Henry Fonda, le serial killer et la colle de poisson

Eh bien voilà : vous avez par mégarde arraché la couverture de votre bouquin, ou alors vous l'avez fait tomber et le cartonnage s'est déboîté. "Pas de problème, vous dites-vous, je vais le ré-pa-rer !"
Et avec quoi, s'il vous plait ?
Mmmmmhhhh ?
Avec du ruban adhésif, c'est ça ?
Bravo.
Compliments, c'est réparé.
Vous l'avez bardé d'adhésif au dos, vous avez rapproché les lèvres béantes des pages et bien lissé avec votre doigt la bande transparente qui doit les lier pour l'éternité. Mieux encore, pour qu'il soit désormais protégé, vous l'avez recouvert d'une couverture plastique ou, moindre mal, de papier cristal que vous avez aussi fixé avec le même adhésif au revers.
Fier de votre œuvre, vous replacez votre prestigieux travail dans votre bibliothèque et vous n'y pensez plus.
Vous avez raison de ne plus y penser.
J'envie votre état natif, sans remords.

Car vous venez de tuer un livre.

Le ruban adhésif, autrement appelé "Scotch" - mais je préfère être impartial et mettre cette cochonnerie sous son titre générique et non sous l'une de ses marques - est le fléau du libraire. Tenez : le soussigné préfère faire cinq heures de train bondé avec un gosse qui hurle à côté de lui plutôt que de supporter la vue d'un livre réparé de cette manière, c’est dire !

"Un pari de milliardaire", de Mark Twain, une édition de 1925 bonne pour la poubelle...
Le joli livre que vous avez "restauré" il y a peu devient vraiment solidaire du ruban adhésif au bout de peu de temps, c’est même immédiat le plus souvent. Impossible de l'en séparer car la chance d'arracher le papier en-dessous est à peu près de 150 %. Vous allez avoir le temps de macérer dans vos regrets. En effet, l'opération qui suit est un peu plus lente mais tout aussi inéluctable. Par capillarité, le papier va absorber la substance collante, laquelle a déjà commencé à changer de couleur en virant au jaunâtre et bientôt au brunâtre. Enfin, la partie transparente en matière vraisemblablement dérivée d'un plastique commence à se rigidifier, à subir une sorte de vulcanisation, elle commence à se détacher laissant sous elle une bande marron et parfois - c'est amusant ! - encore collante ou bien poisseuse. Phénomène qui n'est pas sans intérêt : les livres qui côtoient ces belles restaurations sont ainsi collés à celles-ci avec le risque de voir un arrachage de la surface des couvertures... Ainsi, l'on bousille trois bouquins d'un coup au lieu d'un en utilisant cette bombe à retardement qu'est la dégradation progressive du ruban adhésif.

Si l'on est attentif, on verra la marque de l'adhésif qui a traversé ce côté-ci de la couverture...
Ah, ces pages de garde collantes, parce que vous avez utilisé ces mêmes adhésifs pour maintenir du papier cristal ! Mais pourquoi faire, Grands Dieux, le cristal tient tout seul ! (Je vous ferai une démonstration, un de ces jours). C'est comme mettre une ceinture avec des bretelles... et se faire descendre par Henry Fonda (1). Bien sûr, la matière collante a traversé la couverture et vous vous retrouvez avec des bandes brunes sur celle-ci. Y a-t-il un réconfort à tout cela ?
En toutes choses, il faut voir le côté positif : vous avez des chances de garder cet ouvrage jusqu’à la fin de votre vie, car aucun confrère n’en voudra. Ainsi, perpétuel compagnon de vos regrets, il vous suivra jusqu’à votre sénescence, voire au-delà. Comme il n’est nul luxe inutile – et le livre fait précisément partie de ces choses superfétatoires dont on ne saurait se passer (sauf ceux qui se gobergent de leur ignardise, bien sûr) – je vous conseille de faire de vos expérimentations hasardeuses en matière de restauration un joli bûcher in-octavo pour vous accompagner aux cieux. Ainsi, ces mêmes remords se disperseront avec vos cendres.

On se demande ce que le bricoleur a voulu faire en consolidant le bord du deuxième plat...

Un strip-tease revu par un Grand Guignol pour libraires

Mais ne restons pas sur ces funèbres considérations.
S’il n’y a guère de remède aux brunissures infligées par ces bandes adhésives, il faut se dire que cela n’a guère d’importance pour un livre de poche. A moins, bien sûr, d’y tenir pour des raisons sentimentales. Se pose également la question de la pérennité de certains ouvrages apparemment courants à leur sortie et qu’un quelconque purgatoire a raréfié. Ceux-là sont des victimes potentielles. Le problème se pose de moins en moins au fur et à mesure que l’on remonte cette hiérarchie mouvante du livre de valeur. Il est parfois des exceptions...
Les alternatives aux adhésifs sont réduites. Si vous jugez que votre ouvrage est digne de subir une restauration, adressez-vous à un relieur. Il saura vous proposer une restauration certes un peu voyante, parfois, par rapport au résultat immédiat et flatteur des rubans adhésifs. Il s'agira ici d'apposer une bande de papier de soie enduite de colle à poisson. Mais ces restaurations ont l’avantage d’être réversibles, la plupart du temps. Très souvent, même, l’habileté de l’artisan vous permettra de prolonger la vie de vos livres et même de ne plus vous rappeler où il fut restauré. Enfin, si la colle à poisson et le papier de soie ne vous satisfont pas alors que vous avez arraché malencontreusement une couverture, posez-vous la question d’une reliure ou d’un bradel. Mais tout ceci est déjà un autre sujet.
Alors la prochaine fois, avec vos réparations, réfléchissez-y à deux fois : ne provoquez pas le serial killer qui sommeille chez votre libraire.

(1) – « Je ne fais pas confiance en un type qui porte à la fois des bretelles et une ceinture », la citation est approximative. A vous de deviner dans quel film. Fastoche…

Hips !

Voici ce que j'ai trouvé ce soir dans un exemplaire de L'Atlantide, de Pierre Benoit :

Recto

et verso

Il faut signaler que la maison Nicolas avait coutume de soigner ses catalogues et diverses publications. On retrouve parfois en vente des exemplaires de Monseigneur Le Vin, illustrés par des artistes comme Carlègle, ou d'autres un peu moins connus.
Le dessin, ici, est signé Loupot, et non Draeger, comme je l'avais hâtivement indiqué auparavant...
Naturellement, la consommation abusive d'alcool, etc., etc.

Irène Autin

J'ai connu Irène Autin il y a huit ans en rejoignant une boîte basée à Paris qui faisait de la vente de livres sur Internet. Nous y avions le même emploi, à la différence que je me déplaçais dans toute la France et même à l'étranger alors qu'elle se promenait dans la région parisienne. Notre fréquentation était donc quelque peu épisodique, ponctuée par mes retours, moments où je retrouvais mon bureau contigu au sien.
Je dois dire qu'elle et moi avions redouté de nous rencontrer. Lorsque je suis arrivé dans ce boulot, elle avait pris quelques congés. J'avais le sentiment obscur que j'allais à son retour me retrouver dans une sorte de compétition comme j'en avais déjà rencontré par le passé, à essayer de se coincer sur quelques sottises ou points de détail. Je sus par la suite qu'elle redoutait la même chose. En fin de compte, ma surprise fut extrêmement heureuse lorsqu'elle arriva dans la même pièce que moi. J'espère qu'il en fut de même pour elle sur mon compte.
Je fis la connaissance d'une personne cultivée, alerte et faisant preuve d'une rare empathie, qualité qui, dans l'emploi qu'elle occupait, avait contribué à lui procurer pas mal de succès. En effet, notre travail consistait à 50% à se faire engueuler. Il fallait reconnaître d'ailleurs que c'était avec raison, bien que ce ne fut pas du fait de nos actions propres. Je crois qu'Irène par sa qualité d'écoute avait acquis un grand potentiel de sympathie et arrivait ainsi à fréquemment inverser les dispositions fâcheuses de ses interlocuteurs.
Je suis parti de ce boulot relativement rapidement. Non que je m'y ennuyais particulièrement, mais les raisons de perdurer à cet emploi avaient été obérées par de mauvaises prémices et également de fausses promesses. Avouons tout de même que ce passage nous permis de révolutionner notre manière de voir la vente par Internet, vision acquise sans que notre employeur de l'époque put en tirer un quelconque mérite. Irène en partit beaucoup plus tard, sans doute avec ce même sentiment d'inachèvement et en tout cas, d'après ce que je puis juger d'elle, par un grave sous emplois de ses capacités.
Car Irène Autin est une libraire. Nous avons en cela une carrière quelque peu parallèle et assez particulière puisque nous sommes venus au métier en travaillant chez ceux qui allaient devenir nos confrères. Le fait est rare, nombre de ceux-là ne peuvent avoir un salarié à leur côté. La règle du libraire d'occasion ou de bibliophilie est plutôt d'être seul dans sa boutique. Ainsi, nous avons eu la chance de nous former au métier chez d'autres personnes et non de bâtir notre métier de toutes pièces...
Ce départ d'Irène n'était d'ailleurs pas un drame mais plutôt une chance : en peu de temps elle reprit une librairie et continue actuellement son activité avec un certain bonheur.


Cette librairie se situe au 114 de la rue Blomet, dans le 15e arrondissement de Paris. Elle s'appelle La Lettre Écarlate. En face, vous y trouverez également un relieur. Ce n'est pas une grande librairie. Il s'agit d'une petite boutique telle que l'on est coutumier d'en rencontrer lors de pérégrinations parisiennes, de ces boutiques faites pour les flâneurs et les nonchalants. Le bobo en 4X4 ne pourra pas l'apercevoir à travers ses vitres fumées : cela va trop vite. Et, du reste, cet engeance lit-elle ? Je veux dire : lit-elle des vrais livres ?


Irène possède de vrais livres dans sa librairie : littérature, beaux arts, et également pas mal d'ouvrages dont on sait qu'elle aimerait faire sa spécialité : les enfantina. On ne lui donnera pas tort : les ouvrages pour enfants ont toujours présenté un potentiel créatif que ne pouvait guère égaler la production courante, tant par la typographie, la mise en page et même les textes, servis par des auteurs prestigieux, parfois.


Mais ses autres rayons valent la peine d'un détour, pourvu que l'on ne vienne pas avec une idée préconçue. Le plaisir d'une librairie comme celle-ci réside dans la rencontre inopinée et non dans la liste de commissions à faire. C'est du reste ce que toute personne sensée devrait faire dans une librairie d'occasion ou de bibliophilie : se laisser porter par la rencontre avec son contenu et avec le libraire.


Ici, vous y trouverez peut être Irène Autin derrière son bureau, continuant le labeur quotidien qui consiste à cataloguer ses ouvrages pour Internet. N'ayez pas peur de la déranger et payez-vous le bonheur d'un conseil de sa part. Et puis, achetez-lui un livre, non parce que c'est une vile boutiquière - ceux-là ne tiennent pas longtemps - mais parce vous aurez su vous laisser convaincre que ce livre-là pouvait tout à fait vous convenir.
Peut-être y resterez-vous un quart d'heure, un heure... Sans doute y reviendrez-vous. C'est ce que l'on vous souhaite.


Irène Autin incarne pour moi une certaine rectitude professionnelle dans le sens où elle se montre capable de douter. La possibilité de remettre en question nos connaissances, la curiosité qui en est le corollaire sont inscrits génétiquement dans notre profession. La part de doute que nous pouvons montrer parfois ne peut être prise pour une faiblesse que pour les incultes et les crétins. Notez que c'est avec assurance que je vous le dis ! Cette disposition d'esprit lui permet de conserver intacte son sens du dialogue et son intuition professionnelle.
Profitez-en !

Chleuasmes et coquecigrues

Une petite remarque en passant : ce blog n'est ni destiné à parler de littérature ni de haute bibliophilie. Du moins pas systématiquement de ces sujets. Il serait en effet très facile d'en appeler à mes ressources bibliographiques et assommer mon lecteur de références dans lesquelles il finirait par se perdre. De même, il me serait également aisé de ne causer que de livres extrêmement rares réservés à des bibliophiles de haute volée. Il suffirait à cette fin de me plonger dans mes réserves de catalogues de confères. Et enfin, je ne vois pas pour quelle raison je me limiterais à un genre ou à une époque si je me trouve l'envie de m'en évader.
C'est pour cela que, dès le départ, je suis demeuré flou sur la "ligne éditoriale" : j'y parle de livres et je tente de faire de mon mieux.
Cette remarque est née du constat de la profusion de blogs émanant de professionnels et dont le contenu n'est en fait réservé qu'à des pairs. Alors, chers lecteurs, si je dérape, si je deviens abscons ou parfois trop technique (il en faut tout de même un peu...), merci de me le faire remarquer.
Veuillez considérer tout ceci comme des coquecigrues qui entraînent de toute façon bien des remords à son auteur, après coup.

En voiture, siouplaît !

Qui ne l'a pas fait ? Qui ne s'est pas servi de son ticket de métro ou de bus comme marque-page ?


Petit hommage à ceux qui ne cornent pas...

Je ne vends pas de livres anciens

- "Bon, on s'résume : vous vendez des livres anciens ?
- Euh... non.
- Vous vendez des livres neufs alors ?
- Non plus. Je vends des livres modernes."
A ce stade, certains interlocuteurs ont déjà décroché. Pour la plupart, le livre ancien est une chose qui n'est plus disponible.
Un point, c'est tout.
Mais, ce genre de généralisation finit toujours par froisser quelqu'un, parce que vraiment pas conforme à la réalité du commerce de livres en France. Comme nous sommes emplis de cette longanimité qui fait les grands buveurs ou les grands mystiques, nous allons vous débroussailler un peu tout cela. Notons, pour les puristes, que nous allons travailler à la hache, instrument qui résoud les conflits dynastiques en Angleterre, les déviances trotskistes au Mexique et fait très bonne figure dans Shining. On le voit, c'est un outil dialectique puissant mais guère nuancé.
Charge, donc, à ces puristes de finir aux ciseaux de couture ce que nous aurons déjà essarté.
Qu'est-ce qu'un livre ancien ?
Eh bien, c'est un livre qui présente quelques singularités, dont la principale est d'avoir été imprimé avant la Révolution, ce qui représente tout de même une période extrêmement longue. Pour autant, on ne peut confondre les premiers livres imprimés (dénommés "incunables" pour tout ce qui précède 1500) et les oeuvres du Marquis de Saint Evremond publiées en 1714 à Londres, par exemple : différence de formats, de techniques et de contenus, bien évidemment. Et donc, différence de valeur. Le commerce de livres anciens ne s'improvise pas. Il faut une solide culture classique, la maîtrise du latin est la bienvenue. On travaille assez souvent sur des pièces plutôt exceptionnelles. La raison en incombe au temps qui décime les rangs des tirages, à ces mêmes tirages assez réduits (à raison de l'alphabétisation des époques concernées, et des techniques d’impression). Même dans le livre ancien, il existe des spécialités bien déterminées, liées aux périodes : incunables et un peu après, ouvrages du XVIIe et XVIIIe, ouvrages scientifiques (pensons à l'Encyclopédie, à Buffon, à Linné, etc., ouvrages souvent superbement illustrés, du reste !), ouvrages reliés "aux armes", etc.
Précisons brièvement que ces armes constituent en quelque sorte le blason que le propriétaire fait apposer sur ses ouvrages. A défaut de connaissances approfondies, le libraire concerné se devra de posséder nombre d'ouvrages d'héraldique pour identifier tel ou tel ouvrage. Du reste, certains de ces ouvrages ont un pedigree, une "traçabilité", pour parler comme les cadres de l'agroalimentaire, qui permet de retracer leur pérégrination de propriétaire en propriétaire. Souvent, devenus précieux - encore plus précieux qu'ils ne le furent à l'origine pour quelques-uns - ils ont figuré dans les inventaires d'héritages, de dispersions, dans les catalogues de vente. On devine donc le caractère chaque fois exceptionnel de ce type d'ouvrage et l’on comprend qu'il fasse l'objet de la plus grande attention des bibliophiles concernés, la valeur ajoutée étant dans ces cas précis le fait que ces ouvrages furent en possession de personnes connues, voire célèbres.
Il est tout de même encore possible d'accéder à des livres anciens à des prix raisonnables, à ces petits in-16° modestes et cependant curieux et attachants. L'état de ces livres, hélas, n'est pas souvent de la première fraîcheur. Il reste cette sensation du toucher du papier ancien, de la façon dont le livre même s'ouvre sous nos yeux, et le texte, cela va de soi !
La période révolutionnaire va bouleverser l’ancien monde et aussi apporter quelques changements au livre. On assiste aux premières tentatives d'impression à bon marché et en quantité avec des techniques telles que la stéréotypie. Les reliures vont changer d'aspect, les ornements et l'architecture des reliures va évoluer. Peut-on parler encore de livres anciens ? Pré-modernes ? « Anté-romantiques »? Voici une question à laquelle j'aimerais avoir un éclaircissement satisfaisant. Si quelqu'un parmi vous... Bien sûr, je répercuterai la réponse !
Pour brève que fut cette période intermédiaire, elle va être une période de mutations intenses : quelques dynasties de libraires (en ce temps-là, la notion d'éditeur n'existe pas vraiment, c'est le libraire qui se charge de la publication des livres) vont développer une véritable politique de production, telle la dynastie des Lebel pour des ouvrages religieux, par exemple.
En matière de livre, tout est pratiquement en place pour une révolution industrielle : essor de l'alphabétisation, mobilisation de capitaux importants pour des entreprises de presse ou d'édition et enfin la capacité technique sous la forme de presses à vapeur (Koenig et Bauer en 1813)
Ainsi, cet essor technique qui allait favoriser la presse populaire des deux côtés de l'océan (Greeley et Gordon Bennett à New York, Girardin à Paris) va provoquer la naissance de plusieurs phénomène éditoriaux :
La naissance du feuilleton dans la presse, bien sûr.
L'individuation (1) de la notion d'auteur - La société des gens de lettres est un paraphénomène de ce changement de statut.
L'apparition de dynasties d'éditeurs : Mame à Tour, Hachette, Firmin Didot à Paris, etc.
On abandonne la reliure en cuir traditionnelle pour l'emploi de cartonnages polychromes illustrés - souvent des récits édifiants pour ce qui concerne les ouvrages de chez Mame.
Cette période du Livre Romantique va également connaître les débuts ou la systématisation de nombreux procédés de reproductions graphiques : gravures sur acier, eaux-fortes, etc., favorisant ainsi la diffusion des images.
Arrive enfin le livre moderne. Datons sa naissance vers 1848. A ce moment, l'univers éditorial se met en place. Nous voyons la disparition progressive du libraire comme commanditaire d'édition, la notion de droit d'auteur est amplifiée, l'édition devient un métier à part entière. A côté de Didot et Hachette, l'on voit apparaître ou bien se confirmer des noms qui vont perdurer très longtemps : Hetzel, Calmann-Lévy, etc. Le livre se diversifie, l'ouvrage broché - avec une couverture papier - remplace de plus en plus la reliure destinée désormais aux ouvrages de luxe sur les étals de librairies.
Le livre moderne, sa disparité, son abondance, va aussi galvaniser la création littéraire. C'est l'impression en masse à un coût relativement réduit qui va favoriser l'essor de jeunes écoles littéraires et de créations marginales. C'est aussi cette production de masse qui va favoriser l'apparition du "Best Seller", de l'auteur comme "Monstre Sacré" et de son ombre, qu'est "l'Écrivain Maudit". C'est aussi l'essor de la production bibliophilique qui va créer des essais originaux qui perdurent avec quelque éclat de nos jours en matière de création de livres. Cette explosion du livre pourrait être, par analogie, comparée à l'explosion du Cambrien, commentée par Stephen Jay Gould...
Evidemment, dans le Livre Moderne, il n'est pratiquement pas de frein à celui qui voudrait se spécialiser : Histoire, Philosophie, Littérature, Sciences, Belles Lettres, Illustrés, etc.
Ces spécialités feront l'objet d'une autre blogueuse promenade.
On résume :
Livres Anciens : avant la Révolution
Livres Romantiques : Avant 1848
Livres Modernes : Après 1848.
Les amateurs éclairés constateront plusieurs lacunes et imprécisions. N'ayant en aucune manière prétention à tout connaître de son métier (2), le soussigné serait enchanté qu'on lui communique précisions et corrections.
En tout cas, je ne vends pas de livres anciens. Où alors, qu'exceptionnellement.
Vous voilà prévenus.

(1) - Ce terme est utilisé notamment par Sartre à propos de Baudelaire...
(2) - Pour corriger toutes les sottises que j'ai pu proférer, le lecteur qui voudra en savoir plus et qui a du temps devant lui consultera avec bonheur l'Histoire de l'édition française en quatre volumes publiée par Fayard et le Cercle de la Librairie. Il existe d'autres ouvrages plus spécialisés et plus précis encore. On les citera à l'occasion.

Beaux poches et poches momoches

Il arrive que, lorsque l'on fait l'acquisition d'une bibliothèque, la profusion des ouvrages ne permet pas de discerner correctement des opuscules ou des productions marginales. Il se trouve également que l'oeil, habitué à certaines récurrences de formes exerce une sorte de dissonance cognitive vis à vis de formats exotiques, ou en-dehors du brouet ordinaire des imprimés contemporains à large diffusion. Il arrive encore que, tout simplement, l'on arrive point à concevoir qu'un livre d'une collection de poche puisse être soigné au point de devenir un objet bibliophilique.
Certes, la bibliophilie s'exerce dans les recoins des pauquettes (1). Exemple : La Chandelle Verte, de Jarry, est l'édition originale collective de divers articles. Le poche est momoche (s'cusez : je me désaltère d'allitérations) et n'a pas vraiment d'attraits à part sa particularité éditoriale, perceptible seulement par les amateurs de 'Pataphysique, de Jarry et par le libraire qui veut sortir sa science. On le voit, peu de monde, donc, surtout dans la dernière catégorie...
Et on le constate accessoirement : pour la modestie, je ne crains personne.
Mais la bibliophilie, c'est aussi et d'abord l'émotion. C'est le contact charnel avec le livre. Bien sûr, la sensualité du toucher du livre ne saurait se comparer à celle de la soie, quoiqu'il y ait autant de prétextes à l'érotisme dans le livre que dans les étoffes...
Donc...
Il y peu, j'ai fait l'acquisition d'une assez importante quantité de livres : romantiques, post-romantiques, poésie, philosophie, théâtre, etc. Tout ceci fut emballé et stocké et est ressorti au fur et à mesure du catalogage des ouvrages. Opération relativement lente car nombre de ces articles méritent une vérification, un "recollement", pour parler en bibliothécaire. Ainsi, ces ouvrages ne sont véritablement découverts que lors de l'ouverture des cartons. C'est un moment particulièrement plaisant, une chose dont je ne me lasse jamais depuis trente ans que je fais ce métier. Il faut alors regarder de plus près les ouvrages, trier le bon grain (pour le whisky single malt) et la patate à vodka russe. Dans le cas présent, nous sommes dans de jolis lots, promettant quelques ivresses...
Hier, j'ai ouvert un de ces cartons et j'y ai découvert trois ouvrages de poche en langue anglaise publiés récemment. Soudainement, j'ai eu envie de posséder ces livres. Pure coincidence, au premier abord, que les auteurs soient intéressants. Ce qui m'a impressionné, c'était le soin apporté à l'élaboration des couvertures : papier à grain, ni ciré, ni pelliculé, gaufré pour faire ressortir le décor ou les éléments typographiques (2).


Ainsi, le triple et le double filet qui encadre le titre du Hazlitt est légèrement creusé, chaque lettre bénéficie du même traitement. Là ou l'édition commune et sans imagination nous collerait une énième reproduction d'une toile, les maquettistes ont choisi la sobriété d'une présentation typographique que je trouve pour ma part extrêment harmonieuse et évocatrice !


Et que dire du Ruskin, dont les entrelacs de ce rouge si caractéristique constituent un rappel efficace de la période Préraphaëlite, de ces revues comme The Yellow Book où l'on découvrait les dessins de Beardsley.


Si le Thorstein Veblen semble un peu en décalage avec sa couverture, il demeure tout de même attrayant. Le manque d'appréciation en incombe à ma méconnaissance de cet auteur.
Le papier intérieur est correct, l'impression est "Set in Monotype Dante"- typographie agréable pour des essais un peu anciens, bien que ces catactères ne furent crées qu'en 1950.
Et tout ceci, Messieur-Dames, se trouve dans une collection de poche, oui oui ! En somme "l'émotion bibliophilique" peut également se ressentir sur ce type d'ouvrage, parce que l'on ne trouve qu'exceptionnellement ce genre de soin apporté à une production importante. Certes, la collection Penguin Books - Great Ideas ne doit pas être une collection de best sellers. Il n'en demeure pas moins qu'un éditeur de grande diffusion a choisi un classicisme paradoxalement audacieux car en désaccord avec la vulgate qui est apparemment en vigueur dans les sections marketing et "artistiques" de nombre d'éditeurs de livres de poche.
Il est des courages payants.
Celui de faire des beaux livres - même en poche - en fait partie.

(1) - A ne pas confondre avec les "Poquettes volantes" qui est une collection de l'éditeur Daily Bull.
(2) - On excusera d'ailleurs l'aspect tremblé de la couverture de l'ouvrage de Hazlitt, le scanner a également enregistré ce gaufrage. Le photographe n'avait donc pas picolé pour cette fois.

Niouzes of zeu blog'z - 3

Les articles de l'Alamblog arrivent à la cadence d'une mitrailleuse. Je n'ai même pas eu le temps de mentionner le résultat du concours estival. A vous de chercher, donc, qui était le mystérieux personnage de la photographie présentée tout au long de l'été. Auteur diablement intéressant, remis en mémoire grâce au Préfet Maritime, qu'il en soit remercié ici. Le dernier article en date traite d'un ouvrage commis par Pierre Daix sur les Lettres Françaises. Tout cela ne rehausse point l'opinion que nous avions sur ce personnage...

Henri Lhéritier fait ses vendanges. Cela ne l'empêche pas de lire. Le dernier ouvrage chroniqué est un livre d'Abel Hermant. Il émane une sorte de bonheur paisible de la lecture de ce blog, à déguster en même temps qu'une bouteille en provenance de la propriété du susdit.

Je ne fréquente que très rarement le blog de Pierre Assouline car certains systématismes me rasent. De même, j'estime que la chose devrait rester une pratique amateur, ce qui n'est pas le cas de ce blog qui, si l'on ne prend pas les bonnes dispositions électroniques, finirait par ressembler à un maillot du Tour de France. On le fréquentera exceptionnellement en soutien au tenancier, poursuivi par la veuve de Borges. Si l'on veut en connaître quelques détails supplémentaires, on se reportera aux archives du dit blog.

Enfin, ceci n'est pas un blog, mais un fort joli site, consacré à Gus Bofa. Nous le recommandons chaudement !


Les sanglots de Tarzan




Je viens d'apprendre la nouvelle du décès de Francis Lacassin.
Un simple hommage, au passage, à une personne sans laquelle je n'aurais pas eu quelques joies de lectures en compagnie de Gustave Le Rouge, de Fantômas, de London...
Merci.

Vince et les albums de la Pléiade

La manie de la collection provoque parfois d'étranges symptômes chez celui qui est atteint de cette affection chronique. Ainsi, votre serviteur, collectionneur de Vince, ne peut s'empêcher de se rêver au fond du décor, à l'instar de son idole, comme une Norton, mécanique dérivant dans les ruelles humides et obscures, feutrée et féline et en un mot : classe.
Mais ce n'est pas de Vince Taylor dont je veux parler ici.
La bizarre affection dont je veux vous entretenir est cette suspension de la critique dès qu'il s'agit de l'objet de la passion, en matière de livres. Passe encore la recherche compulsionnelle de toutes les oeuvres produites sous le nom d'un auteur, autour d'un thème ou même de la production d'un éditeur. Mais que penser de la collection... d'une collection ? Il est certes assez logique de trouver une cohérence, de vouloir trouver un ordre dans le chaos. En ce sens, le collectionneur tente de donner un sens et un cadre à son existence de collecteur. Mais... pourquoi cette chose si peu subtile : toutes ces mêmes couvertures, ces mêmes pages, ces mêmes dos ? Pourquoi cet alignement quasi militaire qui fait ressembler une bibliothèque à une caserne après la dégustation du bromure de nos grand-pères ?
Ainsi, les albums de la Pléiade représentent pour moi le paroxysme de cet ordre militaire, de cette sorte de fixation du mètre linéaire sous la domination d'une chaine d'arpenteur pour archiviste dépressif et indifférent. Car, c'est devenu une conviction, l'album de la Pléiade ne se lit pas, pour le collectionneur. Qui, parmi ceux-là sont réellement intéressés à la fois par Pascal, Faulkner ou les écrivains de la Révolution ? Et qui alors serait satisfait de la lecture de certains de ces albums ? Certes, certains biographes sont plus inspirés que d'autres, certes l'intérêt iconographique est souvent au rendez-vous... mais à ce compte il est plus économique et intéressant d'acquérir un volume de la collection "Ecrivains de toujours", rédigé par un spécialiste qu'un album de la Pléiade rédigé par un écrivain maison, à n'en pas douter honorable mais guère en rapport avec la forme apparemment pérenne de l'objet. Car c'est à cet endroit que cela gêne aux entournures.

Exemple éloquent : si la qualité de l'ouvrage est irréprochable sur le plan de l'iconographie, on préfèrera le petit bouquin ci-dessous, tout de même plus complet...

... et ce complément plaisant, ce petit ouvrage ci-dessous, à recommander également. Il suffit de voir le nom des photographes...


Revenons à ce qu'est l'Album de La Pléiade.
Ce volume est offert par le libraire pour tout achat de trois ouvrages de la Pléiade. Cette opération promotionnelle se répète depuis 1960. Lorsque j'écris que l'album est offert par le libraire, ce n'est point une vue de l'esprit car ils sont bel et bien facturés par l'éditeur. L'album ressemble à un volume de la collection en nettemment plus mince. Cela avoisine les 250 pages, la plupart du temps. La reliure reprend la même apparence que la collection : curir souple s'apparentant au chagrin, de couleur marron (la même que pour la série du XXe siècle), étui cartonné qui deviendra illustré par la suite... bref : totalement superposable à la série mère. Lors de la Quinzaine de la Pléiade et bien que la plupart des libraires s'en défendent - et que la majorité est sincère, du reste - ces albums sont vendus, et non distribués avec 3 volumes de la Pléiade. La chose ne devrait empêcher personne de dormir. Cette ruée absurde sur l'album de la Pléiade concourre à la notoriété de la collection mère qui le mérite. Je l'apprécie pour sa compacité, son exhaustivité, etc. Moins pour son aspect bibliophilique. Ce n'est d'ailleurs pas ce que je lui demande.
Cette ruée éfrénée vers l'album, tous les ans, a attisé un mécanisme pervers : la collection absurde. Le libraire que je suis se satisfait toujours que l'on veuille posséder un livre, que l'on veuille même en posséder une série, même si, comme je le disais plus haut, je suis intrigué par ce systématisme. Je vends volontiers ceux que j'ai réussi à acquérir par ailleurs (rarement, et uniquement chez des particuliers !). Cependant je me refuse à participer à l'escalade des prix à laquelle nous avons assisté ces dernières années.
Que l'on en juge :
1960 - Dictionnaire des auteurs de la Pléiade - 400,00 €
1962 - Album Balzac : 450,00 €
1963 - Album Zola : 450,00 €
1964 - Album Hugo : 380,00 €
...
2002 - Album Queneau : 50,00 €
2003 -Album Simenon : 35,00 €
etc.
Ces prix ont été relevés sur un site de vente professionnel et ne sont même pas les plus élevés. Disons également que les derniers prix sont raisonnables.

Une soixantaine d'euros pour cet album chez les confrères... Pas la peine de me le demander, toutes ces images proviennent de ma bibliothèque et non du fonds de la libraire.

Ces albums n'ont jamais fait l'objet d'un tirage réduit, même si la Quinzaine de la Pléiade était, semble-t-il, plutôt confidentielle à ses débuts. En tout cas, si le tirage de ces ouvrages ne fut pas très grand, il n'atteint jamais les tirages bibliophiliques. Alors, pourquoi ces prix absurdes ? Pourquoi 450,00 € pour une biographie de Balzac par Jean Ducourneau dans une reliure industrielle, et dont la rareté est vraiment relative ? En effet, j'en ai croisé au moins trois en deux minutes, sur Internet.
Les sommes proposées sont, à mon avis, hors de propos et ne relèvent même plus de la fantasmatique mais bien du cabanon. A qui faut-il jeter la pierre ? Au libraire ? Au collectionneur ? A la vente sur internet ? Dédouanons les sites de vente : le phénomène fut initié avant le début du commerce électronique des livres.
Accusons alors le mauvais goût qui fait prendre les livres de la Pléiade pour des livres de luxe. Accusons les libraires de neuf qui partagent ce mauvais goût avec les éditeurs parce que la tradition du livre s'est délitée depuis bien longtemps. Accusons-nous nous même, puisque nous avons tous l'envie d'écouler à bon compte et le plus facilement possible des choses qui ne nécessitent point trop d'efforts.
Et moi, entre la roulette de l'enfer et les trompettes de la mort, j'enfile mon habit de nuit , mes gants noirs et je vais tourner au-dessus de la ville à la recherche d'un lot à acheter...

Au Marquis de la dèche

Dans la série des bouts de papiers que l'on peut trouver dans les livres, en voici un découvert entre les pages d'un roman de Ponson du Terrail, il y a quelques années :


Cela se passerait de commentaires... mais j'aimerais tout de même que l'on me dise la différence entre une "Chaussète russe" et une "Chaussete française".
J'ai considéré cette rencontre comme un moment particulier de poésie odorante.

La littérature a bon dos...

Eh bien !
Je n'avais pas prévu de revenir dans ce blog aussi rapidement. Mais une phrase m'a fait sursauter, venant de la part d'une amateur de livres et de littérature, dans son blog. La voici :
"Les Lettres à Pierre Termier sur lesquelles je tombe, dans une édition de 1927, reliée (au toucher soyeux, la tranche de cuir est admirablement patinée, grâces en soient rendues au temps et à un nommé J.B, sans doute le relieur, qui a collé un petit papier à ses initiales sur une des premières pages), parue chez Stock et numérotée (n°128), sur papier Alfa vergé Outhenin-Chalandre [...]"
Hélas hélas, cher amateur, les tranches en cuir n'existent pas, à moins que les feuilles du livre dont vous parlez soient de la même matière ! (1)
Allez, on ne vous en veut pas. L'erreur est commune, elle se rencontre très fréquemment chez les libraires de neuf. Du reste, ils ont contaminé tout le monde avec cette notion erronée. J'en sais quelque chose, j'ai été libraire de neuf.
Ce que l'on appelle communément la tranche est en réalité le dos. C'est ce que vous voyez d'un livre lorsque celui-ci est rangé dans la bibliothèque. La tranche n'est pas unique, il y en a trois. C'est la partie visible du papier... Lors du brochage de l'ouvrage, celui-ci a encore des marges inégales. L'oeuvre du massicot est encore nécessaire pour que les bords des feuilles soient complètement égalisés, tranchés en quelque sorte. D'où le nom.
Ces bords de page peuvent être décorés de différentes façons : dorés (d'où l'appellation "tranche dorée" qui, convenez-en, serait assez tape à l'oeil si cela avait concerné les dos !) jaspés (motif de papier à la cuve, on baigne la tranche dans un bain spécial, on y reviendra un jour...) simplement teintés (de rouge, souvent, pour les livres anciens) etc.
Le dos, quant à lui à parfaitement le droit d'être patiné, comme l'indique la citation. Mais un coup de cire serait le bienvenu, mmmhhh ? Il peut avoir des nerfs apparents, des pièces de titre, etc.
Nous reviendrons progressivement sur les divers éléments qui constituent un livre. En attendant, une image vaut mieux que bien des explications. J'avais pensé aux pages de "Lui" avec Danièle Gilbert nue (2), mais ce n'était pas très explicatif. Même pour le cuir.
Alors...


Vous l'avez échappé belle !

(1) - Un tel livre existe aux éditions Fornax cliquez sur le lien et cherchez la référence 219...
(2) - Numéro de février 1988 - Toujours sérieux lorsqu'il faut donner des références...

J'emballe comme une bête !

Ah la la ! Si vous imaginez que gagner sa croûte de libraire en chambre, c’est facile tous les jours… Moi aussi, je fais ma comptabilité et toutes ces menues choses qui font le délice du petit commerçant. Rassurez-vous, tout de même, je ne vais pas vous faire le couplet « Ah mon bon Monsieur, c’est ben difficile de nos jours, allez ! ».
Non, aujourd’hui, je vais vous montrer des travaux pratiques : l’art de faire les paquets à la librairie Feuilles d’automne (bonsoir, quelle librairie !).
L’emballage des livres est le passage obligatoire pour mon activité. Quelques envois sont expédiés sous « enveloppe-bulle », mais les trois-quarts le sont selon la méthode que je vais vous décrire ci dessous, pour ma plus grande délectation…

Tout d'abord, il faut bien vérifier que l'ouvrage que vous allez emballer est bien celui que vous destiniez à votre client. Au bout d'une dizaine de paquets, il arrive que l'on s'emmêle quelque peu. La facture et les documents doivent être insérés à cheval sur la couverture pour que la personne qui les reçoit ne les rate pas. (Argol, pousse-toi, le chat !)

Ensuite, vous découpez un morceau de papier kraft aux dimensions de l'ouvrage, ici un in-12° assez facile à emballer, ma foi. (Bon, le chat, t'es gentil, mais tu vas ailleurs, hein ?)

Emballage du livre... (Pff...)

Ne pleurons pas sur le ruban adhésif. Ce n'est pas qu'une question d'esthétique. (La vache, y'a des morceaux de poils de chats coincés dans le scotch, maintenant, purée !)

On passe ensuite à la deuxième couche. Le kraft sert essentiellement à protéger le livre de l'encre du papier journal. Le journal, lui, va servir à rembourrer et rigidifier le paquet. (Un quart de table pour ma pomme et le reste pour le greffier, oh !)

Suite de l'opération...

Découpage d'un morceau de carton aux dimensions du livre emballé. Pour plus de précision, on le fera avec une solide paire de ciseaux et non un cutter dont la coupe est assez erratique et peut toujours taillader vos belles mains d'artistes. (Moi, c'est pas le cutter, c'est les griffes de chats)

Toujours faire en sorte que le crénelage du carton soit dans le sens du pli. Cela permet de plier plus facilement le bout de carton et de l'ajuster au livre. (Pousse-toi, Argol !)

On maintient le carton par de l'adhésif brun. Choisissez une marque assez solide et, si possible, équipez vous d'un dévidoir comme le modèle ci-dessus, qui permet quelques économies, notamment en énervements. (C'est le chat qui a repris le flambeau...)

Consolidation des extrémités. A noter que pour les paquets importants, on peut glisser un bout de carton plié dans cet espace et ensuite le consolider avec de l'adhésif. Les paquets doivent résister aux chocs. La taille du livre implique ipso facto une plus grande proportion de carton et de bourrage. Ainsi, un dictionnaire sera emballé avec du carton à double crénelage et le journal sera remplacé par des feuilles plastiques à bulles. En fait, la quantité de matériel utilisé pour un fort in-4° n'est pas proportionnelle à ce que vous utiliseriez pour un in-12°.

Avant-dernière opération : on recouvre (si le chat veut bien...) le tout d'une autre feuille de kraft, elle aussi découpée sur mesure.

Suite de l'opération...

Un coup d'adhésif pour fermer la feuille. (C'est une impression, ou il prend de plus en plus de place ?)

Idem pour fermer les extrémités...

Il n'y a plus qu'a coller l'étiquette. (Bon, maintenant, c'est le bâton de colle blanche qui est plein de poils de chat. C'est plus un bâton, c'est un bonnet à poils !)

Le paquet est terminé. Il n'y a plus qu'à remplir le bordereau d'expédition qui sera collé par le vaillant guichetier de la Poste à la réception de mes colis.
L'opération peut sembler longue et elle est à déconseiller lorsque l'on expédie des livres de poche ou de peu de valeur. Mais la plupart des livres que je vends ont besoin de cette protection. Il est parfois dommage que, sous prétexte d'économie - cela se joue parfois sur 2,00 € - on renonce à ce type d'emballage et que l'on fasse courir des risques aux livres que l'on a commandé. Il me faut en moyenne un quart d'heure pour traiter une commande, entre la sortie du bordereau et le collage de l'étiquette d'expédition. Il va de soi que mes confrères qui s'occupent de livres de poche ou d'ouvrages courants aient recours aux enveloppes-bulles ou bien aux emballages tout-prêts... La vitesse d'exécution et d'expédition est importante.
Mais, par ailleurs, j'ai la faiblesse de tenir encore à ce type d'emballage qui est un lien entre vous et moi, une manière de vous passer un message, puisque je ne suis qu'un "libraire virtuel" : "merci", et "continuez d'aimer les livres comme je les aime". J'ai remarqué que l'on appréciait.

Euh...

Ah oui ! Si vous trouvez un jour un chartreux dans votre paquet, soyez gentils, renvoyez le. C'est que j'aurais été à la bourre, ce jour là.

Henri Lhéritier

L’un des plaisirs que peut s’octroyer un libraire qui travaille à domicile et qui, par conséquent, n’a guère la possibilité de discuter littérature avec ses clients – chose exceptionnelle par ailleurs, le client disert, n’est pas si courant – est de se reporter sur les blogs littéraires. Cette fréquentation permet, bien sûr, d’intervenir dans les réactions aux articles rédigés par les blogueurs mais également de prolonger le plaisir de cet article dans les commentaires. Il faut seulement que l’alchimie de l’article et des commentaires se fasse, grâce à ceux qui les fréquentent…
Cela ne va pas de soi. La zone des commentaires ressemble souvent à des « tout-à-l’ego », ou des coquelets de la plume exhibent plus des Sergent-major que des ramages. Mais c’est somme toute rassurant. L’écrit perdure, même dans les pavanes et les insuffisances, et chacun y trouve sa provende.
Pour ma part, Steppenwolf de la brochure moisie, je vais me promener au pays des littératures caduques et obsolètes, dans le blog d’Henri Lhéritier. J’exagère : tout n’y est pas si vieux. Il arrive au taulier de ce blog de se prélasser entre les pages d’un Christian Oster, d’un Gailly… Cependant la majeure partie de ses articles concernent des ouvrages de Paul Bourget, Henri Bordeaux, Francis de Croisset ou bien des auteurs un peu plus courus, tels Barbey d’Aurevilly, Conrad ou encore Léon Bloy. On ne peut dire qu’il s’agit là de petits jeunes qui en veulent.
Ainsi, régulièrement, Henri Lhéritier, négociant en vin, vigneron, rédige une note sur ses lectures, avec des prédilections (Constantinople, les femmes callipyges…) avec style, pertinence et humour. Et, régulièrement, nous nous retrouvons dans les réactions ou la dissipation règne souvent mais également quelques moments d’érudition auxquels Henri se mêle toujours avec retenu et justesse. Cela devient une sorte de cours de récré ou nous nous ébattons à petit nombre sous l’œil bienveillant de Henri.
Hélas, il en va des blogs comme il en est des relations épistolaires. On a envie soudainement que l’interlocuteur prenne corps, lui donner une image, une voix.
Pour ce qui concernait l’image, le curieux pouvait être édifié avec une certaine facilité puisqu’il lui suffisait de commander l’ouvrage d’Henri qui s’intitule : « Autoportrait sauvé par le vent »… journal, autoportrait, méditations ?
En tout cas une autre dimension de la personnalité d’Henri qui ne transparaît pas dans le blog. Mais si nous avions à la fois l’image et sa profondeur, manquait encore son animation ainsi que le son.
Alors, je suis passé à Rivesaltes.
La Maison du Muscat était fermée à l’heure du déjeuner, ce qui m’a permis de découvrir l’excellent petit restaurant d'été qui partage la même cour – on y trouve également un antiquaire – et dans lequel j’ai dégusté pour la première fois un des vins de Henri.
Et puis, ce fut la rencontre.
Mais que pouvaient se dire deux timides soudainement confrontés l’un à l’autre ? Ces rencontres sont toujours constituées de regrets et de non-dits. Pour s’en affranchir, il eut fallu s’arrêter plus longtemps.
Que l’on ne cherche pas à en savoir plus sur ma visite. Je convie le curieux à visiter son site. Durant notre trop bref échange, j’ai tout de même eu la chance de voir où Henri officiait, voir un bout de sa bibliothèque, rapatriée dans son entrepôt.
Et puis j’ai eu le temps de goûter ses vins.
Nous nous sommes parlé... un peu.
J'ai acheté quelques bouteilles.
Maintenant, je peux boire et lire du Henri Lhéritier.
Et je médite d’y retourner, m’attabler avec lui autour d’une bouteille de Muscat et deviser jusqu’au bout de la nuit.
Sans doute que Phil ou AD – des habitués du blog – seront avec nous.