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L'Âme du Bibliophile

Nous avons reçu ceci de SPiRitus :

Cher Tenancier,

Vous savez combien je me plais à fréquenter ces lieux tout entiers dédiés au livre et combien je vous sais gré de les entretenir en parfait jardinier. Aussi vous ne m’en voudrez pas si je me permets un reproche. Car, voyez-vous, après avoir longtemps et attentivement arpenté les chemins nombreux et parfois mystérieux de votre domaine – car votre jardin, n’est-ce pas, est plutôt à l’anglaise – je m’aperçois qu’il y manque un parterre de fleurs rares, fleurs du Japon, pourpre cardinalice, violet-évêque, ou vert-enfer, fleurs de Hollande, et fleurs de Chine, fleurs bleu de France et fleurs de Corée. Il y manque, dis-je, de ces fleurs exotiques, improbables, inconnues du commun, et qui poussent, dans nos contrées, exclusivement sous serre, acclimatées par la folie ou le génie – c’est tout un – d’un amoureux des exemplaires uniques. Mais ces fleurs existent-elles toujours ? Si oui, sans doute un peu fanées, et dans l’herbier de quel amateur voué corps et âme à son étrange passion ? Si non, n’est-il pas de votre devoir d’immédiatement tracer dans ce petit coin de vos terres, ce petit coin là-bas, laissé à l’abandon – dans l’attente de quelle résurrection ? – le carré virtuel où piquer leur souvenir ? Et les curieux qui ne manqueraient pas de s’arrêter, intrigués par le parfum tour à tour subtil et agressif de ces absentes de tout bouquet, y découvriraient, gravé sur un panonceau de bois d’if, le nom de l’excentrique botaniste qui osa, contre la nature, ces exquises et bizarres fleurs de papier : M. Remy de Gourmont.
Vous savez, cher Tenancier, combien j’aime ce fantôme-là, et pour vous inciter à le laisser hanter votre jardin, souffrez que je creuse le premier sillon en vous offrant, non pas l’esprit du botaniste, mais

L’âme du Bibliophile

Il n'est pas toujours facile de pénétrer dans l'âme d'un bibliophile, de démêler les raisons pour lesquelles il convoite un livre, en dédaigne un autre. Le bibliophile est un être fort subtil et beaucoup moins fol que le public ne le croit. Fini, le temps où on pouvait encore se le représenter sous les traits dessinés par La Bruyère, enfermé dans sa tannerie et couvant d'un œil jaloux des livres magnifiquement reliés et qu'il n'ouvrait jamais. Fini de se le figurer comme un maniaque n'ayant d'autre motif à préférer une édition que la faute d'impression qui la dépare. Le bibliophile contemporain doit être un homme de goût, avoir des lettres et savoir se décider autant pour des motifs littéraires que pour des motifs matériels ou de pure curiosité. Il doit suivre la mode, nécessairement, mais avec prudence et ne pas craindre de dédaigner ce qu'elle prône sans raisons valables, de rechercher ce qu'elle néglige. Il doit avoir, ce qui a trop manqué à beaucoup de ses prédécesseurs, l'esprit critique, ne pas moins se connaître en littérature qu'en papiers et en parfaits tirages. Son affaire est de conserver intacts des livres dont le texte offre une valeur certaine, de les conserver avec toute la fraîche apparence qu'ils eurent à leur apparition. C'est de là que vient l'extrême importance qu'ils attachent à leur couverture et vraiment il faudrait être un barbare pour se moquer d'un tel souci, car la couverture est une peau et jamais écorché ne fut très séduisant. C'est grâce aux bibliophiles que l'on saura un jour comment étaient faits nos livres et quelle était leur beauté extérieure, car seuls ils exigent des papiers durables et seuls ils savent les vêtir avec soin. Tous les écrivains doivent aimer les bibliophiles.

(in Le Chat de misère, Paris, Société des Trente, Albert Messein, 1912, p. 67-68)

Une solution transparente

Ce que c’est beau d’avoir des lecteurs obéissants ! Ainsi, dans le dernier petit jeu que je vous proposais, je demandais aux professionnels de s’abstenir de donner la solution. Ce fut respecté. Mais c’était sans compter sur l’esprit de malice qui les animait et qui procédait par vastes allusions - des sortes, comme aurait pu dire Boutmy. En tout cas, ceux qui avaient un doute quant à la nature des illustrations ne devraient plus en avoir. Reste à dissiper le voile de l’ignorance pour le néophyte.
Les illustrations représentées ici n’existent en réalité pas sous cette forme, ce sont des filigranes que l’on retrouve dans les papiers produits par des moulins. Vous connaissez certes les filigranes qui transparaissent dans les billets de banque. C’est exactement le même principe. Ces filigranes sont en quelque sorte les marques de chaque moulin de papier. Ils servent également à identifier les formats des feuilles. Ainsi, tout bêtement, le format raisin est orné d’un filigrane représentant… une grappe de raisin, bien sûr. On vous a déjà amplement parlé du format de papier et subséquemment de celui des livres. Pour y revenir, cliquez ici.
Reste un petit mystère. Ces marques de filigranes – ainsi que la marque d’éditeur de notre autre petit jeu - ont été prélevées sur un ouvrage américain d’Ersnt Lehner : Symbols, signs & signets, mais pour le cas qui nous occupe ici, nous n’y trouvons que des renseignement sur la localisation et la date, sans plus d’explications. L’un d’entre vous saura-t-il donner plus d'informations, comme le nom du moulin, le format ?

Lübeck (1559)

Naples (1436)

Pays Bas (1578)

Pavie (1453)


Pour être complet sur le sujet, il faudrait ici faire un long développement sur la façon de faire un filigrane. On a préféré s’en sortir lâchement en reportant le lecteur vers un petit site pas très joli mais assez bien fait sur le sujet :
Papetiers,Filigranes et Moulins à papier
On ne se fera pas faute d’en causer un jour, tout de même.

Encore un petit jeu...

Encore un petit jeu puisque vous avez l'air d'y prendre goût :
Ici, nous avons la reproduction de quatre illustrations qui avaient une fonction précise, du reste cette pratique perdure encore. Á vous de trouver quelle est la fonction de ces... signes, marques, logos ? Une nouvelle fois, on invite les professionnels à ne pas intervenir, histoire de laisser chercher nos lecteurs...

Solution...

Notre petit jeu a suscité quelques réactions, guère visibles ici puisqu’elles furent publiées sur Facebook où il arrive que votre serviteur mette un lien avec les billets de ce blog. On le regrette, tant le média précité se prête à l’éphémère, ce qui est moins le cas ici, du moins l’espère-t-on.
C’est donc « La cousine », pseudonyme qui recouvre le nom d’une véritable cousine du Tenancier qui a trouvé rapidement à quoi correspondait l’illustration :



Il s’agissait en effet de l’un des nombreuses marques utilisées par Geoffroy Tory.
Je reproduis ici son commentaire :

La cousine :
Geoffroy Tory et Gilles de Gourmont, Paris, 1529.
Livre imprimé sur papier. 2o. Reliure en veau marbré, XVIIIe siècle
Provenance : « ex libris sancti Joannis Carnutensis [Chartes ?] 1709 » ; saisie révolutionnaire ?
Paris, BnF, Réserve des livres rares. Rés. V. 516, f. 43v°-44r°
© BnF
L’aboutissement de la digression sur « l’escripture faicte par Images », commencée aux pages précédentes, est l’explication et la présentation de la « devise et marque » de Tory, le célèbre « Pot cassé ». Apparue en 1523 à la fin de l’épitaphe que l’humaniste consacre à sa petite fille, l’image symbolise d’abord le départ de l’âme enfantine pour le royaume des Cieux. En la prenant comme marque de libraire, Tory donne une signification plus générale aux éléments symboliques : le vase cassé représente la fragilité de l’existence, promise à une fin certaine, le toret qui brise le vase figure le destin (et permet un jeu de mots avec Tory), le livre fermé par trois cadenas signifie le mystère de chaque existence et les fleurs symbolisent les vertus, qui ne restent qu’un temps dans les mémoires, mais que Dieu, sous la forme des rayons de soleil, nous invite malgré tout à pratiquer. Tory convertit l’expression d’une douleur en invention graphique et identitaire. Mêlant une image, des devises et un texte explicatif, la page constitue deux ans avant Alciat l’un des tout premiers emblèmes imprimés français.

La cousine ne s’est pas cassé la tête et a tout de même été pomper sur le site de la BNF, exactement ce que l’on reproche aux élèves un peu flemmards. N’avez-vous point honte, cousine ? On la félicitera tout de même sachant que le livre ancien n’est pas précisément au cœur de son activité.
La notice reproduite explique beaucoup de choses sur la symbolique de cette marque d’éditeur, laquelle renseigne sur le métier de Tory et son histoire personnelle, c'est-à-dire la perte d’un enfant. On ne reviendra pas ici sur l’art et le métier de Geoffroy Tory mais on dirigera le curieux vers cette page :
http://geofroy.tory.free.fr/
laquelle nous semble la plus complète que l’on puisse trouver sur la toile (*).
Si la marque d’éditeur semble se calquer sur l’héraldique en vigueur en ces siècles, il ne faut pour autant pas la relier systématiquement à cette pratique. Sans donner de précision chronologique, un Adrian Frutiger – dans L’Homme et ses signes – atteste que la marque d’un commerçant ou d’un artisan remonte à une époque très ancienne, pratique du reste attestée dans les fouilles archéologique sur certains sites préhistoriques. On sait que la pratique de la marque d’éditeur s’est perpétuée jusqu’à nos jours. On retrouve, par exemple, le dauphin des éditions Robert Laffont encore, ça et là, dans des ouvrages relativement récents. La marque a été progressivement remplacée par le logo chez la plupart des éditeurs contemporains…
On vous soumettra de temps en temps quelques jolies marques anciennes.

p.s. : On incite très vivement le lecteur à se reporter aux commentaires du billet précédent qui initiait le jeu et plus précisément à celui - très pénétré, si je puis dire - du dénommé Michel Onfreud...
____________________

(*) - Merci à Fabrice Picandet du blog e-gide pour avoir suggéré ce lien

Petit jeu


Le Tenancier ne se fait pas d'illusions et sait bien que les connaisseurs auront reconnu l'origine et la fonction de la gravure ci-dessus. Que ceux-ci prennent le temps de donner une explication un peu conséquente, alors, elle sera reproduite ci-dessous. Bien entendu, nous attendons une définition générale et également une identification précise...
Que les autres prennent la peine de gamberger.
(Tout compte fait, nous allons consacrer un billet à la réponse...)

Jouez donc plutôt aux courses...

— J’ai toutes les originales d'Anatole France sur japon, me disait un jour un grand bibliophile.
... et il ajoutait avec une émotion non feinte, l'œil exorbité, la dextre levée et en enflant la voix :
ET NON COUPÉES !
Car il y a deux sortes de bibliophiles : ceux qui achètent des beaux livres parce qu'ils les aiment, et ceux qui n'achètent des bouquins que pour les mettre en portefeuille ainsi que des valeurs en Bourse, et les vendre au plus haut.
Il serait peut-être plaisant de faire l'apo­logie des seconds qui, dans une œuvre de l'esprit n'apprécient que la qualité de la matière. Mais, sincèrement, je crois que ces gens là sont dans l'erreur.
Je connais bon nombre de libraires spé­cialistes parfaitement avertis, qui se sont lourdement trompés et ont bu, comme on dit vulgairement, de sérieux bouillons. Com­ment l'amateur qui possède beaucoup moins de recoupements, réussirait-il ou le pro­fessionnel échoue ?
Je trouve absurde le quidam qui espère gagner des ors en faisant le commerce illi­cite du livre. C’est un fait que le livre de luxe fait figure de monnaie d'échange et de troc pour beaucoup de gens. Telle personne jetterait à la porte le malotru qui propose­rait de lui acheter le vaisselier de sa salle à manger ou la bergère de son salon mais se montre grandement flattée que le même in­dividu lui offre une somme importante pour tel volume de sa bibliothèque.
Il y a cependant cent autres manières de devenir millionnaire, et avec beaucoup moins de risques : Pourquoi tenter la spécu­lation hasardeuse sur les bouquins de luxe alors qu'on peut, par exemple, s'installer boucher détaillant ou marchand de cercueils avec une certitude de remise et de gain que ne vous donnera jamais le livre.
Peut-être les spéculateurs du livre me diront-ils qu'ils ont le goût du risque ? Alors plutôt que d’acheter des livres pour les revendre, pourquoi ne jouent-ils pas tout bonnement aux courses ?
Les ignorants déclarent qu'on perd tou­jours aux courses, mais les imbéciles après avoir gagné une ou deux fois se persuadent qu'ils vont gagner perpétuellement: ils re­mettent leur chance en jeu une fois de trop et, bien entendu, reperdent ce qu'ils avaient gagné, et même un peu plus.
Il est cependant des gens qui ont gagné aux courses, et qui, leur gain réalisé, se sont retirés du turf et n’ont jamais remis les pieds sur une pelouse. Moi, par exemple.
J'aurai même l'extrême gentillesse, puisque l'occasion s'en présente, de vous indiquer comment j'ai gagné aux courses.
Peut-être personne avant moi n'y avait-il pensé : L'idée m'est venue tout simple­ment de lire tous les jours, pendant une semaine les pronostics de courses et de lire également tous les lendemains les résultats. Cette lecture m'a éclairé : Je me suis aperçu que neuf sur dix des chevaux recommandés par les journaux n'étaient pas ceux qui arri­vaient au poteau.
Quelques minutes de réflexion m'ont alors permis de comprendre que si les chevaux, dits favoris, n'arrivaient presque jamais, c'était que personne — sauf les idiots qui les jouent — n’avait intérêt à ce qu'ils arri­vassent ; à savoir : ni les journalistes sportifs qui ne seraient tout de même pas assez gourdes lorsqu'ils ont un bon tuyau pour le commu­niquer bénévolement à des milliers sinon des millions de lecteurs à seule fin de faire tom­ber la cote ; ni les book qui préfèrent évi­demment payer une fois par hasard à un fou les 400 pour dix d'un tocquard plutôt que 4.000 fois les dix francs de prime d'un favori ; ni les propriétaires, les entraîneurs et les jockeys des favoris qui ont assez de modestie et de jugement pour jouer à coup sûr leurs rivaux.
D'où je conclus que la seule façon de jouer aux courses était de prendre unique­ment les chevaux absolument contre indiqués.
Ayant raisonné de la sorte, je m'amusai à lire le matin des grandes épreuves, tous les journaux donnant les pronostics et à jouer gagnant les deux ou trois chevaux qui non seulement ne figuraient jamais dans les « Études » et les « Pronostics », mais n'étaient point cités ; ou même, dont la présence dans ces grandes épreuves était ac­cueillie par les spécialistes comme une sorte de défi au bon sens, sinon à la plus élé­mentaire pudeur. Je prévoyais Lindbergh...
Je jouai ainsi pendant un mois sans transiger sur mes principes, et mes gains me permirent par la suite de figurer assez honorablement dans la Grande Vie Pari­sienne.
Quittons les chevaux et revenons vivement à nos moutons. S'il me paraît démontré qu'il est normal de gagner aux courses, rien ne me paraît moins probable que de pouvoir réaliser d'importants bénéfices en achetant au prix fort des livres et en les revendant.
Peut-être n'y a-t-il là qu'un quiproquo.
Dans un temps ou les Français n'avaient plus aucune confiance en eux-mêmes, les économistes distingués conseillèrent au menu peuple d'acquérir n'importe quelle marchan­dise et d'aucuns eurent l'idée d'acheter des livres, alors que d'autres accumulaient des complets-vestons ou des mobiliers art-mo­derne. L'année suivante, nul de ces Fran­çais moyens (qui n'auraient eu qu'à gar­der des billets de Banque pour doubler leur capital contrairement aux conseils des crétins d'économistes] ne pensèrent à re­vendre avec bénéfice leurs complets-vestons ni leur mobilier art-moderne, tandis que les acheteurs de livres voulurent se persuader que leurs bouquins — achetés d'ailleurs sans aucun discernement — avaient pris, par suite de la stabilisation monétaire, une valeur considérable... ... Tant pis si les réalités ne correspondirent pas à leurs désirs et si bon nombre de spéculateurs « à la noix » se trouvèrent ruinés.
Disons-le en toute sincérité: le plaisir du bibliophile consiste non pas à vendre mais à acheter. Acheter quand on a « de quoi » et encore plus quand il faut se priver du nécessaire pour s'accorder du su­perflu, voilà où réside le vrai bonheur.
L'agrément du bibliophile authentique, c'est de désirer un livre rarissime, de le rechercher, de fouiner, de dépouiller des ca­talogues, et, le jour ou l’oiseau rare est enfin annoncé à l’horizon, de se précipiter dès potron-minet chez le marchand, le cœur battant, avec la crainte qu'un autre amateur se soit levé plus matin et ne l’ait enlevé; de le trouver —Dieu merci!— sur son rayon, de le prendre en main, de l'examiner, de l'échanger contre une poignée de petits billets crasseux, de rentrer chez lui en le tenant sur son cœur, et, seul à seul avec lui, de le palper, de l’ausculter, de lui dénicher une place d'honneur dans la bibliothèque déjà comble et d'essuyer un reproche amer de la chère épouse qui eût préféré un renard argenté...

Jean Galtier-Boissière : Jouez donc plutôt aux courses...
Préface à Yvonne Périer : Conseils aux bibliophiles
Paris, Émile Hazan, 1930


Signalons que le texte ci-dessus n’est certes pas libre de droit. Le Tenancier le retirera immédiatement à toute demande des ayants droit sans barguigner !

Les amateurs détestent l'amateurisme...

Pour cet anniversaire, je ne lui ai pas offert de livre. Je me suis déjà laissé prendre. Une fois a suffi. L’année dernière, j’ai passé deux jours entiers à faire les bouquinistes. Je me suis renseigné, j’ai demandé, tourné partout, rive droite comme rive gauche. Chez Clavreuil, rue Saint-André-des-Arts, où j’ai hésité sur des Atlas du XVIIe siècle, on m’avait dit qu’il les aimait. A la librairie des Arcades, rue de Castiglione, je me suis emballé pour un introuvable d’Aragon. Chez Vrain, rue Saint-Placide, je suis tombé sur une édition originale de Chateaubriand, hors de prix. J’ai hésité, je me suis décidé, j’ai tout décommandé. Finalement, je suis retourné à mon premier choix, une édition originale, reliée du journal de Léon Bloy, un « maudit » de droite, je m’étais dit que ça irait. C’était mon premier réveillon à Latche, le 31 décembre 1993. Le précieux Léon Bloy sous le bras, enroulé dans du papier kraft j’avais le trac et j’étais fier. Il en serait fou, j’en étais sûr. J’ai attendu qu’il soit de bonne humeur, pas trop entouré, prêt à me complimenter, et je lui ai tendu mon paquet. D’abord, il a fait le surpris, il était ravi, impatient, et a arraché avec délices le papier kraft. Il a feuilleté le livre trois secondes, ne s’est arrêté ni sur la page de garde, ni sur la mention de l’édition, ni sur la date. Il l’a peloté machinalement et m’a dit : « Je lisais ça quand j'étais jeune. Mais ça a vieilli. » Puis il a posé le livre en écoutant à peine mon récit d’explorateur exalté qui lui vantait la reliure de l’ouvrage. Il m’a coupé : « La reliure, vous savez, m’a-t-il dit, c’est Danielle, elle adore ça. » Kiejman s’avançait déjà avec ses boutons de manchette de chez Charvet. Et on le fêtait. Pour des boutons de manchette !
J’ai compris. Cette histoire de livres, c’était un piège. On prenait toujours un risque en lui offrant un livre rare.
Le livre, il l’avait déjà. L’œuvre, elle était si majeure que c’en était insultant de banalité. L’édition, elle n’était pas si originale que ça, et quand elle était originale, elle n’était pas vraiment rare... L’habitude devait exaspérer, en vérité. Les amoureux de livres rares doivent être comme les amateurs de vins ou de cigares. Ils ne supportent pas la moindre faute de goût. Ils n’aiment pas perdre leur temps. Ils méprisent les petits joueurs qui se risquent à leur table. Ils ne plaisantent pas. Les amateurs détestent l’amateurisme, ce sont des gens sérieux. Sur cette affaire d’importance, le Président n’avait confiance qu’en lui-même et en Pierre Bergé. Un vrai amateur, lui aussi qui, à la veille d’un cadeau au Président, enfilait son vieux Burberry’s, s’enfonçait une casquette sur la tête et allait trotter dans Paris, en explorateur avisé.

Georges-Marc Benamou
: Le dernier Mitterrand

Obligeamment rentranscrit et communiqué par Bertrand Redonnet

Une historiette de Béatrice - III


La dame avec sa tenue griffée et sa bague « mon revenu annuel » passe 20 minutes à me détailler les défauts du livre ancien qui l’intéresse. Ah la la quel dommage, le relieur va me coûter plus cher que le livre. Et oui madame.
Je reste ferme, avec le sourire.
Ses 15€ elle me les a réglés avec son reste de monnaie, en comptant à voix haute, il me manque un euro, pièces jaunes, il me manque 20 cents.
Pas de cadeau, et mon plus beau sourire. Je suis de bonne humeur.

La neuvième porte

Eh oui, c'est à se demander si l'extrait ci-dessous est criant de vérité. On vous laisse découvrir de quoi il retourne en cliquant sur l'image.


Un rare cas où la bibliophilie a eu du succès auprès du grand public. C'était mérité à mon avis, même si l'on en voit ici un aspect pas très reluisant.

Réclame

Petite réclame tout à fait amicale. Je pensais cette revue disparue il y a quelques temps et je la redécouvre…


De temps en temps je viendrai vous parler de son contenu, au gré de notre intérêt. Signalons ici la biographie d’Alphonse Lemerre, article intéressant pour la vie des lettres de l’époque et les productions littéraires de cet ami des parnassiens. Bon, je sais, pas besoin de le dire, puisque ça se voit sur la couverture. Mais l'article est intéressant. Ça je peux tout de même le dire, ce n'est pas marqué.

Un homme consciencieux

Il y a plusieurs mois d’ici, nous avions eu le plaisir de parcourir les bibliographies de deux collections, établies par notre ami SPiRitus :
L’une chez Losfeld (Le Désordre)
Et l’autre qui s’intitulait « L’Écart absolu »
Or, il y a peu, je recevais de sa part des compléments à ces deux enquêtes. On ne peut ici que vous inciter à retourner illico à ces deux billets - liens ci-dessus - pour y découvrir ces apports. Comme le Tenancier est empli de mansuétude (cela lui arrive, parfois, après une journée de boulot assez fatigante), il vous mâche ici le travail en reproduisant les images associées à cette mise à jour.




Et il en profite ici pour le féliciter de sa ténacité et de sa patience qui est la marque du véritable bibliophile. S’il quitte un jour son métier, qu’il sache qu’il n’aura point trop de difficultés à frotter sa haute sagacité et sa culture à celui de libraire. Beaucoup, même pourraient s’en montrer ennuyés, à commencer par votre serviteur, qui aurait un rude concurrent de plus !

Petit jeu entre amis

En 1840, quelques bibliophiles réputés reçurent un petit catalogue de vente qui allait devenir l’un des plus célèbres de l’histoire du livre.
Voici une retranscription de sa couverture :

Catalogue / d’une très-riche mais peu nombreuse collection / de livres / provenant de la bibliothèque / de feu M.r le Comte J.-N.-A. de Fortsas, / dont la vente se fera à Binche, le 10 août 1840, à onze heures du / matin, en l’étude et par le ministère de M.e Mourlon, Notaire, rue / de l’Église, n.° 9. / [Vignette] / Mons. / Typographie d’Em. Hoyois, Libraire. / —— / Prix : 50 Centimes.

Ce catalogue, bien que modeste en son apparence, contenait cinquante-deux volumes exceptionnels, patiemment collationnés par un comte excentrique et bibliophile qui avait pour profession de ne garder en sa bibliothèque que des exemplaires uniques. Ainsi, le Comte de Fortsas s’était déjà débarrassé sans remords de plusieurs volumes qui ne s’étaient point avérés si rares et si la quantité de livres de sa bibliothèque paraissait quelque peu étique, leur nature et leur sujet ne manquât pas de provoquer une fièvre épidémique chez les récipiendaires du catalogue. En effet, tel ou tel amateur qui avait conditionné son existence autour d’un sujet voyait surgir un titre qui remettait en cause ou bien révélait une lacune énorme dans ses travaux, par exemple. L’annonce de cette vente fit donc l’effet d’une bombe dont l’onde de choc se répercuta dans quelques points de l’Europe et principalement de la France.
Naturellement, ce catalogue était un canular habilement monté par un certain Rénier Chalon, mystificateur et bibliophile belge. La troupe qui accourut à Binche était donc constituée du gratin de la bibliophilie. On aurait pu y rencontrer Lacroix et Nodier, Brunet, des bibliothécaires, des représentants de sociétés bibliophiles, des libraires (dont l’un d'eux, Techner, subodora la supercherie mais se déplaça quand même, « au cas où… »), etc.
Naturellement, il n’y eut pas de vente et cette mise en scène déclencha des réactions diverses : irritation et aussi, très curieusement une certaine mansuétude qui pouvait même aller jusqu’à l’amusement. On se dira sans doute que cette dernière réaction dût sa source au soulagement des bibliophiles de ne pas avoir raté leurs travaux personnels…
On n’ira pas plus loin dans l’inventaire de cette farce grandiose non sans reporter le lecteur à une publication de 2005 :
Vincent Puente : Histoire de la Bibliothèque du Comte de Fortsas, à Paris, aux Éditions des Cendres.
On regrettera le ton un peu guindé du texte. On aurait aimé un peu plus de truculence. Mais il faut admettre que la mission était difficile au nombre de pages (48 pages, in-12) contenues dans le volume et la quantité d’informations qu’il fallait y insérer. On attend qu’un romancier talentueux s’empare de l’histoire…Le curieux pourra d’ailleurs se procurer le fac-similé du catalogue chez le même éditeur et tout le monde aura profit à consulter les publications de ce même éditeur portant sur la bibliophilie et l’histoire du livre.


Cette ravigotante lecture a donné une idée au Tenancier…
On convie ici les amateurs éclairés à nous fournir la notice d’un livre imaginaire. Tous les sujets sont permis pourvu qu’ils soient drôles, intéressants, surprenants etc. Votre notice devra se présenter comme pour celle d’un catalogue, ne pas dépasser 3500 signes (un signe = à chaque fois que vous tapez sur une touche, espace compris), On admet des reproductions, mais elles doivent souligner ou illustrer véritablement la notice. Les petits futés peuvent composer eux-mêmes les pages de titre ou les couvertures et envoyer l’image au Tenancier. On a le droit de se faire aider par un professionnel, un bibliophile ou toute personne de son choix. En revanche, le Tenancier n’aidera personne, qu’on se le dise. Il se réserve un droit de regard avant publication au cas où il y aurait des incohérences et des corrections à suggérer. On fera cependant preuve de mansuétude pour les amateurs. Il se permettra d’être un peu exigeant tout en ne perdant pas de vue que c’est un jeu. Car, c’en est bel et bien un. Les dix notices acceptées et publiées sur le blog feront l’objet par la suite d’une recension en un petit catalogue imprimé sur vergé, nominatif et réservé uniquement aux rédacteurs de chacune des notices. Il n’y aura qu’une notice par personne et donc qu’un exemplaire pour chacun. Afin que le jeu demeure intéressant pour les néophytes, on priera les libraires de bien vouloir se réserver pour seulement deux notices sur les dix. Merci donc à ceux-ci de bien vouloir en aviser le Tenancier au plus vite. Si le jeu a du succès on n’hésitera certes pas à récidiver, donc ceux qui ont raté la première manche n’auront pas à se désespérer. Le Tenancier tient à signaler que, fabricant ses petits catalogues à la main, il ne saurait en aucun cas en céder plus que le tirage initialement prévu.
Techniquement et en gros, vous devrez donc faire une description physique du livre et établir une notice sur le contenu et l’histoire de l’ouvrage. Évidemment, il va vous falloir être succincts ! Format "word", si possible. Pour ce qui concerne les images, si vous y avez recours, merci de les envoyer avec une définition confortable (300 dpi) pour bénéficier d’une reproduction de bonne qualité…
Maintenant, c’est à vous de jouer…

Du format des livres (appendice frétillant)

J’avais gardé en mémoire depuis pas mal de temps l’interrogation d’un ami. C’est le genre de question qui nous emportent d’ordinaire loin de notre base dans une discussion verbale et qui demande quelque documentation lorsqu’il s’agit d’écrire une réponse.
En substance la question était simple, donc redoutable :
« Pourquoi doit-on ajouter le nom du fabricant de papier lors de la rédaction d’une description de livre ? Après tout connaître la nature du papier suffit, non ? »
Si l'énoncé de la nature du papier s’avère intéressant pour l’amateur d’éditions soignées et plutôt stables dans leur chimie (rappelons que les papiers à base de chiffons, par exemple on moins de chance de se dégrader que des matières développées à partir du bois, bien que des progrès considérables aient été accomplis ces dernières années), si la mention de son fabricant peut être un gage de qualité, ce n’est pas que pour cette raison précise qu’on le mentionne. Nous avons déjà évoqué abondamment le sujet du format des livres, faisant remarquer que les dimensions de tel ou tel papier dépendait directement du moulin qui les fabriquait. Généralement, ces dits moulins mettaient un filigrane en guise de marque, un symbole reconnaissable, comme une grappe de raisin, un coq, etc. Chacun d’entre vous aura déduit que chaque format spécifique provenait également d’un lieu spécifique. La mention du moulin n’est donc pas en rapport avec la qualité du papier mais bel et bien avec les dimensions de la feuille sur lequel a été imprimé l’ouvrage que vous examinez. Reste que la raison de ces disparités n’est guère flagrante pour la plupart de nos contemporains. C’est en lisant un passage du très intéressant ouvrage de Robert Delort que j’eus une description qui pouvait être à même de saisir l’origine de ces différences :

« L'espace non plus n'était pas vu, appréhendé et mesuré comme de nos jours. On en a un exemple élémentaire dans l'extraordinaire fouillis de la métrologie médiévale, à la fois complexe et approximative, dont il est impossible de donner de rigoureux équivalents. Chaque petit pays, chaque microrégion, parfois un seul village en tout, avait son propre système de mesures (capacité, poids, longueur, surface), généralement dé­rivé de mesures romaines, mais de type et de taille variables et fort différents de celui des plus proches voisins. Même la renaissance du commerce international ne fit pas adopter un système simple, rationnel et généralisé, et, malgré quelques simplifications locales, connues surtout en Languedoc, les mar­chands se contentèrent tout naturellement d'un système de ta­bles de conversion dont pourtant la lourdeur nous semble au­jourd'hui écrasante. On peut en juger d'après l'extrait suivant, datant de la première moitié du XIVe siècle, d'un manuel de marchandises florentin :

100 livres subtiles de Venise en font 96 de Gênes;
1 marc d'argent, poids de Venise, fait 9 onces 3 deniers de Gênes;
1 mine, mesure de Gênes, fait 11/4 staia;
100 livres grosses de Venise font 147 livres 1 once 20 1/4 carats à Gênes, à 144 carats l'once, ou 1 once 3 deniers 9 grains, ou 24 deniers par once, ou 24 grains par denier poids;
10 cannes de Gênes font à Venise 35 brasses;
100 livres subtiles de Venise font à Pisé 92 à 93 livres;
18 brasses de drap, mesure de Venise, font à Pisé 17 brasses;
1 livre d'argent de Venise, soit 1 1/2 marc de Venise, fait à Pisé 13 onces...

D'autre part, les mesures-étalons, dont on a conservé en Occident des milliers d'exemplaires lors de leur remplacement par le système métrique, étaient plus ou moins bien imitées dans les limites territoriales de leur application et plus ou moins bien employées par leurs utilisateurs; d'où un manque de précision tout à fait courant dans la mesure de l'espace. On parle de barriques de vin, de sacs de blé ou de laine que l'on additionne, bien que le poids et la contenance de chaque barrique, de chaque sac soient très différents. De plus, la même mesure de capacité, par exemple, peut être utilisée «rase» ou «comble», encore un gros élément d'approximation. Enfin, suivant la matière et la manière dont elle se présente, la même unité peut mesurer des quantités très différentes sans provoquer la moindre gêne appa­rente de l'utilisateur: le muid d'avoine, à Paris, vaut 240 bois­seaux, soit 2 601 litres ; le muid de froment, 144 boisseaux, soit 1 561 litres. Le muid de vin « sur lie » est loin d'être équivalent, dans la même ville, au muid de vin «tiré au clair», et il n'a aucun rapport avec les muids précédents : un muid de vin vaut à peine un dixième du muid d'avoine. »

(Robert Delort : La vie au Moyen Age – réed : Seuil, 1982)

On se garderait toutefois, à partir de cette brève citation de déduire qu’aucun principe n’était appliqué à l’intérieur d’une corporation. Il semble bien que la question mérite d’être nuancée pour des « industries » qui ne sont pas apparues au tout début du Moyen Age mais bel et bien au cours de cette « internationalisation » auquel l’auteur fait allusion, comme pour notre sujet de prédilection ici, c'est-à-dire le Livre. S’il existe bel et bien des nuances et même des différences notables dans les productions de divers moulins, les pratiques se transmettaient de générations en générations mais également par les compagnons et les ouvriers qui ne restaient pas forcément au même endroit. Si ce brassage n’a pas abouti à une uniformisation stricte, on peut réduire toutefois les types de papiers « à succès » à une poignée de formats. Ces mêmes moulins ne pouvaient du reste produire des feuilles extrêmement grandes à cause des contraintes techniques liées à la fabrication (l’augmentation de la taille des cadres et autres éléments liés à la fabrication ne pouvaient évoluer qu’au prix d’un progrès technique encore inaccessible à l’époque, semble-t-il) et sans doute devons nous songer que les presses qui devaient accueillir ces papiers n’étaient guère extensibles non plus…

Cependant, ces disparités de formats existent et trouvent très clairement leur explication dans la démonstration de Robert Delort. Il était donc nécessaire d’indiquer la provenance du papier pour comprendre avec quel type de feuille avait été imprimé l’ouvrage et donc, par le jeu des pliages en feuillets la dimension finale de celui-ci…
On pourrait certes nous répliquer qu’après l’imposition du système métrique en France et dans de nombreux autres pays, cette uniformisation des papiers allait devenir inévitable. Théoriquement, elle aurait dû l’être. Mais c’eut été sans compter l’inertie des mentalités et les coutumes des corporations. Il s’avère que fabricants, marchands de papiers, imprimeurs et libraires avaient formé un langage spécifique, des usages internes, des pratiques qui ne furent qu’assez peu bousculées par l’industrialisation du milieu du XIXe siècle. Il faut bien remarquer que cette industrie employait des ouvriers qualifiés et dont le corporatisme encourageait également cette fermeture à la « rationalisation ». Mais le corporatisme explique-t-il tout ? Même l’inertie de la population en la matière est à envisager… Même de ses « élites ». En effet, comment penser qu’en 1869 dans une revue de découvertes et de récits scientifiques, l’on fit place et succès à un ouvrage qui niait implicitement le système métrique dans son titre, à savoir Vingt Mille Lieues sous les mers, dans le Magasin d’Éducation et de Récréation ? Et l’on sait que cette infraction n’est point propre à Verne, coutumier du fait, une foucade isolée dans la littérature. Cette inertie fut parfois idéologique, on le sait tout aussi bien. Mais elle se retrouve également dans la littérature populaire, dont la métrologie souvent particulière n'était point étrangère à ses lecteurs. Notre civilisation garde durablement dans sa mémoire collective et dans quelques pratiques, la mémoires des temps enfuis.
D’autre part, est-il indispensable de vouloir une uniformisation ? Certes, le souci du confort de nos imprimantes et de l’administration a généré des formats normalisés. Ces normes seraient très utiles pour le rangement dans les bibliothèques où nous n’aurions plus guère que le petit, le moyen et le grand format…
Et nous savons certains friands de ces pensées simplificatrices.
Mais, généralement, ceux-là ne viennent pas baguenauder sur notre blog.

Irène Autin

J'ai connu Irène Autin il y a huit ans en rejoignant une boîte basée à Paris qui faisait de la vente de livres sur Internet. Nous y avions le même emploi, à la différence que je me déplaçais dans toute la France et même à l'étranger alors qu'elle se promenait dans la région parisienne. Notre fréquentation était donc quelque peu épisodique, ponctuée par mes retours, moments où je retrouvais mon bureau contigu au sien.
Je dois dire qu'elle et moi avions redouté de nous rencontrer. Lorsque je suis arrivé dans ce boulot, elle avait pris quelques congés. J'avais le sentiment obscur que j'allais à son retour me retrouver dans une sorte de compétition comme j'en avais déjà rencontré par le passé, à essayer de se coincer sur quelques sottises ou points de détail. Je sus par la suite qu'elle redoutait la même chose. En fin de compte, ma surprise fut extrêmement heureuse lorsqu'elle arriva dans la même pièce que moi. J'espère qu'il en fut de même pour elle sur mon compte.
Je fis la connaissance d'une personne cultivée, alerte et faisant preuve d'une rare empathie, qualité qui, dans l'emploi qu'elle occupait, avait contribué à lui procurer pas mal de succès. En effet, notre travail consistait à 50% à se faire engueuler. Il fallait reconnaître d'ailleurs que c'était avec raison, bien que ce ne fut pas du fait de nos actions propres. Je crois qu'Irène par sa qualité d'écoute avait acquis un grand potentiel de sympathie et arrivait ainsi à fréquemment inverser les dispositions fâcheuses de ses interlocuteurs.
Je suis parti de ce boulot relativement rapidement. Non que je m'y ennuyais particulièrement, mais les raisons de perdurer à cet emploi avaient été obérées par de mauvaises prémices et également de fausses promesses. Avouons tout de même que ce passage nous permis de révolutionner notre manière de voir la vente par Internet, vision acquise sans que notre employeur de l'époque put en tirer un quelconque mérite. Irène en partit beaucoup plus tard, sans doute avec ce même sentiment d'inachèvement et en tout cas, d'après ce que je puis juger d'elle, par un grave sous emplois de ses capacités.
Car Irène Autin est une libraire. Nous avons en cela une carrière quelque peu parallèle et assez particulière puisque nous sommes venus au métier en travaillant chez ceux qui allaient devenir nos confrères. Le fait est rare, nombre de ceux-là ne peuvent avoir un salarié à leur côté. La règle du libraire d'occasion ou de bibliophilie est plutôt d'être seul dans sa boutique. Ainsi, nous avons eu la chance de nous former au métier chez d'autres personnes et non de bâtir notre métier de toutes pièces...
Ce départ d'Irène n'était d'ailleurs pas un drame mais plutôt une chance : en peu de temps elle reprit une librairie et continue actuellement son activité avec un certain bonheur.


Cette librairie se situe au 114 de la rue Blomet, dans le 15e arrondissement de Paris. Elle s'appelle La Lettre Écarlate. En face, vous y trouverez également un relieur. Ce n'est pas une grande librairie. Il s'agit d'une petite boutique telle que l'on est coutumier d'en rencontrer lors de pérégrinations parisiennes, de ces boutiques faites pour les flâneurs et les nonchalants. Le bobo en 4X4 ne pourra pas l'apercevoir à travers ses vitres fumées : cela va trop vite. Et, du reste, cet engeance lit-elle ? Je veux dire : lit-elle des vrais livres ?


Irène possède de vrais livres dans sa librairie : littérature, beaux arts, et également pas mal d'ouvrages dont on sait qu'elle aimerait faire sa spécialité : les enfantina. On ne lui donnera pas tort : les ouvrages pour enfants ont toujours présenté un potentiel créatif que ne pouvait guère égaler la production courante, tant par la typographie, la mise en page et même les textes, servis par des auteurs prestigieux, parfois.


Mais ses autres rayons valent la peine d'un détour, pourvu que l'on ne vienne pas avec une idée préconçue. Le plaisir d'une librairie comme celle-ci réside dans la rencontre inopinée et non dans la liste de commissions à faire. C'est du reste ce que toute personne sensée devrait faire dans une librairie d'occasion ou de bibliophilie : se laisser porter par la rencontre avec son contenu et avec le libraire.


Ici, vous y trouverez peut être Irène Autin derrière son bureau, continuant le labeur quotidien qui consiste à cataloguer ses ouvrages pour Internet. N'ayez pas peur de la déranger et payez-vous le bonheur d'un conseil de sa part. Et puis, achetez-lui un livre, non parce que c'est une vile boutiquière - ceux-là ne tiennent pas longtemps - mais parce vous aurez su vous laisser convaincre que ce livre-là pouvait tout à fait vous convenir.
Peut-être y resterez-vous un quart d'heure, un heure... Sans doute y reviendrez-vous. C'est ce que l'on vous souhaite.


Irène Autin incarne pour moi une certaine rectitude professionnelle dans le sens où elle se montre capable de douter. La possibilité de remettre en question nos connaissances, la curiosité qui en est le corollaire sont inscrits génétiquement dans notre profession. La part de doute que nous pouvons montrer parfois ne peut être prise pour une faiblesse que pour les incultes et les crétins. Notez que c'est avec assurance que je vous le dis ! Cette disposition d'esprit lui permet de conserver intacte son sens du dialogue et son intuition professionnelle.
Profitez-en !

Je ne vends pas de livres anciens

- "Bon, on s'résume : vous vendez des livres anciens ?
- Euh... non.
- Vous vendez des livres neufs alors ?
- Non plus. Je vends des livres modernes."
A ce stade, certains interlocuteurs ont déjà décroché. Pour la plupart, le livre ancien est une chose qui n'est plus disponible.
Un point, c'est tout.
Mais, ce genre de généralisation finit toujours par froisser quelqu'un, parce que vraiment pas conforme à la réalité du commerce de livres en France. Comme nous sommes emplis de cette longanimité qui fait les grands buveurs ou les grands mystiques, nous allons vous débroussailler un peu tout cela. Notons, pour les puristes, que nous allons travailler à la hache, instrument qui résoud les conflits dynastiques en Angleterre, les déviances trotskistes au Mexique et fait très bonne figure dans Shining. On le voit, c'est un outil dialectique puissant mais guère nuancé.
Charge, donc, à ces puristes de finir aux ciseaux de couture ce que nous aurons déjà essarté.
Qu'est-ce qu'un livre ancien ?
Eh bien, c'est un livre qui présente quelques singularités, dont la principale est d'avoir été imprimé avant la Révolution, ce qui représente tout de même une période extrêmement longue. Pour autant, on ne peut confondre les premiers livres imprimés (dénommés "incunables" pour tout ce qui précède 1500) et les oeuvres du Marquis de Saint Evremond publiées en 1714 à Londres, par exemple : différence de formats, de techniques et de contenus, bien évidemment. Et donc, différence de valeur. Le commerce de livres anciens ne s'improvise pas. Il faut une solide culture classique, la maîtrise du latin est la bienvenue. On travaille assez souvent sur des pièces plutôt exceptionnelles. La raison en incombe au temps qui décime les rangs des tirages, à ces mêmes tirages assez réduits (à raison de l'alphabétisation des époques concernées, et des techniques d’impression). Même dans le livre ancien, il existe des spécialités bien déterminées, liées aux périodes : incunables et un peu après, ouvrages du XVIIe et XVIIIe, ouvrages scientifiques (pensons à l'Encyclopédie, à Buffon, à Linné, etc., ouvrages souvent superbement illustrés, du reste !), ouvrages reliés "aux armes", etc.
Précisons brièvement que ces armes constituent en quelque sorte le blason que le propriétaire fait apposer sur ses ouvrages. A défaut de connaissances approfondies, le libraire concerné se devra de posséder nombre d'ouvrages d'héraldique pour identifier tel ou tel ouvrage. Du reste, certains de ces ouvrages ont un pedigree, une "traçabilité", pour parler comme les cadres de l'agroalimentaire, qui permet de retracer leur pérégrination de propriétaire en propriétaire. Souvent, devenus précieux - encore plus précieux qu'ils ne le furent à l'origine pour quelques-uns - ils ont figuré dans les inventaires d'héritages, de dispersions, dans les catalogues de vente. On devine donc le caractère chaque fois exceptionnel de ce type d'ouvrage et l’on comprend qu'il fasse l'objet de la plus grande attention des bibliophiles concernés, la valeur ajoutée étant dans ces cas précis le fait que ces ouvrages furent en possession de personnes connues, voire célèbres.
Il est tout de même encore possible d'accéder à des livres anciens à des prix raisonnables, à ces petits in-16° modestes et cependant curieux et attachants. L'état de ces livres, hélas, n'est pas souvent de la première fraîcheur. Il reste cette sensation du toucher du papier ancien, de la façon dont le livre même s'ouvre sous nos yeux, et le texte, cela va de soi !
La période révolutionnaire va bouleverser l’ancien monde et aussi apporter quelques changements au livre. On assiste aux premières tentatives d'impression à bon marché et en quantité avec des techniques telles que la stéréotypie. Les reliures vont changer d'aspect, les ornements et l'architecture des reliures va évoluer. Peut-on parler encore de livres anciens ? Pré-modernes ? « Anté-romantiques »? Voici une question à laquelle j'aimerais avoir un éclaircissement satisfaisant. Si quelqu'un parmi vous... Bien sûr, je répercuterai la réponse !
Pour brève que fut cette période intermédiaire, elle va être une période de mutations intenses : quelques dynasties de libraires (en ce temps-là, la notion d'éditeur n'existe pas vraiment, c'est le libraire qui se charge de la publication des livres) vont développer une véritable politique de production, telle la dynastie des Lebel pour des ouvrages religieux, par exemple.
En matière de livre, tout est pratiquement en place pour une révolution industrielle : essor de l'alphabétisation, mobilisation de capitaux importants pour des entreprises de presse ou d'édition et enfin la capacité technique sous la forme de presses à vapeur (Koenig et Bauer en 1813)
Ainsi, cet essor technique qui allait favoriser la presse populaire des deux côtés de l'océan (Greeley et Gordon Bennett à New York, Girardin à Paris) va provoquer la naissance de plusieurs phénomène éditoriaux :
La naissance du feuilleton dans la presse, bien sûr.
L'individuation (1) de la notion d'auteur - La société des gens de lettres est un paraphénomène de ce changement de statut.
L'apparition de dynasties d'éditeurs : Mame à Tour, Hachette, Firmin Didot à Paris, etc.
On abandonne la reliure en cuir traditionnelle pour l'emploi de cartonnages polychromes illustrés - souvent des récits édifiants pour ce qui concerne les ouvrages de chez Mame.
Cette période du Livre Romantique va également connaître les débuts ou la systématisation de nombreux procédés de reproductions graphiques : gravures sur acier, eaux-fortes, etc., favorisant ainsi la diffusion des images.
Arrive enfin le livre moderne. Datons sa naissance vers 1848. A ce moment, l'univers éditorial se met en place. Nous voyons la disparition progressive du libraire comme commanditaire d'édition, la notion de droit d'auteur est amplifiée, l'édition devient un métier à part entière. A côté de Didot et Hachette, l'on voit apparaître ou bien se confirmer des noms qui vont perdurer très longtemps : Hetzel, Calmann-Lévy, etc. Le livre se diversifie, l'ouvrage broché - avec une couverture papier - remplace de plus en plus la reliure destinée désormais aux ouvrages de luxe sur les étals de librairies.
Le livre moderne, sa disparité, son abondance, va aussi galvaniser la création littéraire. C'est l'impression en masse à un coût relativement réduit qui va favoriser l'essor de jeunes écoles littéraires et de créations marginales. C'est aussi cette production de masse qui va favoriser l'apparition du "Best Seller", de l'auteur comme "Monstre Sacré" et de son ombre, qu'est "l'Écrivain Maudit". C'est aussi l'essor de la production bibliophilique qui va créer des essais originaux qui perdurent avec quelque éclat de nos jours en matière de création de livres. Cette explosion du livre pourrait être, par analogie, comparée à l'explosion du Cambrien, commentée par Stephen Jay Gould...
Evidemment, dans le Livre Moderne, il n'est pratiquement pas de frein à celui qui voudrait se spécialiser : Histoire, Philosophie, Littérature, Sciences, Belles Lettres, Illustrés, etc.
Ces spécialités feront l'objet d'une autre blogueuse promenade.
On résume :
Livres Anciens : avant la Révolution
Livres Romantiques : Avant 1848
Livres Modernes : Après 1848.
Les amateurs éclairés constateront plusieurs lacunes et imprécisions. N'ayant en aucune manière prétention à tout connaître de son métier (2), le soussigné serait enchanté qu'on lui communique précisions et corrections.
En tout cas, je ne vends pas de livres anciens. Où alors, qu'exceptionnellement.
Vous voilà prévenus.

(1) - Ce terme est utilisé notamment par Sartre à propos de Baudelaire...
(2) - Pour corriger toutes les sottises que j'ai pu proférer, le lecteur qui voudra en savoir plus et qui a du temps devant lui consultera avec bonheur l'Histoire de l'édition française en quatre volumes publiée par Fayard et le Cercle de la Librairie. Il existe d'autres ouvrages plus spécialisés et plus précis encore. On les citera à l'occasion.