Une amorce de plaisir

Il a existé un temps privé de télévision où l'une des rares distractions réservées à la population était la lecture à bon marché. Elle prenait place dans les canards, ou les fascicules vendus par colportage, les bibliothèques populaires qui firent florès dans la deuxième partie du XIXe siècle. Il y avait encore la possibilité de se constituer une bibliothèque personnelle en se procurant des petites brochures qui contenaient un récit complet, des romans sur mauvais papiers et enfin d'autres fascicules qui proposaient un récit à suivre que l'on complétait à chaque parution, hebdomadaire ou mensuelle...
Cela ne vous dit rien ?
Ainsi les maisons Altaya ou Atlas ne font guère preuve aujourd'hui d'originalité en proposant de leur côté des séries télévisées découpées en plusieurs DVD - souvent en nombre supérieur à l'édition vendue dans les circuits classiques et donc plus chères globalement. Le procédé existait dans l'édition populaire et semble avoir été répandu. Sue, Ponson du Terrail, Paul de Kock et bien d'autres encore furent également publiés en livraisons, livraisons que l'on conservait parfois précieusement à fins de reliures, pour ceux qui voulaient se constituer une bibliothèque.
Pour cela, chaque livraison était numérotée, comme les cahiers d'un ouvrage classique, puisque l'on en avait retiré les couvertures provisoires. Les illustrations fournies à part comportaient parfois des indications d'insertion pour le relieur, afin de lui faciliter le travail. Souvent imprimées sur deux colonnes, ces brochures pouvaient avoir un format respectable : in-4° ou grand in-8°. Le papier n'était guère de bonne qualité car les ouvrages produits en grand nombre à un prix réduit, précisément à une époque ou arrivaient les papiers qui comportaient des fibres de bois (se reporter à l'article sur l'acidité du papier, pour en savoir un peu plus...). De plus, les conditions de conservation des ouvrages n'étaient pas tout le temps idéales : rousseurs, piqures, manques, épidermures, insolations... tous ces mots - tous ces maux - et bien d'autres que j'ai négligés, qui marquent la subtile ou plus directe sénescence d'un livre vinrent atteindre ces productions populaires.
Ainsi, comme par une sorte de déterminisme dans la Sélection Naturelle, le Livre Populaire avait choisi de survivre par la quantité de ses représentants et non par leur capacité de résistance individuelle.
Mais ce n'est pas exactement de cela dont on voudrait parler ici.
Il reste encore des pages vierges pour raconter l'histoire de l'Édition Populaire.
En effet, si nous connaissons bien Féval, ou Souvestre et Allain, que dire de leurs éditeurs ? Qui connait la biographie de Jules Rouff et de Ferenczi. Et même, qui pourra nous donner sur la longueur d'un livre, l'histoire de la collection Le Livre Populaire, chez Arthème Fayard ? Certes quelques études ont été faites, mais guère de l'importance qui fut portée à leurs contemporains comme Hachette, Calmann-Lévy, Hetzel, etc.
Il aurait fallu explorer les pratiques éditoriales, les méthodes de contrats, les relations qui régissaient ces éditeurs à leurs auteurs (négriers, paternalistes, complices ?) et enfin les pratiques commerciales. Ainsi ces méthodes de ventes par fascicules - qui ne sont pas sans rappeler du reste la pratique des exemplas au moyen âge - trouve-t-elle, comme je disais plus haut, une résonnance encore actuelle.
On s'en convaincra en observant les images ci-dessous.



Ce n'est pas tant l'originalité du roman ni l'intérêt des illustrations mais bel et bien la mention qui orne cette couverture conservée qui attise notre attention. Eh oui, le premier fascicule était gratuit ! Gageons que le talent de l'auteur conjugué à l'habileté commerciale de l'éditeur surent séduire nombres de lecteurs !
Signalons que ce lecteur s'embarquait pour une lecture de longue durée puisque ce roman est contenu dans deux forts in-8° de plus de 2000 pages en tout.
La première brochure gratuite ou à prix réduit, rien de tel pour appâter...
Progressivement, cette méthode de vente du livre va se marginaliser, le livre populaire va réduire la voilure, se transformer en livre de poche et ne plus raconter la même histoire, plus aux même personnes.
On a dit que "l'audiovisuel" tuerait le livre. C'est faux.
Il a tué le livre populaire.
Mais, curieusement, sa pratique commerciale va renaître sous les oripeaux de son criminel, à votre kiosque, toutes les semaines.

Un corbeau aux ailes dissymétriques...

Je reçois à l'instant un très aimable message, dont j'extrais une question à propos de l'article précédent :
Votre dernière photo montre deux doubles pages avec deux grands fonds différents en page paire ; qch m'échappe, mais quoi ?
A cela, il faut au préalable expliquer ce qu'est un "grand fond". L'organisation d'un bloc de texte dans un livre se conforme a un certain nombre de règles typographiques. Certaines sont évidentes et tiennent à la tradition, laquelle remonte au temps des manuscrits. Ainsi, l'on observera que les textes dans la plupart des ouvrages occupent une place qui n'est pas centrée sur la page. En effet le bord extérieur et le bas présentent un plus grand espace vierge. On observera d'ailleurs une sorte de progression de cet espace à partir de l'intérieur de la page jusque vers le bas de celle-ci, comme une progression en escargot, du plus petit espace au plus grand. Ces espaces vierges ont une appellation précise, bien sûr ! En partant de l'intérieur de la page, c'est à dire de l'endroit ou l'ouvrage est relié aux autres, nous trouverons le "petit fond", le haut de la page s'appellera "la tête", le bord extérieur "le grand fond" et le bas "le pied".
Pour résumer - et donc trahir - les raisons de cette position dissymétrique du texte, on évoquera la tradition des annotations marginales dans les manuscrits et la nécessité de poser le pouce sur le papier sans cacher le texte tout en tenant le livre. Il y a également une notion d'harmonie héritée de l'esthétique de la Renaissance et à laquelle Manuce n'était point étranger. Ces remarques valent pour la plupart des ouvrages que vous possédez dans votre bibliothèque. Nous y sommes tellement habitués que nous éprouvons parfois une sorte de désagrément lorsque ces fonds sont bousculés, par prétention esthétique ou par ignorance.
Ceci posé, revenons à la question de mon commentateur hélas anonyme et traduisons là en essayant de se faire pardonner une éventuelle traîtrise :
Votre dernière photo montre deux doubles pages avec deux bords extérieurs (les grands fonds, donc) différents en page paire (c'est à dire la page de gauche); qch m'échappe, mais quoi ?

Revenons à l'ouvrage imprimé par Guy Levis Mano. Le problème était le suivant : Comment représenter trois versions d'un même texte sur deux pages tout en conservant une certaine harmonie de présentation, une vue aérée de ces textes alors que l'on ne dispose que d'un format de feuille réduit ? La solution était simple mais extrêmement judicieuse : Il suffisait de plier la feuille non par son milieu mais à son tiers et de répéter la même chose pour la feuille suivante, mais en inversant le pliage ! Bien évidemment, l'imposition (c'est à dire la disposition des pages sur la feuille avant impression) tenait compte de ce pliage dissymétrique pour arriver à présenter les trois versions du même poème dans une présentation équilibrée et non contrainte.
C'est ainsi que l'on constate un déséquilibre dès que les pages sont désolidarisées, d'où le trouble de mon aimable correspondant.
Cette édition du Corbeau fut tirée à 840 exemplaires, tous en feuilles (c'est à dire ni agrafés, ni brochés). On imagine le poète-typographe pliant patiemment ses feuilles une nuit de 1967 sous l'oeil du Corbeau lui-même...
... Les ténèbres et rien de plus !

Le Corbeau et quatre poètes








Il est des livres qui vous rendent plus riches qu'une entière bibliothèque.
Guy Levis Mano créait des ouvrages de ce genre.
Voici un ouvrage qui figure dans ma bibliothèque personnelle, une oeuvre à quatre voix, celle de Poe qui l'a écrite, celle de Mallarmé et Baudelaire qui l'on traduite et celle de Guy Levis Mano qui l'a imprimée, celle de quatre poètes.
Pour ceux qui aiment les livres singuliers, curieux et beaux imprimés par Guy Levis Mano, allez sur le site de l'association qui perpétue sa mémoire et son oeuvre.

Nouvelles du Front - V

Si l’on excepte le blog tenu par Henri Lhéritier, il est relativement difficile de trouver pâture pour notre curiosité, pour ce qui concerne la littérature. Sans vouloir être bégueule ni élitiste, on voudrait apprendre des choses et non assister à une suite de postures qui sont à peine des critiques, dans la production électronique actuelle. Je cause, bien sûr, de ce qui a un niveau professionnel… Mais ce qui fait le charme et l’intérêt du blog cité plus haut, c’est qu’il parle de livres épuisés depuis longtemps. L’enjeu n’est pas le même et, du reste, son auteur est plutôt éloigné des passions du microcosme.
Cela dit, la passion n’est pas mauvaise non plus, surtout lorsqu’il s’agit de remettre les pendules à l’heure. Ainsi, l’alamblog vient de publier un long article de Marc Dachy sur le futuriste italien Marinetti. Difficile de résumer ici la teneur de ce long texte très documenté et passionnant qui remet en cause l’admiration automatique, voire pavlovienne, de tout ce qui s’autoproclame d’avant-garde. Marinetti d’avant-garde ? Rien de moins vrai, proclame Marc Dachy, Marinetti était un fasciste fervent qui avait usurpé sa réputation.


Texte revigorant et qui nomme bien les choses.
Nous reviendrons, du reste, un de ces jours sur le rôle du libraire dans la diffusion de certains textes ou de propagateur de certaines idées reçues en matière littéraire, ou des couleuvres qu’on aimerait bien le voir avaler. Nous en avons éprouvé récemment les effets.
Il est des moments où l’on n’a pas besoin de chercher pour trouver des choses intéressantes. Elles viennent toutes seules. C’est Philippe Haumont qui m’envoie un courrier électronique – message général qu’il a dû expédier à tous mes confrères - pour signaler la création d’un blog consacré à son père Jacques Haumont, typographe, éditeur d’ouvrages subtilement beaux que l’on retrouve de temps à autre dans les catalogues de confrères bibliophiles avertis. Par ailleurs, chose appréciable pour le libraire (donc maniaque !) que je suis, le blog met à disposition un catalogue de ses productions.


Si l’on voulait se convaincre que Jacques Haumont était un Grand Monsieur du livre, il suffira de se reporter au blog de Fornax ou Christian Laucou le considère comme l’un de ses maîtres. Le signataire a l’extrême faiblesse de penser que le sieur Laucou sait de quoi il parle. Il ne peut donc qu’adhérer.


Allez voir le blog sur Jacques Haumont, humaniste, résistant, et créateur de livres… nous nous y retrouverons certainement tôt ou tard !
Revenons brièvement sur le blog de Fornax pour une curiosité littéraire, à savoir une série d’ouvrages dont nous retrouvons les protagonistes d’un titre à l’autre mais chaque fois rédigé par un auteur différent, mais quel auteur ! Rien de neuf, donc, sous le Soleil de l’édition et, nantis de cette précieuse notion vous pourrez vous gausser de ceux qui vantent l’originalité de la série Le Poulpe. Merci Fornax !


Dans les séries « A quoi bon se fatiguer à chercher » et « Nos lecteurs ont du talent », l’ami Otto Neaume m’a fait parvenir un lien qui mène à la page de la British Library consacrée à la reproduction digitale de textes anciens : Shakespeare, Chaucer, la Grande Charte, la Bible de Gutenberg (la « 42 lignes »), etc. Site très agréablement présenté. On ne se privera pas de faire, à l’avenir un petit tour des bibliothèques nationales pour jeter un coup d’œil sur leurs trésors.

Jours de Catalogue - III

(suite)


L’homme se nourrit de pain et d’eau et erre longuement dans les ténèbres de l’amour. Il ne lui reste que la sourde insatisfaction des livres qu’il a déjà lus et la mince idée que ces dits livres pourraient lui survivre. C’est pour cela qu’il aime les éditions sur beau papier et qu’il a existé des catalogues pour les vendre.

Et c’est ainsi que les samedis du Catalogue existèrent : acmé du bibliophile, marathon du libraire.

Ce jour là, l’ouverture est symphonique. Clients et téléphone vous interpellent, vous hèlent et se lamentent. Cinq ou six amateurs piaffent à l’entrée, catalogue à la main, annoté dans tous les sens. Certains viennent retirer des ouvrages déjà réservés au téléphone, d’autres avec une liste et une infime partie n’a rien sinon qu’une idée fixe.

Au premier de ces messieurs (sur 300 personnes à recevoir le catalogue, il ne devait y avoir qu’une dizaine de femmes) : déclinaison du nom, course à la réserve, pile réservée, rapportée et posée sur la table qui occupe le centre de la librairie. On l’abandonne aussitôt pour le suivant : même chose, pile plus importante. Celui-là en délaissera plus de la moitié. Il a usé de son droit de réserver les ouvrages. N’avait nulle envie de les acheter. Voulait les voir. On remballe ce qu’il n’a pas pris et on recherche dans les demandes non assouvies ce qui pourrait bien correspondre. On insère les livres dans les piles déjà réservées, bonne surprise pour le client, ou l’on met de côté momentanément, dans l’attente d’un moment clément ou l’on pourra enfin utiliser le téléphone. Le premier client vous interpelle : « Et le Gide, alors ? ». Vendu, trois fois vendu, dix mille fois vendu.

Pfff.

Au suivant. « Ah ben, c’est bien dommage, pour le Gide ». Celui-là est venu avec son catalogue, annoté à chaque page avec quelques signes ésotériques. Il faudra décrypter, car il vous le confie. Charge à vous d’éplucher le dit catalogue pour en retirer les ouvrages. On comprend enfin la logique des signes une fois arrivé à la dernière page. On se rend compte que les références marquées d’une croix n’étaient pas à sortir, sauf si elles étaient entourées d’un cercle. Une dizaine de livres à ranger, du coup. Et pas le temps : le premier amateur vous hèle, il veut soit passer à la caisse ou bien veut voir un autre livre. S’indigne presque que l’on se s’occupe pas exclusivement de lui. Pendant ce temps là, un de ceux qui n’était pas encore servi, un nouveau venu depuis l’ouverture, louche sur le tas d’un autre. Ce dernier interpose un dos méfiant et presque rancuneux entre le curieux et son butin.

Au suivant. Un hotu, un monosyllabique. Ne vous confiera pas son catalogue. Ne vous donnera sa commande que titre par titre. Après avoir examiné le bouquin, vous renverra à la réserve du catalogue chercher l’ouvrage suivant. Et les clients qui s’accumulent.

Au suivant. Un libraire - Tiens, les voilà ! Celui-ci, jeune type, sympa, grand amateur d’ouvrages du XIXe siècle, confectionne des catalogues qui sont des petits chefs-d’œuvre d’érudition et d’humour. Oui ? On l’a encore… Çui-là aussi. Le Gide ? Non. On se confie, on fait part de son étonnement. Y’a-t-il une raison pour que l’on demande plus spécialement ce titre ? Parce que Gide, hein, actuellement… L’interrogé ne sait pas. Vous le dirait certainement, mais… Voulait le voir, comme ça, en passant. Règle avec les 10% de remise confraternelle. Remet son casque et repart sur sa rutilante moto.

Suivant. Ah ! Le prof de Janson... Plutôt éclectique. Pas le temps de converser comme nous le faisons habituellement et avec grand plaisir pour ma part, lors de ses visites régulières.

Suivant. Gros client de la librairie. Avocat féru de littérature, a déjà rédigé plusieurs ouvrages autour de ses préoccupations, si je puis dire. Il va rester longuement. L’un des rares à ne pas demander le Gide. Il l’a. Règle. Son chauffeur prendra les ouvrages plus tard.

Suivant…

Suivant…

Et encore, et encore : particuliers, libraires, bibliothèques, de tous poils et de différentes humeurs, polis, affables ou revêches. Cette journée va voir défiler toute une galerie de personnages, défilé qui se renouvela trois fois par an pendant plus de treize ans passés à la librairie.

Nous avons vieilli ensemble, vu les goûts évoluer, vu certains amateurs rentrer dans une discrète dèche, d’autres disparaître, vu des jeunes cadors qui voulaient nous apprendre des choses, en avoir appris beaucoup, avoir contredit aussi, un peu. Vu des drames en direct, des exemplaires convoités, ratés de peu, et la désolation, la détresse et parfois la colère.

Nous avons entendu le mot « merde » plusieurs fois au téléphone, et des compliments.

Avec le recul, j’ai une affection toute particulière pour une espèce qui fréquentait la librairie Delatte, les jours de catalogue : les acheteurs de petite bibliophilie, les éditions originales sur papier d’édition ou alors d’auteur tombés en disgrâce à un moment donné : Han Ryner, France, Istrati, etc. C’était une règle de la maison : le catalogue était également constitué de petites choses, destinées aux impécunieux, aux jeunes loups dont les crocs n’avaient pas encore poussé ou bien aux vieux lions qui dormaient à côté de leurs dents.

Il reste désormais cette sorte de saveur amère que provoquent les souvenirs, celle d’une époque révolue, dans un lieu précis, intense.

Et cette question lancinante : qu’est-ce qu’il avait de si spécial, ce Gide ?

Acidité du papier

L'acidité est le plus grave et le plus vaste problème concernant la pérennité du livre. Ce phénomène provoque la dégradation du papier qui devient cassant, s’émiette, se transforme en poussière dès que vous ouvrez le livre. Le problème touche, semble-t-il, près de trois millions d’ouvrages conservés à la Bibliothèque Nationale. On peut penser que la majorité des bibliothèques conservant un fonds un peu ancien est également touchée par le problème puisque l’acidité atteint tous les ouvrages publiés entre la moitié du XIXe siècle jusqu’aux années 80.
Au cours de l’année 1840, une pénurie de papier sévit en France. La production traditionnelle à base de chiffon ou de lin ne pouvait plus faire face à l’essor spectaculaire de la presse et de l’édition. A cette véritable révolution éditoriale il fallut répondre par des techniques de production alternatives. Les industriels proposèrent en 1844 un procédé de production du papier à partir de bois de résineux, le liant étant opéré par un mélange de colophane et de sulfate d’aluminium en milieu acide. Or ce procédé engendre avec le temps des acides qui hydrolysent la cellulose. Cette destruction lente est inégale selon les éditeurs, les ouvrages ou même parfois à l’intérieur d’un tirage. Aucun procédé de conservation simple et bon marché n’est satisfaisant. La plupart des ouvrages que nous lisons encore maintenant dureront moins qu’un ouvrage publié au XVIIe ou au XVIIIe siècle. Il vous suffit, pour vous en convaincre, d’ouvrir l’un de ceux-là et de le comparer à un titre sur bouffant d’édition publié ne serait-ce qu’il y a une trentaine d’années.
De même, on ne s’étonnera pas de voir certains ouvrages du Mercure de France de la période symboliste s’émietter en une sorte de neige brune lorsqu’on en entrouvre les pages.
Le seul recours à cette destruction est un procédé par autoclave qui libère les acides, qu’utilise la Bibliothèque Nationale. Mais ces systèmes sont longs et ne permettront de ne sauver que les parties les plus précieuses des collections. Des choix devront être faits. L’autre solution est la numérisation des textes. Les curieux et les amateurs se reporteront avec bonheur au site de la Bibliothèque Nationale et sa bibliothèque numérisée GALLICA. Cette solution est destructrice, elle impose un démembrement des ouvrages ou, à tout le moins une cassure des dos. Elle implique – et ce sera certainement le sujet d’un autre article – que le choix du format électronique soit lui-même pérenne. Pour notre part, nous avons du mal à penser que les formats en vigueur soient définitifs et craignons plutôt que les normes de numérisation ne deviennent rapidement obsolètes…
En réalité, bien que les éditeurs et les imprimeurs n’y eurent pas songé en apparence, une technique de conservation du papier était déjà à l’œuvre bien avant 1844. Il s’agissait tout simplement de la manie de décliner les éditions en tirages de luxe. Ainsi, la plupart des beaux papiers utilisés provenaient – et même encore maintenant – de productions semi-artisanales excluant la pulpe de bois : Hollande, Japon, Vergé, Pur Fil, Chine, etc. ont gardé leur fraîcheur tandis que les tirages ordinaires brunissent et s’effacent sous leur encre.
La bibliophilie est un facteur de conservation des livres, mais nous savions déjà que ce n’était pas qu’une activité de dangereux maniaques.
A l’heure, actuelle, on a de plus en plus recours à des papiers qui excluent la pulpe de bois. Ces normes internationales sont de plus en plus adoptées par les éditeurs. L’exemple le plus célèbre en France est l’édition courante de Harry Potter. J’ai assisté, lors d’un voyage en Finlande, à la fabrication de ce type de papier.
Il est désormais temps de retrousser nos manches et de faire des réimpressions de nos éditions préférées. Elles pourront être lues alors que nous-mêmes aurons été mordus définitivement par l’acidité du temps.

Cet articulet n'aurait pu être rédigé sans la lecture enrichissante de l'article de Bertrand Lavédrine : "Comment sauver les livres ?", publié dans le numéro 323 de la revue Pour La Science (septembre 2004). On trouvera également un long développement sur les normes du papier permanent ici.

Jours de Catalogue - II

(suite)

Ainsi donc, la Terre tourne autour du Soleil comme les jolies filles tournent la tête des hommes. Tout ce beau monde tourne sur son axe. Cela donne la nuit et le jour, et la tiédeur du matin, au fond du lit. Après avoir dormi et goûté à quelques félicités, le libraire retourne à son labeur. Et ce jour n’est point comme les autres. C’est la deuxième journée du Catalogue !
Cette librairie – comme bien d’autres – ouvrait à dix heures du matin. Ces jours-là, pas question de ménage ou de réception de livres. Le téléphone sonnait déjà avant l’ouverture, avant notre arrivée. Il me semble encore que le téléphone devait sonner depuis huit heures du matin. Sonnerie vibrionnante, impérieuse qui commandait comme lorsque l’on sonnait jadis un domestique. Et il fallait bien répondre. Nous étions là pour cela.
J’étais désigné volontaire.
Je décrochais donc.
« - Bonjour, Librairie De…
- Allo ! Vous avez le numéro… mais pourquoi vous ne mettez pas de numéro à votre catalogue, hein ? Ah la la. Attendez, hein ? C’est page… - bruit de feuillets tournés fébrilement – voilà : page 5, c’est le Gide.
- Je regrette, Monsieur, mais le livre est parti, déjà.
- Comment, parti ? Mais je suis le premier à vous téléphoner, ça fait plus de trois quart d’heure que je suis en ligne. Vous faites des passe-droits, j’en suis sûr.
- Mais non, Monsieur, seulement des personnes ont dû recevoir le catalogue avant vous, hier, et le Gide a été vendu, voilà tout. D’ailleurs vous n’étiez pas le seul à le… »
Le bruit de la tonalité m’a rendu muet. Le client m’a raccroché au nez. Personne fort sympathique au demeurant lorsqu’elle passe hors des périodes du Catalogue… J’ai tout de même noté sa demande. On ne sait jamais. Il va falloir que je raccroche. Auparavant, je range soigneusement le papier contenant la commande du Gide dans un dossier. Je prépare une autre feuille. Je raccroche. Et cela sonne immédiatement.
Là, il s’agit de l’amateur de littérature – uniquement des originales impeccables – des années 50 & 60. Plutôt des Editions de Minuit. Homme sérieux. Je note : un Robbe-Grillet, les deux Beckett (nous avions mis ces livres dans le catalogue avec une nette arrière-pensée à son égard, bien qu’il les eu boudés lorsque nous les lui avions proposés directement !). Et puis… il serait très intéressé par le Gide que nous proposons, vous savez le… Je lui dis de ne pas quitter et je cours devant le rayonnage, en extrais les ouvrages et les rapporte à côté du téléphone.
« -Ils sont en bon état ?
- Oh oui, comme nous l’indiquions, non coupés, extrêmement frais !
- Et le Gide ?
- Je regrette… » - etc.
Il passe demain dans l’après-midi. Le lendemain est un samedi. Nous préméditions l’envoi des catalogues afin que la plupart des clients puissent accéder à la librairie, fort éloignée des contrées civilisées, puisque nous sommes dans le XVIe arrondissement de Paris... le bout du monde !
Le téléphone va sonner sans discontinuer pendant toute la journée. Les clients de province entrent dans la danse. Là, il faut donner le total des ouvrages, estimer le poids, indiquer le prix du port recommandé. Le paquet sera expédié après réception du chèque.
Effet subtil et à la fois radical des 35h : la ruée vers la librairie commence en début d’après-midi de ce vendredi…
Ah ! Voici mon amateur d’Aragon. Homme à la retraite confortable, notre bibliophile se rend acquéreur également de quelques originales récentes, quelques fois, fraîchement sorties des presses. Généralement des « Collection Blanche » de chez Gallimard – tirage sur Hollande, bien évidemment. Invariablement revêtu d’un imperméable mastic pas très frais, notre homme trimballe avec lui une sacoche noire comme mon prof en troisième en avait. Il faudra emballer trrrrès soigneusement son acquisition dans du papier kraft. Il surveillera l’opération avec un regard quelque peu suspicieux à mon égard, me recalera éventuellement si je ne le fais point dans les règles, ce qui est déjà arrivé. Ensuite, il mettra son bien dans la sacoche, simple transit vers l’armoire métallique. Éventuellement, il nous prendra le tirage ordinaire pour le lire. Il va pour prendre congé… hésite. Heum, s’il pouvait voir le Gide…
A peine ce client sorti, v’là le prof d’université, qui entre. Sale type. M’a déjà menacé un jour parce que, par ordre de ma Bien Aimée Direction, l’on interdisait l’accès du rayon du catalogue – qui se situait dans l’arrière-boutique – à quiconque. Me l’a joué menaçant. J’avais une certaine patience avec les désagréables. Toujours était-il que je passais la main pour celui-là, à défaut de la consacrer à un autre exercice…
Ainsi, je réponds à la question posée en première partie : oui, il y avait des pignoufs et un ou deux individus que mes pauvres ressources lexicales m’obligent à appeler des connards.
Ils étaient rares et suffisamment dilués. L’exemple ci-dessus était le plus outré, cador à talonnettes, fort avec les faibles, sirupeux avec qui pouvait lui apporter un avantage comme les libraires – et non la valetaille qui pouvait travailler avec ceux-là.
Il faut de tout pour faire un monde. Et le microcosme des clients du catalogue n’échappait pas à cette sentence prudhommesque.
Hélas.
Le soir est tombé, la librairie ferme une demi-heure plus tard, parce qu’un client ne pourra pas passer le lendemain. On l’aime bien, on reste un peu.
Demain, c’est samedi…

(à suivre...)

Luis Mariano, etc. - Suite

Encore une fois, on ne pouvait laisser à l'abri du regard un tel commentaire ! Le Laucou a encore frappé...

Si certains libraires logent rue des Balances, d'autre n'hésitent pas à les balancer... Belle mentalité !
Balancez donc, M. de la Feuille d'automne, balancez donc aussi les con-frères qui cassent de l'illustré pour le vendre à la planche en jetant le texte jugé inutile, ou ceux qui vendent de l'incunable au feuillet, balancez donc les délicats copistes qui se substituent aux auteurs trop fatigués pour calligraphier des envois sur les gardes blanches de tous les exemplaires d'un tirage (du gâchis, n'est-ce pas, de laisser ces emplacements inoccupés), balancez donc les subtils restaurateurs qui réparent les couvertures outragées au kraft gommé, au ruban adhésif, à la colle de poisson voire au pansement Urgo, balancez, balancez, n'hésitez pas... Nous ne sommes pas durs de la Feuille, nous vous entendons.

cls,
du syndicat des lanterniers-massicoteurs.

P.-S. : Au sujet de la revue inaugurée par cette phrase historique :"La France compte 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement", elle connut, à ma connaissance, 3 couvertures et 2 formats. Nous vous envoyons une photographie appuyant nos dires par courrier séparé. Vous aurez donc le loisir de la joindre à mon badin propos si vous décidez, monsieur le modérateur-balanceur, qu'il est - ce propos - suffisamment modéré.

Luis Mariano aurait pu la faire...

Le plaisir qui distingue l’amateur de livres du libraire réside dans le fait que la culpabilité devient fort volatile lorsqu’il s’agit d’acquérir un livre. En effet, si l’amateur rogne sur les vacances et même sur le kilo de BF15 qu’il destine à ses enfants faméliques, le libraire, lui, n’a à se préoccuper que du contenu de son compte et du peu d’estime qu’il voue à son banquier, pour les plus aventureux.
Délivré de l’indignation familiale, de l’opprobre de l’Assistance Publique, redevable seulement à son éthique financière, le libraire peut entrer chez un confrère et acheter.
C’est ce que je fais. C‘est ce que je fis à Toulouse dernièrement.
Un petit dictionnaire de littérature a ainsi rejoint ma documentation. Il concerne les prosateurs du XIXe siècle et sera fort utile pour se renseigner sur quelques auteurs mineurs.
Et puis, le soussigné à fait l’acquisition d’un petit lot de revues :
6 numéros de La Lanterne
2 numéros du Diable à Quatre
On ne saurait dédaigner la prose de Rochefort, personnage fort en gueule, pamphlétaire, communard, déporté à « la Nouvelle », amant de Louise Michel, évadé dans d’épiques circonstances, devenu boulangiste et antidreyfusard. On se reportera à ses écrits pour plus de renseignements encore.


Sur les six numéros de La Lanterne, quatre ont été rognés d’une façon horrifiante, à tel point qu’une partie du texte d’un des numéros à été « tutoyée » (Sans manque, dirai-je dans ma notice)
Mais quelle est la raison de ce rognage éhonté ?
S’agit-il d’un ratage d’un relieur, par exemple, lequel ayant la mission de rassembler ces numéros en un volume unique et calibré, dérapa sous son massicot ?
On en doute.


En réalité cette pratique du rognage des ouvrages a perduré encore récemment. Ainsi, nous avons pu voir quelques exemplaires de la collection « Anticipation » aux éditions Fleuve Noir (La série « à la Fusée », pour les connaisseurs) entamés sur leurs tranches. Nous l’avons constaté sur des brochures populaires, ou très courantes à des époques antérieures.
Cet exercice était souvent pratiqué par des bouquinistes, contemporains de la production des ouvrages concernés. L’abondance et le peu de valeur – à l’époque – des ouvrages autorisait à ce que l’on rogne considérablement les fascicules, considérant que seul le texte importait. On rognait car l’on avait ni la patience ni le temps de nettoyer ces tranches.
Le recours au massicot était donc le plus simple.
C’est ainsi que le moitié de mon acquisition a senti le vent de la lame.
Il se trouve par ailleurs que chacun des exemplaires rognés porte sur son premier plat l’étiquette d’un libraire toulousain. Bien que placées bien bas, très proche des tranches, les étiquettes n’ont pas été coupées. On déduira que le libraire en question n’était pas étranger à tout cela et qu’il signa son forfait. On notera dans les images – circonstance aggravante – la maladresse insigne avec laquelle l’opération fut menée : rognage en biais et au mépris des proportions originelles…
Le fait est rare, d’autant que ces ouvrages ne restent pas longtemps en vie tant leur vice est flagrant. Reste que le temps répare un peu l’affront. La Lanterne se raréfie et l’on est toujours content de compléter une série, même avec un exemplaire bancal, en attendant mieux. Bien sûr, ces ouvrages de second choix ont une valeur moindre. Mais ils ont leur utilité, parfois.
Quant à Bompard, Libraire, rue des Balances, 38, à Toulouse, on ouvrira son caveau et l’on tournera son crâne en arrière afin qu’il contemple éternellement le forfait qu’il a laissé derrière lui.


Le titre ? Quoi, le titre ?
Ah oui ! Parce que :

Massicot, Massiiiicoooot, sous le Soleil qui chante hi !

Oui, bon, je sors.

Déception !

L'abondance de marques-page dans l'ouverture d'un carton de revues laissait présager un filon dans le deuxième, puisque mieux fourni.
Hélas : que deux marques-page...
On ne se plaindra pas trop longtemps, tout de même.
Le premier est dans la continuité tabagique. Nul doute qu'un collectionneur acharné dispose d'une liste complète de ces bouts de carton. On peut présumer qu'elle se décline en une infinité de modèles. Mais nous avons là, déjà, un bon départ de collection.

Recto & verso d'après René Vincent

Le second m'a quelque peu fait bicher. Je sais que l'on ne doit pas rire du malheur des autres, mais la présence de ce marque-page dans un numéro en date de 1939 a quelque chose d'irrésistiblement comique. Je doute fort que l'éventuel souscripteur de cette prestigieuse maison ait pu être remboursé de quoi que ce soit.


A Phil, qui me demandait si je distribuais ces marques-page, la réponse est négative. D'abord, cela signifierait que je ferais du favoritisme et, ensuite, à qui les distribuer ? En effet l'on m'achète des ouvrages pour ce qu'ils sont (contenus littéraires ou contenants bibliophiliques) et non pour ce qui y serait inséré. Du reste, nous avons vu que la conservation de marques-page à l'intérieur des livres pouvait être dangereuse. Je les en retire donc et constitue une collection malgré moi, comme pas mal de confrères, d'ailleurs.
Je ne les vends pas non plus, sans doute parce que j'y tiens plus que je ne voudrais l'admettre...

Jours de Catalogue - I

Le lecteur attentif s’en souviendra, je l’avais lâchement abandonné au terme de l’impression d’un catalogue d’éditions originales. L’opération durait plusieurs jours et occupait une grande partie du temps de travail qui, d’ordinaire, était dévolue à la vente, au catalogage, à la réception des ouvrages neufs ou d’occasion (cette librairie s’occupait des deux) et toutes ces sortes de choses.
Les brochures une fois constituées, triées, expédiées, il ne restait plus que l’attente de la réception du catalogue par nos clients – temps de latence qui ressemblait fort à une veillée d’armes au cours de laquelle nous nous employions à préparer la logistique : carton ondulé, feuilles de kraft, ficelle pour les paquets, ultime recouvrement des ouvrages du catalogue avec du papier cristal pour ceux qui auraient échappé à notre vigilance, ou dont la couverture précédente, à nos yeux, avait soudainement par trop jauni.
La durée de notre attente était relativement brève, malgré le fait que nous faisions l’expédition des enveloppes du catalogue au tarif « lent » qui existait encore, à cette époque où la Poste était un service public non soumis aux lois du marché mais plutôt une sorte de modus vivendi entre le délai sourcilleux et le festina lente, le tout régi, vraisemblablement, par un Olympe poussiéreux habité par les dieux Afnor et Cerfa. (Olympe, vraiment ? Plutôt le Walhalla, vu les noms).
Mais cette attente quelque peu affairée était le prélude à un déferlement à côté duquel la Horde d’Or n’était qu’un aimable rassemblement d’adeptes du camping municipal.
En effet, les barbares allaient frapper à notre porte.
Ainsi, le matin du jour J, nous guettions le téléphone et lancions des augures sur celui qui appellerait le premier ou sur le livre qui partirait en premier.
Le catalogue commençait toujours lentement - un ou deux coups de fil, priant de mettre de côté telle originale de Gide, de Maurois, de Mauriac ou, fantaisie inouïe, un beau papier de Martin Du Gard, pas Roger, Maurice, le cousin, l’autre. Ensuite venait le « trou » traditionnel, césure qui indiquait que le service postal du matin était passé, certes, mais qu’il n’avait pas touché ceux qui étaient partis travailler. Car, loin de l’image du rentier, le bibliophile a un emploi dûment rémunéré, ce qui lui assure entre autres la provende de son vice… Les livres réservés rejoignaient une table où devaient s’aligner les piles. Chaque réservation comportait un bout de papier avec le nom du client et la date de réservation. La Haute Autorité de la librairie était sourcilleuse là-dessus : les réservations n’excédaient pas 48 h ! Cette disposition était appliquée avec rigueur et je dirais même avec véhémence. On ne délivrait d’indulgence que pour des raisons impérieuses. On ne plaisantait pas avec les réservations, ah mais !
Arrivait l’heure du déjeuner où les premières salves sérieuses étaient lancées. A pleines bordées, on recevait des mitrailles de commandes : un, dix, quinze livres sortaient du rayon – large de 3,50 m sur 2,50 m de hauteur – pour rejoindre la table des réservations. Arrivaient fugacement quelques drames, pas les plus importants, un Gide déjà retenu, par exemple. Rien n’était encore perdu, on escomptait sur le désintérêt du client ou sur son retard, ce qui reporterait la réservation sur l’autre client. Tout y était encore mousse et pampre, les manifestations de déception ne dépassaient pas les bornes, car l’on était porté par l’espoir.
La fin de l’après-midi voyait les premiers clients arriver ; il sera utile par la suite que l’on revienne sur la typologie du bibliophile. Mais à tout le moins, déjà, on pourrait déceler le Déterminé qui après un bref examen du livre emportait son butin dans une certaine économie de geste et de parole, le Dubitatif qui, après quelques affèteries et manières, ne prendrait qu’une partie de la réservation. Miracle : l’un de ces derniers a laissé le Gide convoité par un autre. Nous téléphonons et sommes immédiatement parés de toutes les vertus. Le soir tombe sur la librairie Delatte, sise au 15, rue Gustave Courbet à Paris, dans le XVIe arrondissement, et sur son catalogue. Demain, les journées dures commenceront.
Et les emmerdeurs, les atrabilaires et les goujats, me diriez-vous ?
Y’en avait aussi.
Et ceci, comme la suite, sera de la même histoire.

(à suivre...)

Tabagisme passif

Il est rare que, dans l'achat d'un lot, on ait l'aubaine de trouver autant de marques-page. Cinq spécimens trouvé dans un premier lot de revues dont quatre dissemblables ! Et il y aura bientôt une autre caisse à ouvrir...
Hasard ou monomanie, ceux-là vantent les plaisirs du tabac.
Après la picole, la tabagie. On se croirait revenus à la belle époque des films noirs de la RKO.

Recto et verso dessinés par René Vincent.
Recto d'après René Vincent - Verso de Poulbot

Recto d'après René Vincent - Verso de Poulbot

Recto par Fabiano, verso par Sepo. A noter que les deux faces sont "tête bêche"

Que peut-on déduire d'une telle trouvaille en telle quantité ? Sans doute que la personne qui s'est séparée des ouvrages ne lisait plus beaucoup ou s'était convertie à la cornaison des livres, comme l'a si bien commenté notre compère Laucou... Ou bien encore que ces ouvrages constituaient un héritage encombrant, ennuyeux et dont il fallait se débarrasser - pour mon plus grand plaisir, et le vôtre si vous m'achetez de temps en temps des livres.
Et, bien sûr :
Fumer, c'est pas bien, comme le dit la loi Évin.

Conseil d'expert

Commençons une nouvelle rubrique informelle et éclectique : celle que les lecteurs de ce blog voudront bien alimenter avec leurs écrits. Le texte ci-dessous fut écrit en réaction à l'article "En voiture, siouplaît !". Il aurait été bien dommage de le laisser cantonné aux commentaires. CLS, c'est Christian Laucou Soulignac et j'espère le trouver souvent ici !

Quitte à corner, autant corner savamment.
Les ouvrages imprimés du 16e au 18e siècle sont merveilleusement cornables, le papier y est doux, relativement mince, solide, appétissant (bien des vers vous le diront). Je ne puis trop m'avancer au sujet des ouvrages du 15e siècle et antérieurs, n'en ayant pas dans ma bibliothèque. J'ai essayé d'aller corner ceux de la BNF, pour voir, mais on est trop surveillé à la réserve précieuse. Les conservateurs et trices n'ont pas la même culture que les corneurs, ils ne les comprennent pas. Ils prennent le cornage pour une dégradation, un délit de lèse-livre, les sots !
Là où les affaires se dégradent, c'est avec les ouvrages du 19e siècle. Pour les Romantiques et avant, ça va encore, ça se tient. Le papier se pique souvent de jolies taches de rousseur mais il est encore, le plus souvent, souple sous la corne. Après cette période, la qualité du papier se dégrade réellement et la cornure réversible devient une activité aléatoire. Le papier, en effet, casse souvent et l'on se retrouve gros Jean comme devant avec son coin de papier à la main.
Je conseille fermement la corne sur tous les ouvrages de très haute bibliophilie du 20e siècle. Le papier s'y plie sans le moindre effort.
Je déconseille en revanche les ouvrages Dada, ces gens là ne savaient pas vivre et imprimaient leurs livres le plus souvent sur des papiers infâmes dont je n'aurais pas même voulu pour un usage d'hygiène intime.
Pour les petits romans, on fera comme on voudra. Mais on se méfiera, la cornission, comme au 19e siècle, peut conduire à la casse.
Il convient enfin de traiter le livre au format de poche. Avec ces modestes ouvrages, l'imagination peut n'avoir plus de limites. La cornerie peut, par exemple, s'exercer alternativement en plaçant le haut ou le bas de la page contre le côté intérieur pour obtenir un ample pli. On peut itou, mais ce n'est plus de la cornaison, arracher les pages au fil de la lecture et les semer un peu, beaucoup, passionément...
Comme on voit, le sujet est vaste et est loin d'être épuisé après ce rapide survol.

cls

Niouzes of ze blogs - 4

Pour ne point encombrer le présent blog, le soussigné tenancier a décidé que cette petite rubrique restera grosso modo mensuelle. C'est bien ennuyeux, parce qu'il y a des choses intéressantes à voir chez les autres blogueurs. Mais il faut savoir se limiter.
Pierre Assouline vient de sortir un ouvrage constitué des interventions des lecteurs de son blog. L'on n'y verrait nul inconvénient si la reproduction des propos avait été soumise à une autorisation préalable de ses auteurs. Ce n'est pas le cas, semble-t-il. Pierre Assouline n'a jamais caché sa volonté de rentabiliser son blog. Des publicités parsèment les pages, on trouve un bouton de commande qui renvoie à un site de vente de livres au bas de chaque article. Nous déduisons que l'auteur du blog est rémunéré à chaque clic de souris sur ce bouton ou bien à chaque transaction conclue. Nous ne voyons pour notre part aucun inconvénient à la pratique du publi-reportage, du moment que la chose soit indiquée clairement à chaque chapeau d'article. Par ailleurs, on aimerait connaître l'implication du journal Le Monde, lequel héberge le blog de Pierre Assouline. On est de toute façon en droit de s'interroger au final sur la pertinence des articles, chargés de collecter un nombre conséquent de lecteurs et d'intervenants. On s'interrogera ainsi sur la récurrence de certains thèmes qui ne doivent rien à l'actualité littéraire mais plutôt à un esprit polémique. Au final, on dira que l'ouvrage cité plus haut, est bien une création à part entière de Pierre Assouline : une manipulation de ses lecteurs pour son plus grand profit.
J'en sais quelque chose, je suis intervenu plusieurs fois sur le site de Pierre Assouline sous le pseudonyme de jtmaston...
Venons en plutôt à des gens qui ont des choses à dire.
Le blog de Fornax revient pour nous parler de la lettre A. Déception : nous attendions qu'on nous parle de Philémon et de l'Océan Atlantique. Tant pis. On aimerait que le sieur Laucou développe son safari photo/typographique. Il a l’œil américain, cet homme !
Autant Fornax flemmardise dans ses productions, autant L'Alamblog distille vite et fort ! Si, lecteur pressé, tu n'as que deux choses à voir sur ce blog, ce serait tout d'abord Les chiffres de l'Édition, assez consternants, et ensuite l'article sur l'édition des Énigmes de Marc Papillon de Lasphrise (1555 - 1599). Quel nom !
Je n'ai pas encore acheté l'ouvrage et ne puis par conséquent vous en donner une idée, comme L'Alamblog. Cependant, j'ai retrouvé un de ses poèmes paru dans l'anthologie intitulée "Les Sonnets" en collection folioplus classiques :

Sonnet en langue inconnue

Cerdis zerom deronty toulpinye,
... Pursis harlins linor orifieux,
... Tictic falo mien estolieux,
... Leulfiditous lafar relonglotye.
Gerefluz tourdom redassinye;
... Ervidion tecar doludrieux,
... Gesdoliou nerset bacincieux,
... Arlas destol osart lurafinie.
Tast derurly tast qu'ent derontrian,
... Tast deportul tast fal minadian,
... Tast tast causus renula dulpissoistre.
Ladmirail reledra furvioux,
... C'est mon secret, ma Mignonne aux yeux doux,
... Qu'autre que toi ne saurait reconnaître.

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Henri Lhéritier continue ses promenades dans la littérature française de la deuxième partie du XIXe siècle. Tartarin de Daudet n'a pas eu le bonheur de lui plaire. Il faut tout de même signaler que Daudet a parfois écrit des pages sensibles et qui ne sont pas des copies de Dickens ou d'autres de ses contemporains. Comme Henri Lhéritier n'a pas d'a priori, on retrouvera certainement cet auteur sous un meilleur jour, sous son clavier.
Pour conclure, voici un endroit qui saura séduire tout amateur de bonne littérature puisqu'il s'agit du blog de Pierre Michel, entièrement consacré à Octave Mirbeau, puisqu’il en est le spécialiste déclaré. Bien que présenté sous la forme d'un blog - sans doute pour des raisons d'économie - il s'agit bien plutôt d'un site embryonnaire sur la vie et les oeuvres de ce gigantesque auteur. Je suis comblé, pour ma part, puisque je vais contempler l'étendu de mon ignorance "mirbelienne" en regardant la bibliographie mise à disposition en format PDF, entre autres. 594 pages !
Mazette !
On le visitera également pour contempler les couvertures des multiples éditions françaises et étrangères. Certaines remarquables et d'autres franchement hilarantes.

Henry Fonda, le serial killer et la colle de poisson

Eh bien voilà : vous avez par mégarde arraché la couverture de votre bouquin, ou alors vous l'avez fait tomber et le cartonnage s'est déboîté. "Pas de problème, vous dites-vous, je vais le ré-pa-rer !"
Et avec quoi, s'il vous plait ?
Mmmmmhhhh ?
Avec du ruban adhésif, c'est ça ?
Bravo.
Compliments, c'est réparé.
Vous l'avez bardé d'adhésif au dos, vous avez rapproché les lèvres béantes des pages et bien lissé avec votre doigt la bande transparente qui doit les lier pour l'éternité. Mieux encore, pour qu'il soit désormais protégé, vous l'avez recouvert d'une couverture plastique ou, moindre mal, de papier cristal que vous avez aussi fixé avec le même adhésif au revers.
Fier de votre œuvre, vous replacez votre prestigieux travail dans votre bibliothèque et vous n'y pensez plus.
Vous avez raison de ne plus y penser.
J'envie votre état natif, sans remords.

Car vous venez de tuer un livre.

Le ruban adhésif, autrement appelé "Scotch" - mais je préfère être impartial et mettre cette cochonnerie sous son titre générique et non sous l'une de ses marques - est le fléau du libraire. Tenez : le soussigné préfère faire cinq heures de train bondé avec un gosse qui hurle à côté de lui plutôt que de supporter la vue d'un livre réparé de cette manière, c’est dire !

"Un pari de milliardaire", de Mark Twain, une édition de 1925 bonne pour la poubelle...
Le joli livre que vous avez "restauré" il y a peu devient vraiment solidaire du ruban adhésif au bout de peu de temps, c’est même immédiat le plus souvent. Impossible de l'en séparer car la chance d'arracher le papier en-dessous est à peu près de 150 %. Vous allez avoir le temps de macérer dans vos regrets. En effet, l'opération qui suit est un peu plus lente mais tout aussi inéluctable. Par capillarité, le papier va absorber la substance collante, laquelle a déjà commencé à changer de couleur en virant au jaunâtre et bientôt au brunâtre. Enfin, la partie transparente en matière vraisemblablement dérivée d'un plastique commence à se rigidifier, à subir une sorte de vulcanisation, elle commence à se détacher laissant sous elle une bande marron et parfois - c'est amusant ! - encore collante ou bien poisseuse. Phénomène qui n'est pas sans intérêt : les livres qui côtoient ces belles restaurations sont ainsi collés à celles-ci avec le risque de voir un arrachage de la surface des couvertures... Ainsi, l'on bousille trois bouquins d'un coup au lieu d'un en utilisant cette bombe à retardement qu'est la dégradation progressive du ruban adhésif.

Si l'on est attentif, on verra la marque de l'adhésif qui a traversé ce côté-ci de la couverture...
Ah, ces pages de garde collantes, parce que vous avez utilisé ces mêmes adhésifs pour maintenir du papier cristal ! Mais pourquoi faire, Grands Dieux, le cristal tient tout seul ! (Je vous ferai une démonstration, un de ces jours). C'est comme mettre une ceinture avec des bretelles... et se faire descendre par Henry Fonda (1). Bien sûr, la matière collante a traversé la couverture et vous vous retrouvez avec des bandes brunes sur celle-ci. Y a-t-il un réconfort à tout cela ?
En toutes choses, il faut voir le côté positif : vous avez des chances de garder cet ouvrage jusqu’à la fin de votre vie, car aucun confrère n’en voudra. Ainsi, perpétuel compagnon de vos regrets, il vous suivra jusqu’à votre sénescence, voire au-delà. Comme il n’est nul luxe inutile – et le livre fait précisément partie de ces choses superfétatoires dont on ne saurait se passer (sauf ceux qui se gobergent de leur ignardise, bien sûr) – je vous conseille de faire de vos expérimentations hasardeuses en matière de restauration un joli bûcher in-octavo pour vous accompagner aux cieux. Ainsi, ces mêmes remords se disperseront avec vos cendres.

On se demande ce que le bricoleur a voulu faire en consolidant le bord du deuxième plat...

Un strip-tease revu par un Grand Guignol pour libraires

Mais ne restons pas sur ces funèbres considérations.
S’il n’y a guère de remède aux brunissures infligées par ces bandes adhésives, il faut se dire que cela n’a guère d’importance pour un livre de poche. A moins, bien sûr, d’y tenir pour des raisons sentimentales. Se pose également la question de la pérennité de certains ouvrages apparemment courants à leur sortie et qu’un quelconque purgatoire a raréfié. Ceux-là sont des victimes potentielles. Le problème se pose de moins en moins au fur et à mesure que l’on remonte cette hiérarchie mouvante du livre de valeur. Il est parfois des exceptions...
Les alternatives aux adhésifs sont réduites. Si vous jugez que votre ouvrage est digne de subir une restauration, adressez-vous à un relieur. Il saura vous proposer une restauration certes un peu voyante, parfois, par rapport au résultat immédiat et flatteur des rubans adhésifs. Il s'agira ici d'apposer une bande de papier de soie enduite de colle à poisson. Mais ces restaurations ont l’avantage d’être réversibles, la plupart du temps. Très souvent, même, l’habileté de l’artisan vous permettra de prolonger la vie de vos livres et même de ne plus vous rappeler où il fut restauré. Enfin, si la colle à poisson et le papier de soie ne vous satisfont pas alors que vous avez arraché malencontreusement une couverture, posez-vous la question d’une reliure ou d’un bradel. Mais tout ceci est déjà un autre sujet.
Alors la prochaine fois, avec vos réparations, réfléchissez-y à deux fois : ne provoquez pas le serial killer qui sommeille chez votre libraire.

(1) – « Je ne fais pas confiance en un type qui porte à la fois des bretelles et une ceinture », la citation est approximative. A vous de deviner dans quel film. Fastoche…