C. (Illisible.)

Alfred Jarry : Gestes et Opinions du Docteur Faustroll, pataphysicien (1911)


Le tenancier clôt ici et provisoirement sa promenade dans les bibliothèques, confiant au destin et à ses lectures, au plaisir, la provende d'autres textes sur le sujet, et toutes ces sortes de choses. Et puis, pourquoi pas, il laisse à ses éventuels lecteurs le soin de lui apporter d'autres balades dans les bibliothèques imaginaires...

Une autre bibliothèque

« Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, ménagée à l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de dimension égale à celle que je venais de quitter.
C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir, incrustés de cuivre, supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de livres uniformément reliés. Ils suivaient le contour de la salle et se terminaient à leur partie inférieure par de vastes divans, capitonnés de cuir marron, qui offraient les courbes les plus confortables. De légers pupitres mobiles, en s'écartant ou se rapprochant à volonté, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. La lumière électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre globes dépolis à demi engagés dans les volutes du plafond. Je regardais avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée, et je ne pouvais en croire mes yeux.
« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut vous suivre au plus profond des mers.
— Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le professeur ? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vous offre-t-il un repos aussi complet ?
— Non monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du vôtre. Vous possédez là six ou sept mille volumes...
— Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce jour-là, j'ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes derniers journaux, et depuis je veux croire que l'humanité n'a plus ni pensé ni écrit. Ces livres, monsieur le professeur, sont d'ailleurs à votre disposition, et vous pourrez en user librement. »


Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la bibliothèque. Livres de science, de morale et de littérature, écrits en toutes langues, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage d'économie politique ; ils semblaient être sévèrement proscrits du bord. Détail curieux, tous ces livres étaient indistinctement classés, en quelque langue qu’ils fussent écrits, et ce mélange prouvait que le capitaine du Nautilus devait lire couramment les volumes que sa main prenait au hasard.
Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d’œuvre des maîtres anciens et modernes, c’est-à-dire tout ce que l’humanité a produit de plus beau dans l’histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu’à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu’à Michelet, depuis Rabelais jusqu’à Mme Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait les frais de cette bibliothèque ; les livres de mécanique, de balistique, de géologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les ouvrages d’histoire naturelle, et je compris qu’ils formaient la principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout l’Arago, les travaux de Foucault, d’Henri Sainte-Claire Deville, de Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de Berthelot, de l’abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury, d’Agassiz, etc., les mémoires de l’Académie des sciences, les bulletins des diverses sociétés de géographie, etc., et, en bon rang, les deux volumes qui m’avaient peut-être valu cet accueil relativement charitable du capitaine Nemo. Parmi les œuvres de Joseph Bertrand, son livre intitulé Les Fondateurs de l’Astronomie me donna même une date certaine ; et comme je savais qu’il avait paru dans le courant de 1865, je pus en conclure que l’installation du Nautilus ne remontait pas à une époque postérieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine. J’espérai, d’ailleurs, que des ouvrages plus récents encore me permettraient de fixer exactement cette époque ; mais j’avais le temps de faire cette recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à travers les merveilles du Nautilus. »

Jules Verne : Vingt mille lieues sous les mers

Le tenancier, très modeste verniste amateur et néanmoins vétilleux, a décelé une possible incohérence dans le texte ci-dessus. La trouverez-vous ?
(Pour le jeu de mot idiot autour de ce titre de livre, ce n'est pas la peine, je le connais)

Une bibliothèque

« […] Sa bibliothèque se trouvait au quatrième et dernier étage de la maison sise au 24 rue Ehrlich. La porte de l’appartement était gardée par trois serrures compliquées. Il les ouvrit, traversa le vestibule dans lequel se trouvait un porte-manteau et pénétra dans son cabinet de travail. Il déposa avec précaution la serviette sur un fauteuil, puis se mit à aller et venir à travers l’enfilade des quatre vastes et hautes pièces qui formaient sa bibliothèque. Tous les murs étaient garnis de livres jusqu’au plafond. Son regard les parcourut lentement de bas en haut. Des fenêtres avaient été aménagées dans le plafond ; il était fier de cet éclairage par le haut. Les fenêtres latérales avaient été murées, il y a des années, après d’âpres luttes avec le propriétaire. Ainsi, il avait gagné, dans chaque pièce, un quatrième côté : autant de place conquise pour les livres. De plus, il lui semblait qu’une lumière venant du haut et qui éclairait également tous les rayons, était meilleure et mieux adaptée à ses rapports avec les livres. En même temps que les fenêtres latérales disparaissaient, s’évanouissait aussi la tentation d’observer les allées et venues dans la rue, une mauvaise habitude qui fait perdre du temps et qu’on apporte incontestablement avec soi en naissant. Chaque jour, avant de s’asseoir à sa table de travail, il bénissait la bonne idée initiale et l’esprit de suite auxquels il devait la réalisation de son vœu suprême : posséder une bibliothèque bien fournie, bien rangée, fermée de tous côtés et dans laquelle nul meuble superflu, nul intrus ne venait détourner le cours de ses graves pensées.
La première pièce servait de cabinet de travail. Un vieux bureau massif, un fauteuil devant et un autre dans l’angle opposé en constituaient tout le mobilier. En outre, il y avait là un divan qui se faisait tout petit et que les yeux de Kien ignoraient volontiers parce qu’il se contentait d’y dormir. Aux murs était accrochée une échelle mobile. Elle était plus importante que le divan et se promenait de pièce en pièce au cours de la journée. En effet, pas une chaise ne venait troubler le vide des trois autres pièces. Il n’y avait ni table, ni armoire, ni poêle pour rompre la monotonie bigarrée des rayons. De beaux tapis épais qui recouvraient partout le sol réchauffaient le demi-jour sévère qui unissait les quatre pièces aux portes largement ouvertes en un seul vaste hall. »

Elias Canetti : Auto-da-fé
Traduit de l’allemand par Paule Arhex
Gallimard, 1968


Le tenancier a bien conscience d'outrepasser les normes en matière de citation littéraire. Il espère qu'on voudra bien l'excuser...

Constat

... et le tenancier, se retournant sur le chemin déjà parcouru, s'exclame : "Bouffre et zut, déjà le cinquantième article sur ce blog".
Comme le temps n'épargne rien, ni l'inspiration, ni l'envie, ni le plaisir, le tenancier soupire : "Pourvu que ça dure".
On l'espère.

abrév. - 1ere part. (version 1.2)

Honte à moi ! Il s'avère que je ne connais pas du tout mes abréviations. Merci à CLS de rétablir les choses telles qu'elles sont...

Au tenancier dans son état actuel dont j'ai bien peur qu'il manifeste une légère tendance à la liquéfaction...

Ce n'est pas ça du tout, pour votre truc, là, des abréviations ! Mais alors, pas du tout du tout. D'abord, corrigeons une faute grave : "auto." ne saurait être une abréviation. La troncature d'un mot dans ce type d'abréviation se pratique toujours après une consonne, jamais après une voyelle. Veillez donc, désormais, à ne jamais plus reproduire une telle aberration, maintenant que vous savez.
Mais il y a bien pis dans notre constat du pas du tout du tout. Il y a qu'avec le dos de la cuillère, vous nous enduisez d'une couche d'erreur copieuse et volontaire. Heureusement que le cls passait par là pour remettre vos lecteurs sur le droit chemin. On trouvera ci-dessous le rétablissement (à la force des poignets) d'une vérité que vous avez plus ou moins défigurée :


A

anc. --- ancré. Utilisé pour décrire de manière elliptique un ouvrage de marine ou un ouvrage de la famille des Alde.

ant. --- antony. Employé pour désigner tout ouvrage édité à Antony, ceux de l'Astronaute mort, par exemple.

aq., aquar. --- aquarium. Désigne la catégorie d'ouvrages sur l'aquariophilie, l'aquaculture et la pisciculture.

atl. --- atlante. Gros ouvrages sans intérêt, empilés de chaque côté des portes de la librairie, un peu comme des cariatides.

autogr. --- autogrill. Du nom de l'invention brevetée par Thomas Edison en 1898 qui associait à un livre, une résistance chauffante qui permettait de lire au parc en hiver. De nombreux accidents causant le plus souvent l'amputation d'une ou deux mains ont fait retirer de la circulation et détruire les livres autogrill. Ils sont d'une insigne rareté et très recherchés par les amateurs avides d'émotions fortes.

B

bas. --- basique ou basoche. Usuels ou livres sur le droit.

biblogr. --- biblogratuit. Mot valise inventé par un libraire facétieux pour désigner les ouvrages invendables ajoutés d'autorité sur la pile d'un client dans le but de s'en débarrasser.

br. --- brûlé. Ouvrages récupérés après un incendie, vendus pour le texte s'il n'y a pas d'atteinte.

brad. --- bradé. Expression employée pour faire croire au client potentiel qu'il va faire une bonne affaire.

C

cart. --- cartésien. Ouvrage dont la reliure mal faite penche, donc elle est.

coll. --- collé. Ouvrage dont les pages adhèrent les unes aux autres.

collab. --- collabois. Ouvrage réparé à la colle à bois par un libraire peu scrupuleux.

corresp. --- corresponsable. Ouvrages en coédition.

coul. --- coulage. Un exemplaire de coulage est un ouvrage "emprunté" dans le stock d'un éditeur sans lui demander son avis.

crit. --- criterium. Ouvrage annoté au crayon. Un plus pour l'ouvrage quand les notes sont de l'auteur ou d'une célébrité. A gommer sinon.

col. --- colombin. Ouvrage orné de taches peu ragoutantes.

collect. --- collecteur. Ouvrage imposant qui nage en eaux troubles. Certains jeunes libraires, par dérision (co-lecteurs), désignent ainsi les ouvrages récupérés auprès des bibliothèques de prêt.

correct. --- correctionnelle. Ouvrages relatif à la justice non dans son côté basochien (voir bas.) mais dans son côté spectaculaire.

couv. --- couverture. [Seul mot bien interprété par le taulier.] Désigne l'enveloppe extérieure du livre mais aussi les ouvrages d'espionnage et et ceux sur les taupes.

couv. cons. --- couverture consignée. Vieille pratique qui n'a plus cours. Il fut un temps où les frais d'impression en couleurs des couvertures étaient tels que les lecteurs n'auraient pu les acheter. Elles étaient donc louées et consignées. Pour récupérer son argent, le lecteur devait rapporter, parfois à regret, sa couverture à l'éditeur. Ce qui explique qu'on trouve de nombreux ouvrages reliés sans couverture.

couv. ill. --- couverture illuminée. Couverture transparente, façon vitrail, rétroéclairée à l'aide d'un habile système de miroirs qui renvoient la lumière du soleil (de la lune).

couv. impr. --- couverture imprégnée. Couverture enduite d'une cire parfumée qui sert à la fois à protéger le matériau de reliure et à prévenir de la sécheresse les mains des lecteurs.

couv. orig. --- couverture originaire. Couverture dont la provenance est attestée.

D

ded. --- dédommagement. Ouvrage qui, dans sa vie antérieure, a été offert en compensation d'un dommage causé.

dess. --- dessert. Ouvrage mièvre, offrant des propos mielleux ou trop sucrés.

dépl. --- déplaisant. Ouvrage laid et de proportions douteuses.

dérel. --- déréliction. Tome dépareillé.

d.-b. --- de Belgique. Provenance.

d.-ch. --- de Suisse. Id.

d.-m. --- du Maroc. Id.

d.-v. --- du Vénézuela. Id.

dir. --- dirimé. Ouvrage incomplet, auquel manquent des pages.

dor. --- dormitif. Ouvrage soporifique, ou sur les drogues, ou sur les anesthésiques.

dos fr. --- dos français. Dos décoré de motifs bleus, blancs et rouges.

CLS

abrév. - 1ere part.

Ce petit répertoire des abréviations n’est pas complet, loin s’en faut. En effet, on pourrait allègrement en doubler les entrées… Cette pratique utilisée par les rédacteurs de catalogues en papier obéissait à une volonté d’économiser de la place. Éditer un catalogue coûtait cher.
Désormais, l’internet a quelque peu révolutionné la pratique du catalogage et l’on écrit plus volontiers en toutes lettres les parties descriptives d’un ouvrage. Reste que, les habitudes aidant, certains libraires – dont moi – perdurent à mettre des abréviations dans leurs descriptifs. Et puis, sans doute quelques lecteurs de ce blog consultent encore des « catalogues papier »… on espère alors que ceci leur sera utile.
Voici les abréviations de A à D. On en trouvera d’autres tous les mois.

A

anc. --- ancien
ant. --- antique
aq., aquar. --- aquarelle
atl. --- atlas
auto., autogr. --- autographe

B

bas. --- basane
biblogr. --- bibliographie, bibliographique
br. --- broché
brad. --- bradel

C

cart. --- cartonné, cartonnage
coll. --- collection
collab. --- collaboration
corresp. --- correspondance
coul. --- couleurs
crit. --- critique
col. --- colonnes
collect. --- collective
correct. --- correction
couv. --- couverture
couv. cons. --- couverture conservée
couv. ill. --- couverture illustrée
couv. impr. --- couverture imprimée
couv. orig. --- couverture originale

D

ded. --- dédicace
dess. --- dessins
dépl. --- dépliant
dérel. --- dérelié
d-b. --- demi-basane (également : ½ bas.)
d-ch. --- demi-chagrin (également : ½ chagr.)
d-m. --- demi-maroquin (également : ½ mar.)
d-v. --- demi-veau (également : ½ veau)
dir. --- direction (sous la direction de)
dor.
--- doré
dos fr. --- dos frotté

(à suivre)

Sale temps

J'ai appris il y a peu le décès de François Caradec.
Pour qui s'intéresse à la littérature fin-de-siècle, il a été un guide précieux et jamais ennuyeux. Il se chargea également de l'édition de certains auteurs, tel Alphonse Allais, fut membre de l'OuLiPo...
Le tenancier ayant horreur des notices nécrologiques, il se bornera à donner un mince aperçu de ses productions ci-dessous et à renvoyer les curieux vers le blog de Fornax, lequel publia des choses fort intéressantes.




Voici un aperçu de ses productions :
Par l'OuLiPo
Par Fatrazie
Par l'Alamblog

Et un entretien, toujours à l'Alamblog

Une amorce de plaisir

Il a existé un temps privé de télévision où l'une des rares distractions réservées à la population était la lecture à bon marché. Elle prenait place dans les canards, ou les fascicules vendus par colportage, les bibliothèques populaires qui firent florès dans la deuxième partie du XIXe siècle. Il y avait encore la possibilité de se constituer une bibliothèque personnelle en se procurant des petites brochures qui contenaient un récit complet, des romans sur mauvais papiers et enfin d'autres fascicules qui proposaient un récit à suivre que l'on complétait à chaque parution, hebdomadaire ou mensuelle...
Cela ne vous dit rien ?
Ainsi les maisons Altaya ou Atlas ne font guère preuve aujourd'hui d'originalité en proposant de leur côté des séries télévisées découpées en plusieurs DVD - souvent en nombre supérieur à l'édition vendue dans les circuits classiques et donc plus chères globalement. Le procédé existait dans l'édition populaire et semble avoir été répandu. Sue, Ponson du Terrail, Paul de Kock et bien d'autres encore furent également publiés en livraisons, livraisons que l'on conservait parfois précieusement à fins de reliures, pour ceux qui voulaient se constituer une bibliothèque.
Pour cela, chaque livraison était numérotée, comme les cahiers d'un ouvrage classique, puisque l'on en avait retiré les couvertures provisoires. Les illustrations fournies à part comportaient parfois des indications d'insertion pour le relieur, afin de lui faciliter le travail. Souvent imprimées sur deux colonnes, ces brochures pouvaient avoir un format respectable : in-4° ou grand in-8°. Le papier n'était guère de bonne qualité car les ouvrages produits en grand nombre à un prix réduit, précisément à une époque ou arrivaient les papiers qui comportaient des fibres de bois (se reporter à l'article sur l'acidité du papier, pour en savoir un peu plus...). De plus, les conditions de conservation des ouvrages n'étaient pas tout le temps idéales : rousseurs, piqures, manques, épidermures, insolations... tous ces mots - tous ces maux - et bien d'autres que j'ai négligés, qui marquent la subtile ou plus directe sénescence d'un livre vinrent atteindre ces productions populaires.
Ainsi, comme par une sorte de déterminisme dans la Sélection Naturelle, le Livre Populaire avait choisi de survivre par la quantité de ses représentants et non par leur capacité de résistance individuelle.
Mais ce n'est pas exactement de cela dont on voudrait parler ici.
Il reste encore des pages vierges pour raconter l'histoire de l'Édition Populaire.
En effet, si nous connaissons bien Féval, ou Souvestre et Allain, que dire de leurs éditeurs ? Qui connait la biographie de Jules Rouff et de Ferenczi. Et même, qui pourra nous donner sur la longueur d'un livre, l'histoire de la collection Le Livre Populaire, chez Arthème Fayard ? Certes quelques études ont été faites, mais guère de l'importance qui fut portée à leurs contemporains comme Hachette, Calmann-Lévy, Hetzel, etc.
Il aurait fallu explorer les pratiques éditoriales, les méthodes de contrats, les relations qui régissaient ces éditeurs à leurs auteurs (négriers, paternalistes, complices ?) et enfin les pratiques commerciales. Ainsi ces méthodes de ventes par fascicules - qui ne sont pas sans rappeler du reste la pratique des exemplas au moyen âge - trouve-t-elle, comme je disais plus haut, une résonnance encore actuelle.
On s'en convaincra en observant les images ci-dessous.



Ce n'est pas tant l'originalité du roman ni l'intérêt des illustrations mais bel et bien la mention qui orne cette couverture conservée qui attise notre attention. Eh oui, le premier fascicule était gratuit ! Gageons que le talent de l'auteur conjugué à l'habileté commerciale de l'éditeur surent séduire nombres de lecteurs !
Signalons que ce lecteur s'embarquait pour une lecture de longue durée puisque ce roman est contenu dans deux forts in-8° de plus de 2000 pages en tout.
La première brochure gratuite ou à prix réduit, rien de tel pour appâter...
Progressivement, cette méthode de vente du livre va se marginaliser, le livre populaire va réduire la voilure, se transformer en livre de poche et ne plus raconter la même histoire, plus aux même personnes.
On a dit que "l'audiovisuel" tuerait le livre. C'est faux.
Il a tué le livre populaire.
Mais, curieusement, sa pratique commerciale va renaître sous les oripeaux de son criminel, à votre kiosque, toutes les semaines.

Un corbeau aux ailes dissymétriques...

Je reçois à l'instant un très aimable message, dont j'extrais une question à propos de l'article précédent :
Votre dernière photo montre deux doubles pages avec deux grands fonds différents en page paire ; qch m'échappe, mais quoi ?
A cela, il faut au préalable expliquer ce qu'est un "grand fond". L'organisation d'un bloc de texte dans un livre se conforme a un certain nombre de règles typographiques. Certaines sont évidentes et tiennent à la tradition, laquelle remonte au temps des manuscrits. Ainsi, l'on observera que les textes dans la plupart des ouvrages occupent une place qui n'est pas centrée sur la page. En effet le bord extérieur et le bas présentent un plus grand espace vierge. On observera d'ailleurs une sorte de progression de cet espace à partir de l'intérieur de la page jusque vers le bas de celle-ci, comme une progression en escargot, du plus petit espace au plus grand. Ces espaces vierges ont une appellation précise, bien sûr ! En partant de l'intérieur de la page, c'est à dire de l'endroit ou l'ouvrage est relié aux autres, nous trouverons le "petit fond", le haut de la page s'appellera "la tête", le bord extérieur "le grand fond" et le bas "le pied".
Pour résumer - et donc trahir - les raisons de cette position dissymétrique du texte, on évoquera la tradition des annotations marginales dans les manuscrits et la nécessité de poser le pouce sur le papier sans cacher le texte tout en tenant le livre. Il y a également une notion d'harmonie héritée de l'esthétique de la Renaissance et à laquelle Manuce n'était point étranger. Ces remarques valent pour la plupart des ouvrages que vous possédez dans votre bibliothèque. Nous y sommes tellement habitués que nous éprouvons parfois une sorte de désagrément lorsque ces fonds sont bousculés, par prétention esthétique ou par ignorance.
Ceci posé, revenons à la question de mon commentateur hélas anonyme et traduisons là en essayant de se faire pardonner une éventuelle traîtrise :
Votre dernière photo montre deux doubles pages avec deux bords extérieurs (les grands fonds, donc) différents en page paire (c'est à dire la page de gauche); qch m'échappe, mais quoi ?

Revenons à l'ouvrage imprimé par Guy Levis Mano. Le problème était le suivant : Comment représenter trois versions d'un même texte sur deux pages tout en conservant une certaine harmonie de présentation, une vue aérée de ces textes alors que l'on ne dispose que d'un format de feuille réduit ? La solution était simple mais extrêmement judicieuse : Il suffisait de plier la feuille non par son milieu mais à son tiers et de répéter la même chose pour la feuille suivante, mais en inversant le pliage ! Bien évidemment, l'imposition (c'est à dire la disposition des pages sur la feuille avant impression) tenait compte de ce pliage dissymétrique pour arriver à présenter les trois versions du même poème dans une présentation équilibrée et non contrainte.
C'est ainsi que l'on constate un déséquilibre dès que les pages sont désolidarisées, d'où le trouble de mon aimable correspondant.
Cette édition du Corbeau fut tirée à 840 exemplaires, tous en feuilles (c'est à dire ni agrafés, ni brochés). On imagine le poète-typographe pliant patiemment ses feuilles une nuit de 1967 sous l'oeil du Corbeau lui-même...
... Les ténèbres et rien de plus !

Le Corbeau et quatre poètes








Il est des livres qui vous rendent plus riches qu'une entière bibliothèque.
Guy Levis Mano créait des ouvrages de ce genre.
Voici un ouvrage qui figure dans ma bibliothèque personnelle, une oeuvre à quatre voix, celle de Poe qui l'a écrite, celle de Mallarmé et Baudelaire qui l'on traduite et celle de Guy Levis Mano qui l'a imprimée, celle de quatre poètes.
Pour ceux qui aiment les livres singuliers, curieux et beaux imprimés par Guy Levis Mano, allez sur le site de l'association qui perpétue sa mémoire et son oeuvre.

Nouvelles du Front - V

Si l’on excepte le blog tenu par Henri Lhéritier, il est relativement difficile de trouver pâture pour notre curiosité, pour ce qui concerne la littérature. Sans vouloir être bégueule ni élitiste, on voudrait apprendre des choses et non assister à une suite de postures qui sont à peine des critiques, dans la production électronique actuelle. Je cause, bien sûr, de ce qui a un niveau professionnel… Mais ce qui fait le charme et l’intérêt du blog cité plus haut, c’est qu’il parle de livres épuisés depuis longtemps. L’enjeu n’est pas le même et, du reste, son auteur est plutôt éloigné des passions du microcosme.
Cela dit, la passion n’est pas mauvaise non plus, surtout lorsqu’il s’agit de remettre les pendules à l’heure. Ainsi, l’alamblog vient de publier un long article de Marc Dachy sur le futuriste italien Marinetti. Difficile de résumer ici la teneur de ce long texte très documenté et passionnant qui remet en cause l’admiration automatique, voire pavlovienne, de tout ce qui s’autoproclame d’avant-garde. Marinetti d’avant-garde ? Rien de moins vrai, proclame Marc Dachy, Marinetti était un fasciste fervent qui avait usurpé sa réputation.


Texte revigorant et qui nomme bien les choses.
Nous reviendrons, du reste, un de ces jours sur le rôle du libraire dans la diffusion de certains textes ou de propagateur de certaines idées reçues en matière littéraire, ou des couleuvres qu’on aimerait bien le voir avaler. Nous en avons éprouvé récemment les effets.
Il est des moments où l’on n’a pas besoin de chercher pour trouver des choses intéressantes. Elles viennent toutes seules. C’est Philippe Haumont qui m’envoie un courrier électronique – message général qu’il a dû expédier à tous mes confrères - pour signaler la création d’un blog consacré à son père Jacques Haumont, typographe, éditeur d’ouvrages subtilement beaux que l’on retrouve de temps à autre dans les catalogues de confrères bibliophiles avertis. Par ailleurs, chose appréciable pour le libraire (donc maniaque !) que je suis, le blog met à disposition un catalogue de ses productions.


Si l’on voulait se convaincre que Jacques Haumont était un Grand Monsieur du livre, il suffira de se reporter au blog de Fornax ou Christian Laucou le considère comme l’un de ses maîtres. Le signataire a l’extrême faiblesse de penser que le sieur Laucou sait de quoi il parle. Il ne peut donc qu’adhérer.


Allez voir le blog sur Jacques Haumont, humaniste, résistant, et créateur de livres… nous nous y retrouverons certainement tôt ou tard !
Revenons brièvement sur le blog de Fornax pour une curiosité littéraire, à savoir une série d’ouvrages dont nous retrouvons les protagonistes d’un titre à l’autre mais chaque fois rédigé par un auteur différent, mais quel auteur ! Rien de neuf, donc, sous le Soleil de l’édition et, nantis de cette précieuse notion vous pourrez vous gausser de ceux qui vantent l’originalité de la série Le Poulpe. Merci Fornax !


Dans les séries « A quoi bon se fatiguer à chercher » et « Nos lecteurs ont du talent », l’ami Otto Neaume m’a fait parvenir un lien qui mène à la page de la British Library consacrée à la reproduction digitale de textes anciens : Shakespeare, Chaucer, la Grande Charte, la Bible de Gutenberg (la « 42 lignes »), etc. Site très agréablement présenté. On ne se privera pas de faire, à l’avenir un petit tour des bibliothèques nationales pour jeter un coup d’œil sur leurs trésors.