La littérature a bon dos...

Eh bien !
Je n'avais pas prévu de revenir dans ce blog aussi rapidement. Mais une phrase m'a fait sursauter, venant de la part d'une amateur de livres et de littérature, dans son blog. La voici :
"Les Lettres à Pierre Termier sur lesquelles je tombe, dans une édition de 1927, reliée (au toucher soyeux, la tranche de cuir est admirablement patinée, grâces en soient rendues au temps et à un nommé J.B, sans doute le relieur, qui a collé un petit papier à ses initiales sur une des premières pages), parue chez Stock et numérotée (n°128), sur papier Alfa vergé Outhenin-Chalandre [...]"
Hélas hélas, cher amateur, les tranches en cuir n'existent pas, à moins que les feuilles du livre dont vous parlez soient de la même matière ! (1)
Allez, on ne vous en veut pas. L'erreur est commune, elle se rencontre très fréquemment chez les libraires de neuf. Du reste, ils ont contaminé tout le monde avec cette notion erronée. J'en sais quelque chose, j'ai été libraire de neuf.
Ce que l'on appelle communément la tranche est en réalité le dos. C'est ce que vous voyez d'un livre lorsque celui-ci est rangé dans la bibliothèque. La tranche n'est pas unique, il y en a trois. C'est la partie visible du papier... Lors du brochage de l'ouvrage, celui-ci a encore des marges inégales. L'oeuvre du massicot est encore nécessaire pour que les bords des feuilles soient complètement égalisés, tranchés en quelque sorte. D'où le nom.
Ces bords de page peuvent être décorés de différentes façons : dorés (d'où l'appellation "tranche dorée" qui, convenez-en, serait assez tape à l'oeil si cela avait concerné les dos !) jaspés (motif de papier à la cuve, on baigne la tranche dans un bain spécial, on y reviendra un jour...) simplement teintés (de rouge, souvent, pour les livres anciens) etc.
Le dos, quant à lui à parfaitement le droit d'être patiné, comme l'indique la citation. Mais un coup de cire serait le bienvenu, mmmhhh ? Il peut avoir des nerfs apparents, des pièces de titre, etc.
Nous reviendrons progressivement sur les divers éléments qui constituent un livre. En attendant, une image vaut mieux que bien des explications. J'avais pensé aux pages de "Lui" avec Danièle Gilbert nue (2), mais ce n'était pas très explicatif. Même pour le cuir.
Alors...


Vous l'avez échappé belle !

(1) - Un tel livre existe aux éditions Fornax cliquez sur le lien et cherchez la référence 219...
(2) - Numéro de février 1988 - Toujours sérieux lorsqu'il faut donner des références...

J'emballe comme une bête !

Ah la la ! Si vous imaginez que gagner sa croûte de libraire en chambre, c’est facile tous les jours… Moi aussi, je fais ma comptabilité et toutes ces menues choses qui font le délice du petit commerçant. Rassurez-vous, tout de même, je ne vais pas vous faire le couplet « Ah mon bon Monsieur, c’est ben difficile de nos jours, allez ! ».
Non, aujourd’hui, je vais vous montrer des travaux pratiques : l’art de faire les paquets à la librairie Feuilles d’automne (bonsoir, quelle librairie !).
L’emballage des livres est le passage obligatoire pour mon activité. Quelques envois sont expédiés sous « enveloppe-bulle », mais les trois-quarts le sont selon la méthode que je vais vous décrire ci dessous, pour ma plus grande délectation…

Tout d'abord, il faut bien vérifier que l'ouvrage que vous allez emballer est bien celui que vous destiniez à votre client. Au bout d'une dizaine de paquets, il arrive que l'on s'emmêle quelque peu. La facture et les documents doivent être insérés à cheval sur la couverture pour que la personne qui les reçoit ne les rate pas. (Argol, pousse-toi, le chat !)

Ensuite, vous découpez un morceau de papier kraft aux dimensions de l'ouvrage, ici un in-12° assez facile à emballer, ma foi. (Bon, le chat, t'es gentil, mais tu vas ailleurs, hein ?)

Emballage du livre... (Pff...)

Ne pleurons pas sur le ruban adhésif. Ce n'est pas qu'une question d'esthétique. (La vache, y'a des morceaux de poils de chats coincés dans le scotch, maintenant, purée !)

On passe ensuite à la deuxième couche. Le kraft sert essentiellement à protéger le livre de l'encre du papier journal. Le journal, lui, va servir à rembourrer et rigidifier le paquet. (Un quart de table pour ma pomme et le reste pour le greffier, oh !)

Suite de l'opération...

Découpage d'un morceau de carton aux dimensions du livre emballé. Pour plus de précision, on le fera avec une solide paire de ciseaux et non un cutter dont la coupe est assez erratique et peut toujours taillader vos belles mains d'artistes. (Moi, c'est pas le cutter, c'est les griffes de chats)

Toujours faire en sorte que le crénelage du carton soit dans le sens du pli. Cela permet de plier plus facilement le bout de carton et de l'ajuster au livre. (Pousse-toi, Argol !)

On maintient le carton par de l'adhésif brun. Choisissez une marque assez solide et, si possible, équipez vous d'un dévidoir comme le modèle ci-dessus, qui permet quelques économies, notamment en énervements. (C'est le chat qui a repris le flambeau...)

Consolidation des extrémités. A noter que pour les paquets importants, on peut glisser un bout de carton plié dans cet espace et ensuite le consolider avec de l'adhésif. Les paquets doivent résister aux chocs. La taille du livre implique ipso facto une plus grande proportion de carton et de bourrage. Ainsi, un dictionnaire sera emballé avec du carton à double crénelage et le journal sera remplacé par des feuilles plastiques à bulles. En fait, la quantité de matériel utilisé pour un fort in-4° n'est pas proportionnelle à ce que vous utiliseriez pour un in-12°.

Avant-dernière opération : on recouvre (si le chat veut bien...) le tout d'une autre feuille de kraft, elle aussi découpée sur mesure.

Suite de l'opération...

Un coup d'adhésif pour fermer la feuille. (C'est une impression, ou il prend de plus en plus de place ?)

Idem pour fermer les extrémités...

Il n'y a plus qu'a coller l'étiquette. (Bon, maintenant, c'est le bâton de colle blanche qui est plein de poils de chat. C'est plus un bâton, c'est un bonnet à poils !)

Le paquet est terminé. Il n'y a plus qu'à remplir le bordereau d'expédition qui sera collé par le vaillant guichetier de la Poste à la réception de mes colis.
L'opération peut sembler longue et elle est à déconseiller lorsque l'on expédie des livres de poche ou de peu de valeur. Mais la plupart des livres que je vends ont besoin de cette protection. Il est parfois dommage que, sous prétexte d'économie - cela se joue parfois sur 2,00 € - on renonce à ce type d'emballage et que l'on fasse courir des risques aux livres que l'on a commandé. Il me faut en moyenne un quart d'heure pour traiter une commande, entre la sortie du bordereau et le collage de l'étiquette d'expédition. Il va de soi que mes confrères qui s'occupent de livres de poche ou d'ouvrages courants aient recours aux enveloppes-bulles ou bien aux emballages tout-prêts... La vitesse d'exécution et d'expédition est importante.
Mais, par ailleurs, j'ai la faiblesse de tenir encore à ce type d'emballage qui est un lien entre vous et moi, une manière de vous passer un message, puisque je ne suis qu'un "libraire virtuel" : "merci", et "continuez d'aimer les livres comme je les aime". J'ai remarqué que l'on appréciait.

Euh...

Ah oui ! Si vous trouvez un jour un chartreux dans votre paquet, soyez gentils, renvoyez le. C'est que j'aurais été à la bourre, ce jour là.

Henri Lhéritier

L’un des plaisirs que peut s’octroyer un libraire qui travaille à domicile et qui, par conséquent, n’a guère la possibilité de discuter littérature avec ses clients – chose exceptionnelle par ailleurs, le client disert, n’est pas si courant – est de se reporter sur les blogs littéraires. Cette fréquentation permet, bien sûr, d’intervenir dans les réactions aux articles rédigés par les blogueurs mais également de prolonger le plaisir de cet article dans les commentaires. Il faut seulement que l’alchimie de l’article et des commentaires se fasse, grâce à ceux qui les fréquentent…
Cela ne va pas de soi. La zone des commentaires ressemble souvent à des « tout-à-l’ego », ou des coquelets de la plume exhibent plus des Sergent-major que des ramages. Mais c’est somme toute rassurant. L’écrit perdure, même dans les pavanes et les insuffisances, et chacun y trouve sa provende.
Pour ma part, Steppenwolf de la brochure moisie, je vais me promener au pays des littératures caduques et obsolètes, dans le blog d’Henri Lhéritier. J’exagère : tout n’y est pas si vieux. Il arrive au taulier de ce blog de se prélasser entre les pages d’un Christian Oster, d’un Gailly… Cependant la majeure partie de ses articles concernent des ouvrages de Paul Bourget, Henri Bordeaux, Francis de Croisset ou bien des auteurs un peu plus courus, tels Barbey d’Aurevilly, Conrad ou encore Léon Bloy. On ne peut dire qu’il s’agit là de petits jeunes qui en veulent.
Ainsi, régulièrement, Henri Lhéritier, négociant en vin, vigneron, rédige une note sur ses lectures, avec des prédilections (Constantinople, les femmes callipyges…) avec style, pertinence et humour. Et, régulièrement, nous nous retrouvons dans les réactions ou la dissipation règne souvent mais également quelques moments d’érudition auxquels Henri se mêle toujours avec retenu et justesse. Cela devient une sorte de cours de récré ou nous nous ébattons à petit nombre sous l’œil bienveillant de Henri.
Hélas, il en va des blogs comme il en est des relations épistolaires. On a envie soudainement que l’interlocuteur prenne corps, lui donner une image, une voix.
Pour ce qui concernait l’image, le curieux pouvait être édifié avec une certaine facilité puisqu’il lui suffisait de commander l’ouvrage d’Henri qui s’intitule : « Autoportrait sauvé par le vent »… journal, autoportrait, méditations ?
En tout cas une autre dimension de la personnalité d’Henri qui ne transparaît pas dans le blog. Mais si nous avions à la fois l’image et sa profondeur, manquait encore son animation ainsi que le son.
Alors, je suis passé à Rivesaltes.
La Maison du Muscat était fermée à l’heure du déjeuner, ce qui m’a permis de découvrir l’excellent petit restaurant d'été qui partage la même cour – on y trouve également un antiquaire – et dans lequel j’ai dégusté pour la première fois un des vins de Henri.
Et puis, ce fut la rencontre.
Mais que pouvaient se dire deux timides soudainement confrontés l’un à l’autre ? Ces rencontres sont toujours constituées de regrets et de non-dits. Pour s’en affranchir, il eut fallu s’arrêter plus longtemps.
Que l’on ne cherche pas à en savoir plus sur ma visite. Je convie le curieux à visiter son site. Durant notre trop bref échange, j’ai tout de même eu la chance de voir où Henri officiait, voir un bout de sa bibliothèque, rapatriée dans son entrepôt.
Et puis j’ai eu le temps de goûter ses vins.
Nous nous sommes parlé... un peu.
J'ai acheté quelques bouteilles.
Maintenant, je peux boire et lire du Henri Lhéritier.
Et je médite d’y retourner, m’attabler avec lui autour d’une bouteille de Muscat et deviser jusqu’au bout de la nuit.
Sans doute que Phil ou AD – des habitués du blog – seront avec nous.

Niouzes of the blogs - 2

Quelques brèves visites çà et là nous démontrent que nous ne sommes pas encore dans l’été des blogs et que les lignes s’y rangent avec empressement.
L’Alamblog, après avoir parlé de Mac Orlan, du hareng-saur, de David Marti illustrant Lautréamont (superbe !), nous lance un jeu de l’été. Mais quel est donc ce personnage souriant sur la photo, mmmhh ? Aucune réponse plausible ne me vient. Je patienterai. Le Préfet Maritime est de toute façon trop cultivé pour moi !
Le dernier billet de Fornax s’intitule « Ombre ». Le sieur Laucou a délaissé l’inventaire particulier de sa bibliothèque particulière pour revenir aux techniques d’impression. Bref, primitif et poétique.
Un qui a abandonné toute idée de paresse est Henri Lhéritier. Qu’on en juge : Henry James, Barbey d’Aurevilly, Henri Bordeaux, Maupassant, Conrad et Christian Gailly. Comment voulez-vous qu’on ait le temps de tout lire, Henri ? On insistera jamais assez sur l’utilité de ce blog (bien que les autres soient également indispensables) dont l’auteur nous fait découvrir parfois des écrivains dont personne n’aurait l’idée de nos jours de lire une seule ligne. Guettez Bordeaux, Peisson et consorts lorsqu’ils passent à portée. Henri arrive même à les rendre intéressants.
Enfin, on rendra compte du billet de Pierre Assouline dans la République des livres sur une supercherie littéraire amusante. J'adore les histoires de faussaires en littérature. On prendra seulement soin de consulter ce dernier blog avec le navigateur Firefox équipé du module Adblock Plus afin de ne pas avoir un écran ressemblant à une caravane du tour de France… Comme d’habitude, les commentaires du blog d’Assouline n’ont pas grand intérêt, contrairement aux précédents cités… Les ratiocinements et les prudhommismes y règnent en maîtres.

Grosse fatigue dès le retour


Il n'est jamais bon de partir en vacances. Il se passent toujours quelque chose dans votre dos. En l'occurrence, c'est le lâché médiatique sur Siné qui rappelle les petitesses que subirent les frère Goncourt à leurs débuts avec la justice du Second Empire (cf : Journal pour l'année 1853). Cela renvoie à toutes les époques ou le pouvoir tirait sur la laisse de ses séides pour faire respecter la bienséance, pour que l'ordre règne dans les publications.
En tant que libraire, je me déshonorerais de ne pas soutenir la liberté d'expression, la liberté de ton, l'expression de la satire. C'est pour cela que j'ai signé la pétition de soutien à Siné et que je continuerai à me réjouir de vendre ses livres ou ceux dont il a fait les illustrations et que je continuerai à le lire chaque fois que je le pourrai.
Pour signer vous aussi, vous pouvez aller

A part cela, la librairie rouvre tranquillement sous un soleil de plomb...

Vacances

Bien...
Il est temps de mettre le petit panneau "En Vacances" sur notre vitrine virtuelle. Je vous retrouve au début du mois prochain. Rien ne vous empêche de laisser des messages. seulement ils ne seront validés qu'à mon retour.
A très bientôt et bonne lecture !

Ce n'est qu'un combat, mais est-ce bien intéressant de continuer le début ?

Vraisemblablement le dernier message avant la grande béance estivale...
Il semble que l'on veuille, ça et là, remettre en cause le prix unique du livre. Déjà, dans certains blogs qui se veulent "pertinents" sur l'économie, comme ils disent, nous avons eu à lire quelques galops d'essai en ce sens. Oh, juste une hypothèse d'école, vous savez ce que c'est.
Oui on sait : dogme libéral et point d'exception culturelle qui compte.
Quelques professionnels tentent de se mobiliser contre ces ingénieux et incultes économistes en nous proposant de signer une pétition pour le maintien du prix unique du livre.
J'ai signé sans illusions.
Vous pouvez faire pareil ici.

Niouzes of the blogs - 1

Le libraire n'est pas de bois, il a un coeur et des yeux en plus d'un porte-monnaie vide. C'est pour cela qu'entre deux fiches il se consume avec mesure dans la lecture de textes menus en essayant d'oublier ses enfant faméliques qui braillent et laissent couler de longs filets de morve translucide sur une pile de livres incomplets ou bien un ramas de productions de folliculaires qui, éventuellement, pourrait leur servir de couche, voire de feuillée.
Donc, le libraire lit. Et comme cet acte s'inscrit dans la lancinante répétition du labeur, il va, oubliant momentanément son devoir, fouiller dans les blogs amis. Il y puise un peu de force pour affronter demain le regard farouche du postier, et la voix à la fois aigre et amère de sa conscience.
Parfois même, il y intervient.
Il se dit même qu'il pourrait en faire profiter les autres...
Alors, voilà :
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- Henri Lhéritier se penche sur une nouvelle de Henry James, La madone de l'avenir. C'est également une déclaration d'amour à Florence et à la peinture. On y souscrit volontiers d'autant que le souvenir de Florence n'est point si lointain.
- Le blog de Fornax, quant à lui, fait l'inventaire illustré de sa "bibliothèque de chiottes", à thème scatologique, cela va de soi. Nous y avons décelé cependant des lacunes, ce qui nous fâche un peu.

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Le retour de Napoléon

Il y a quelques articles de là, je faisais allusion à François Valorbe
Voici ce que j’ai retrouvé :
« […] De toute façon Valorbe mérite de passer à la postérité pour un canular digne des meilleurs d’Alphy. Il m’avait apporté des contes qui me séduisirent d’emblée : malheureusement aucun des titres de ces contes ne pouvaient donner son titre à l’ouvrage. Le lendemain, il imagina une préface – stratagème qui était en fait un alibi pour le titre trouvé, Napoléon et Paris :
« Il était une fois un homme qui s’appelait Napoléon. Cet homme habitait Paris. Pour plus de précision, disons que notre héros avait Napoléon pour patronyme et ceci est assez rare, contrairement au prénom fort répandu un peu partout. Le sien de prénom devait être quelque chose comme Bonaparte. Pour plus de précision encore, il est bon d’ajouter que ce Bonaparte Napoléon habitait la petite ville du Kentucky qui répond au joli nom de Paris… Le présent texte n’est qu’un prétexte : celui de donner un titre au recueil. Un de nos amis, des mieux informés en la matière, nous ayant assuré que, best-sellers mis à part, les titres les plus aisément négociables sur le marché de la librairie sont, dans l’ordre, les nominatifs « Napoléon » et « Paris », nous avons pensé qu’il serait vraiment trop bête de passer à côté d’une affaire si belle et si facile. »
Ce livre, à cause de son titre, eut l’insigne honneur de figurer en bonne place dans la vitrine, consacrée à l’épopée impériale, d’un libraire voisin de l’École Militaire. »

On trouvera cet extrait dans :
Eric Losfeld : Endetté comme une mule, ou : La passion d’éditer – Belfond, 1979


Bien sûr, tout le livre est à lire intégralement et plusieurs fois !
Nous y reviendrons un jour, Eric Losfeld est un Personnage qui ne peut pas laisser indifférent…
Je ne possède pas le livre de Valorbe, bien que j’ai croisé ce volume plusieurs fois dans ma carrière professionnelle. Mais je ne désespère pas d’en retrouver un pour ma bibliothèque.

P.S. : Il est généralement d’usage de donner également la page ou se trouve l’extrait. Et bien non, vous ne l’aurez pas. Z’avez qu’à lire le livre en entier !

Originale, mon oeil

Il y en a un au fond de la classe qui n’a pas l’air d’avoir suivi :
- « Pourquoi parlez-vous "d’originales" et non d’originaux quand vous parlez de certains livres ? »
Pfff…
- Parce que je parle d’éditions originales et que c’est au féminin, tiens ! Y’en a, j’vous jure !
Les originaux, ce sont souvent les amateurs d’originales. Il y aurait des portraits à faire, chaque librairie possédant sa propre collection. Cette originalité, qui plus est, ne se transmet pas de la même façon d’une librairie à l’autre alors que c’est la même personne qui la véhicule. Nous avons affaire ici à une idiosyncrasie symbiotique interactive entre l’amateur d’originale et le libraire… une sorte d’araignée au plafond portable, quoi.
Il y a les originales, les vraies.
Et puis, il y a également celles que l’on aimerait nous faire passer pour telles.
Je ne parle pas du tout venant en provenance d’Ebay, où il m’a été donné de voir des rééditions récentes passer pour originales (Le Voleur, de Darien, en édition Pauvert, par exemple). On ne tire pas sur les ambulances. Enfin, surtout lorsqu’elles sont vides.
Je veux parler plutôt d’une manie développée il y a déjà pas mal de temps dans les catalogues et qui s’est perpétuée jusque dans les descriptifs sur Internet. Cela consiste à prendre un ouvrage quelconque et lui accoler un Mention fictive d’édition ou Année de l’originale, etc. Et alors, me diriez-vous, nous voici avertis, pas besoin de s’agiter pour autant ? J’agréerais volontiers cette remarque si ces livres ne subissaient également une montée appréciable de leur prix par rapport aux mêmes ouvrages n’ayant pas reçu l’honneur de ces mentions. Sans doute est-ce la proximité mythique de l’originale qui déclenche cette subite inflation, mais, à mes yeux, rien ne la justifie.
Une édition originale est le premier tirage de la première édition. On comprend dans celle-ci, la déclinaison de tous les papiers : tirage de tête, second papier, tirage d’édition, service de presse, tirages hors commerces, réservés, pourvu que ceux-ci comportent les mêmes spécifications de tirages et les mêmes dates.
Or, ce n’est certes pas le cas d’un ouvrage publié la même année que l'originale et qui, par le fait, ne fait pas partie du même tirage. Ainsi,l’achevé d’imprimer fait souvent foi, la justification du tirage également, parfois le papier utilisé ou même la couverture, et une infime différence est bien souvent déterminante. Tout autre mention impliquant une différence avec l'originale, même une correction typographique dans le texte témoigne du fait que nous ne sommes pas en présence du premier tirage de la première édition. Ainsi, si vous avez un ouvrage en main, avec un bon achevé d'imprimer, correspondant à la première édition, la même apparence qu'une édition originale mais avec la mention de "deuxième édition" ou "quatrième édition" sur la couverture, il nous faudra une preuve objective que cette mention a été ajoutée par l'éditeur sur le premier tirage. Cette preuve n'existe généralement pas, car la plupart des libraires n'ont pas accès aux archives des éditeurs si tant est qu'elles existent. Les seules sources sont encore les bibliographies spécialisées qui demeurent souvent muettes sur la question.
Quant à la « mention fictive » si chère à quelques confrères, je conçois mal qu’elle soit si souvent sur la page de titre, ce qui signifie que l’on aurait refait un tirage à part d’un cahier, retiré l’ancien pour le remplacer par le nouveau, tout ceci après avoir débroché les quelques milliers d’exemplaires.
C’est, cela, oui…
Cela aurait été prémédité dès le début par l‘éditeur ? En bibliographie, ce genre de chose doit être vérifié et j’aimerais beaucoup en connaître les sources, dans ces cas précis.
J’arrête d’ironiser.
Je veux seulement ici évoquer une dérive courante du catalogage qui peut, dans les mains les plus indélicates, être un moyen d’écouler des ouvrages en un état médiocre avec le prestige d’une « presqu’originale ». Si le libraire peut – et doit – alimenter le fétichisme de ses clients, il est des perversions qu’il serait souhaitable d’éviter. Ainsi, créer une sorte de classe intermédiaire et indéterminée d’ouvrages ne sert qu’à anodiser le concept d’édition originale et détourner l’attention de l’amateur de bien d’éditions courantes dans un meilleur état.
Il ne me vient certes pas à l’idée de vouloir réglementer d’une quelconque manière ce genre de pratique. Je souhaite seulement que les quelques lecteurs de ce blog aient conscience de cette petite manie et que, en s’y prêtant, ils risquent simplement de prendre des vessies pour des lanternes.
Comme je l'écrivais à l'un des mes camarades de jeux, chez Henri Lheritier, ce n’est pas l’année qui compte mais le plaisir qu’on en tire. Et si vous tenez réellement à une édition originale, ne confondez pas bibliophile et bibliomane, les deux sont compulsionnels, subissent des bouffées délirantes, mais l’un des deux, au moins, est un maniaque de l’exactitude.
Alors, originale ou pas ? C'est à vous de choisir, les motivations des bibliophiles, et des amateurs de livres en général, sont infinies. En achetant ces ouvrages on achète une part de fantasme : "Le premier, rare, avec la faute à la page 165 et sans la couverture de relais !!! Celui-là et rien d'autre, même pas le tirage sur beau papier fait une semaine après, ça compte pas !" Pour ceux-là, la "mention fictive" de tirage, d'édition ou autre faribole ne sert qu'à discréditer le libraire.
Personnellement, bien qu’un peu bibliophile, je préfère souvent ranger dans ma bibliothèque un volume en bon état et agréable plutôt qu'une ruine glorieuse...
Enfin, ce codicille : il est vrai que certains ouvrages ont fait l’objet d’une mention fictive d’édition ou de mille. Le fait est avéré dans quelques rares cas. Mais comment le savoir ? Dans ces cas là, il n’y a qu’une seule réponse : faire preuve de prudence, de modestie, et se taire.

Presse Clandestine

Avant Internet, il y avait les catalogues. Ce qui était vrai pour les 3 Suisses l'était également pour les libraires de tout poil, du libraire d’ancien le plus huppé au pourvoyeur de ballots pornographiques. Tout le monde rédigeait, annotait, collationnait, amendait, fichait, etc.
Voici, en gros comment cela se déroulait avant les ordinateurs :
Le premier stade du catalogue, c’est la fiche. Et là, point de norme propre au bibliothécaire, chacun faisait comme bon lui semblait. Mais ces fiches avaient un minimum de points communs : Auteur, titre, sous titre, date et lieu d’édition, description physique, commentaire, référence bibliographique lorsqu’il y avait lieu, etc. A ce stade, il y avait déjà une indication de prix, lequel serait éventuellement révisé pendant la rédaction de la liste. A l’évidence, on travaillait avec ces fiches pour des commodités de tri mais également comme trace d’une vente passée. Ainsi, le libraire en faisant des fiches, forgeait également sa propre bibliographie et ses cotes.
Ensuite, le libraire se mettait devant sa machine à écrire et commençait à transcrire le contenu de ses fiches dûment triées.
Après, cela partait chez l’imprimeur…
C’est tout ?
J’ai d’autres souvenirs.
Liés à ma propre expérience, cela va de soi, dans une librairie, qui, précisément, éditait des catalogues.
Précisons que cela se passait au milieu des années 80...
Le fameux catalogue était donc tapé – par une machine mécanique, s’il vous plaît - mais pas sur une feuille de papier. Cela ressemblait plutôt à des stencils qui étaient utilisés sur des duplicateurs à alcool. C’étaient, en quelque sorte des matrices pour offset de bureau. Ainsi, nanti de cette matrice, je descendais dans le sous-sol frais de la librairie, au milieu des éditions originales et m’attelais à ce méchant cube vert sapin et orange qu’était l’offset de bureau. Il fallait fixer cette matrice sur le cylindre, faire un tour avec celui-ci à l’aide de la manivelle, retirer la feuille de papier glacé qui la protégeait, remettre un coup de manivelle en engageant une feuille format 21 X 27 cm. - Eh oui, ce n’est pas une erreur de ma part. Il ne s’agissait pas de format A4… - Une fois la première impression faite, il suffisait de pousser l’interrupteur électrique et veiller à alimenter la machine en papier. Opération qui se renouvelait autant qu’il y avait de pages au catalogue. Le tirage était approximativement de 450 exemplaires et avait une quarantaine de pages.
Venait, une fois l’ensemble tiré, le tri des feuilles pour constituer le catalogue, utiliser toute la surface du sous-sol et tourner dedans en classant les feuilles… j’en ai encore le tournis. Il ne fallait pas oublier la couverture, imprimée, elle, en véritable offset et portant la mention : "Vente à prix marqués" et puis les écussons du SLAM (Syndicat de la Librairie Ancienne et Moderne), etc.
Ensuite, il fallait constituer des paquets d’une trentaine de catalogues et les enfermer dans une presse à main, en grener (1) ce qui allait être le dos à l’aide d’un vieux coupe-papier, le recouvrir de colle plastique et attendre que ça sèche. Alors, armé d’un couteau de cuisine, je séparais chaque catalogue en tranchant les dos un par un, tel un boucher impitoyable.
Ensuite, venait l’affranchissement. Seule concession à la modernité, une machine à affranchir permettait de reposer les papilles surmenées par l’atmosphère sèche du sous-sol. Seulement, il fallait alimenter la machine à la main, point de tapis roulant ou autre alimentation automatique, vous rêvez, vous… J’avais donc établi un système un peu ergonomique, à base de boîte en carton et de siège autour de la table où se tenait la machine. De plus, il était nécessaire d’affranchir avant de mettre les catalogues car cette machine refusait les plis trop épais. Ensuite venait « l’ensachage », la fermeture des enveloppes, leur « liassage » et leur « portage » jusqu’à la Poste dans mes petits bras musclés… Près de 14 000 feuilles de papier partaient ainsi dans la nature, l’univers entier et ses abords immédiats.
Deux ou trois jours après, le téléphone n’arrêtait pas de sonner. Mais ceci est une autre histoire, comme disait Rudyard, que je vous conterai dans un article prochain.
J’ai le regret de signaler que le progrès fit rage dans cette librairie au début des années 90. Tout d’abord, l’on passa du format 21 X 27 au format A4. C’était le début de la fin. Après ce fut l’acquisition d’une IBM à boule qui procura une frappe plus régulière et donc un catalogue un peu plus lisible. Puis, ce fut l’abandon de l’offset de bureau et des heures passionnantes passées dans le sous-sol à lire tout en surveillant la machine. Celle-ci partit dans l’antre des éditions Fornax, où il m’est arrivé de croiser sa présence sournoise. Le catalogue contracta un format A5 et la seule chose qui le différencia de ses congénère fut la couverture verte…
La librairie ferma vers 2000, avant le saut fatal vers les ordinateurs de type 286, voire 386 ce qui eût permis d’envisager des catalogues avec des mises en pages sophistiquées. Si cela avait continué, je sens que – la révolution étant en marche – nous aurions été, à l’heure actuelle, à la veille d’acquérir notre premier ordinateur doté de Windows 3.1
Nous l’avons échappé belle !
Je ne peux même pas vous montrer ces catalogues. Bêtement, je n’en ai pas gardé un seul ! J’en ai une belle quantité, mais point ceux-là.
Alors, à l’occasion, si vous retrouvez des catalogues (21 X 27, de préférence !) de la Librairie Delatte. Ne le jetez pas, siouplaît !
Pensez à moi.
Je suis un nostalgique.


(à suivre...)


(1) - Voilà ce que c'est de balancer des termes sans vérifier : "grecquer" et non "grener"... Merci à CLS pour sa correction.

Je hais les pubeux

Jusqu’à maintenant, personne n’a semblé réagir à cela :




Il n’est pas dans mes usages de critiquer les gens avec lesquels je travaille - d’autant que je ne puis que me féliciter de collaborer avec AbeBooks. Cela dit, il est des remarques qui seraient bonnes à transmettre :
Qui a cru que cette blague était drôle ?
Qui pense que l’on pouvait faire une plaisanterie aussi balourde avec les rasoirs et Van Gogh ?
Et pourquoi pas Maupassant, tant qu’on y est ?
Et pourquoi pas un traité des échasses pour Toulouse-Lautrec ?
Généralement, je me contrefiche du « politiquement correct ». Je ne critique même pas ici le côté farce mais bel et bien la manière et aussi le fond : est-ce que l’auteur de cette blague a lu la vie de Van Gogh, et après l’avoir fait, aurait-il eu envie de la refaire, cette vanne à deux balles ?
Savait-il que ce marque-page était destiné aux libraires ou pense-t-il que l’espèce est déjà éteinte ?
Est-ce que ce publicitaire à la ramasse pense que nous sommes tous victime de la même anomie que lui ? J’espère en tout cas qu’il a été modeste pour ses honoraires.
Ceci me fut livré en plusieurs exemplaires, accompagnés d’autres accessoires : sacs, stylos, rubans adhésifs, etc. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas mis ces marques-page en circulation. Je ne le ferai d’ailleurs pas. Je refuse catégoriquement d’être lié à ce que trimbale cette blague derrière elle. J’espère qu’à l’avenir, AbeBooks réfléchira à ses plans marketing ou, mieux, que ce site demandera aux libraires ce qu’ils en pensent.
Ce serait mieux.
Soulagé de mon courroux, je retourne classer ma collection de blagues Caram’bar.

Les chats de Napoléon à Paris

L'auteur de ce blog, jugeant que sa production est un peu élevée et que la moindre panne d'inspiration pourrait nuire au rythme imposé par lui, a décidé de lever un peu le pied avant que de subir d'une manière trop pregnante le vertige du prompt palpitant (équivalent électronique de l'angoisse de la page blanche).
En conséquence, le soussigné va emmagasiner quelques articles et les publier à raison d'un ou deux textes par semaine. Au bout d'un an cela fera tout de même une belle quantité.
Reste que l'envie d'être lu demeure.
Sinon, l'on ne ferait pas de blog.
N'ayant pas les ressources immodérées du marketing, nous nous bornerons à faire preuve d'une astuce qui a déjà fait ses preuves.
C'est François Valorbe, publiant son ouvrage intitulé Napoléon et Paris, qui donne la voie à suivre. L'auteur, ayant décidé d'être lu, s'était renseigné sur les titres les plus vendeurs, d'où icelui nommé ci-dessus - n'ayant du reste aucun rapport avec le contenu.
Désormais, ni Napoléon ni Paris ne font autant recette qu'en 1959, année de parution du livre, chez Losfeld.
Restent les chats.
Nous intitulerons donc ce bref article : «Les Chats de Napoléon à Paris» ce qui va rendre ce blog éminemment populaire et consensuel. Bien entendu, nous mettrons également une photo.

Une petite mort de Don Quichotte

Existe-t-il un « cimetière des éléphants » pour les livres ? Où vont-ils, tous ces volumes outragés par le temps et le manque de soin, quel est leur destin ? Que fait-on de tous ceux que l’on s’est refusé à acheter ou à conserver dans sa bibliothèque ?
Poubelle ?
Cheminée ?
Broyeuse ?
Que cette éventualité échoit au tout venant du roman de gare ou à l’écrit politique, rien que de très anodin. Après tout, ce ne sont que des produits à obsolescence rapide. Non, je veux parler des livres véritables, source de joie, de plaisir et de culture, enfin, vous savez, ces trucs, là, qui font réfléchir…
Oui, enfin, vous voyez, quoi.
Cette question, je me la suis posée fréquemment jusqu’à ce que je sois directement concerné. En effet, j’achète des livres par lots, j’achète également des bibliothèques et l’on y maîtrise nettement moins le contenu de ce que l’on acquiert parfois. Ainsi, chaque achat comporte son lot de « drouille », de livres indésirables, invendables, laids… je vous laisse compléter. Et puis, il y a les crève-cœur, les livres incomplets, détruits, bancals. Ce ne sont pas forcément des chefs-d’œuvre de la bibliophilie, seulement des objets devenus émouvants.
Une de mes rencontres les plus désolées avec ce genre de livres a pris la forme de deux volumes d’une édition ancienne de Don Quichotte. Chaque fois que je les regarde, je ressens un vague sentiment de culpabilité, une gêne dont j’ai du mal à me défendre. Ces livres errent d’ailleurs dans une zone de non-droit, entre ma bibliothèque (qui est dans mon bureau) et le tas d’ouvrages, derrière moi, en attente de catalogage.
Ce sont deux petits in-12° qui ont été dépouillés de leur cuir, il n’y a plus que leurs aies pour les recouvrir, deux morceaux de carton, impudiques, mouillés et tachés, mais encore tenus par des nerfs apparents, encore serrés fermes comme des cordages de navire. Peut-être est-ce cela qui partira en dernier, comme un squelette, une épine dorsale. Un des volumes a perdu un cahier, les deux n’ont plus de page de titre, le papier a bruni, est taché et mouillé à certains endroits également. Ce sont deux épaves d’une petite escadre qui naviguait autrefois vaillamment dans les rayons d’un honnête homme. Combien y en avait-il à l’origine ? Cinq, six tomes ? Ici, ce sont les tomes IV et V. Ultime outrage, on a collé des petites vignettes chromolithographiées sur le contreplat d’un des volumes. Une indication du Brunet (Manuel du libraire) laisse supposer que cette édition date de la fin du XVIIe siècle ou bien du début du XVIIIe.
Que de regrets, que de regrets...

Mais que veulent me dire ces ouvrages, quelle est la signification profonde de leur présence à mes côtés ?

Quel est leur message ?

En fin de compte, je l’ai peut être trouvé dans une gravure du cinquième tome…