Ceux qui fréquentent ce blog savent combien il est peu destiné à s’occuper de critique littéraire. Il y a assez de monde comme cela pour s’intituler critique ou connaisseur de la chose sans qu’il y ait besoin d’en rajouter comme cela — Cela ne m’intéresse pas, je n’aime pas être ridicule. Il faut toutefois le rappeler de temps en temps : ce qui
nous intéresse ici est le livre, enfin une certaine conception du livre, assez informelle, ma foi. Ce n’est pas une raison pour déroger parfois à cela lorsque quelques évidences nous sautent aux yeux ou bien lorsqu’une imprudence est formulée avec la candeur dont sont capables parfois les cuistres qui sévissent sur la toile. Me voici a défendre ci-dessous une personne avec laquelle je n’ai aucune affinité tant littéraire qu’idéologique, à justifier les choix d’un éditeur pour lequel je n’ai aucune ambition de faire plaisir, ne le considérant d’ailleurs pas comme un ennemi non plus. Me voici donc à jouer l’avocat du diable et pas simplement parce que le paradis que l’on veut me vendre me semble frelaté.
Vous avez donc pris connaissance ici d’un billet précédent qui doutait de la sincérité d’un éditeur à propos de la réédition pour son propre compte d’un ouvrage dont les droits étaient détenus par un autre. Cette histoire entre François Bon et les éditions Gallimard ont fait le tour de la toile, à propos du
Vieil Homme et la mer. Si vous avez fait le tour, vous conviendrez peut être qu’il n’est pas nécessaire de revenir sur ces questions. Cependant un autre aspect de la polémique s’est fait jour très rapidement : la traduction vendue par Gallimard serait mauvaise, celle de François Bon serait meilleure et partant devrait absolument remplacer celle, obsolète, de Jean Dutourd. Dans l’esprit des thuriféraires de Bon, il semble même que Gallimard devrait être contraint d’accepter sans ciller le travail de Bon, celle-ci n’ayant aucunement besoin de révision. Par ailleurs, la traduction vieillie de Dutourd ne serait pas à la hauteur de l’oeuvre de Hemingway quoique, au dire d’autres,
Le Vieil Homme et la mer ne vaut guère tripette, tout ceci étant surestimé, sans doute par la malice des éditions Gallimard, pourquoi pas… En attendant que tout se beau monde s’accorde là-dessus, rapportons que Dutourd fut directeur littéraire – il avait trente-deux ans – à l’époque de la parution du livre. Certes, cela ne donne guère de gages pour la qualité de la traduction. On aura tout de même quelques doutes favorables quant à la pérennité de son travail si l’on songe que ses petits camarades de jeu s’appelaient Dominique Aury, Jean Paulhan, Maurice-Edgar Coindreau et bien d’autres encore. Il va sans dire que, admettant qu’il ait pu rendre un travail médiocre auprès de l’éditeur, quelques corrections auraient été apportées à ce travail, sachant par ailleurs que la direction de la Collection
Du Monde Entier chez Gallimard était collégiale, si l’on peut dire. Ainsi, critiquant Jean Dutourd au travers de cette traduction, il se pourrait fort bien que ce soit le triumvirat cité plus haut que l’on met en cause. C’est que la chose n’est point si aisée, pas tant qu’on voudrait nous le faire croire. Un travail de traduction n’est pas qu’un labeur solitaire – surtout à la maison Gallimard dans les années 50 – le travail de relecture existe, les correcteurs également, une traduction ne passe pas automatiquement de la copie à l’imprimeur. Qui a relu François Bon ? Dutourd, lui, a sûrement trouvé Coindreau ou Aury sur son chemin. Nous n’avons aucune preuve de ce que nous avançons ici de ce côté du clavier, mais ce serait une erreur de porter crédit à la fable du créateur solitaire dès qu’il s’agit d’éditer un ouvrage qui était programmé pour devenir un
best seller, ambition avouée par Hemingway, tout comme cela fut le cas pour Steinbeck avec
La perle. Il s’agissait donc de ne pas se rater devant un succès annoncé. En vérité on peut même se poser la question de la réelle paternité de la traduction de ce livre. Mais si l’on veut faire le pari d’une forfaiture complète et non d’une assistance plus qu’amicale on se retrouve de nouveau devant l’ombre du traducteur de Faulkner, Steinbeck, Capote, etc. Qui veut prendre le risque d’affirmer la supériorité d’un François Bon face à ce que nous subodorons comme une entreprise multiple et plutôt talentueuse ? Nous émettons donc de sérieux doute sur les jugements catégoriques qui voueraient la traduction de Dutourd à un oubli définitif.
Certes, cette traduction a vieilli. Sans doute aussi parce que le style d’Hemingway dans sa langue originale a pu vieillir également au même rythme. Le problème peut se poser d’une façon plus cruciale pour d’autres œuvres, tel
Capitaine des Sables d’Amado dont la traduction argotique française est devenue quasiment illisible. Mais l’argot de la langue originale n’a-t-il pas vieilli de son côté ? Que doit-on faire ? Laisser filer lentement l’œuvre dans l’obsolescence, opérer sur le texte d’une manière chirurgicale, tout revoir de fond en comble ? Au dire de certains autres lecteurs, il faudrait d’emblée écarter la traduction de Bon, pas si excitante que cela. Il en est donc qui ont lu cette traduction. C’est inespéré, étant donné que Publie.net avait déclaré n’en n’avoir vendu qu’une vingtaine. Il serait donc de la responsabilité de l’éditeur d’en proposer une autre. Il se trouve que – et c’est chose vérifiable en mettant le nez dans son catalogue – Gallimard propose de nouvelles traductions, souvent en rapport avec les suites d’une édition en Pléiade, souvent au format poche. On peut sans doute, au jour de cette affaire, augurer d’une nouvelle traduction par un véritable professionnel. Cela existe encore, semble-t-il. Encore une fois, on peut faire l’économie de Bon qui, dans cette affaire ne semble pas – malgré ce qu’il peut en dire – avoir agit par des motifs purement éditoriaux. En effet, il nous apparaît ici que nous avons affaire à une sorte de
coup de pub et non de l’exploitation raisonnée d’une œuvre dont on doute qu’elle pourrait contribuer à la subsistance de cet éditeur puisque tant de livres se trouvent d’occasion à un prix dérisoire (0,90 €) sur des sites de vente en ligne et certainement à moins cher ici et là. Le lecteur lambda se moque souvent de l’identité du traducteur et ces révisions, même lorsqu’elles sont nécessaires, ne touchent qu’un public assez restreint, en général (on songe ici à l'exemple de
Sous le volcan, de Lowry). A partir de là, seule l’emporte la raison économique, à moins de viser une clientèle captive. La raison sentimentale de cette traduction, évoquée publiquement par François Bon est digne de la
Veillée des chaumières, on s’abstiendra par charité d’en commenter la substance plus avant. Par ailleurs, on n’a pas connaissance des talents professionnels de celui-ci dans le domaine de la traduction qui, à nos yeux n’est pas qu’une occupation de dilettante. Suggérons-lui — parce que nous connaissons la qualité de son travail et en avons bénéficié — quelqu’un comme Didier Pemerle, par exemple. Mais il a le choix par ailleurs, un choix très vaste. Il suffit d’y mettre le prix, élément qui différencie le bricoleur du professionnel.
Cela dit, nous attendons vivement une lecture comparative par des traducteurs, cela ferait sans doute avancer le débat.
Mais cette « responsabilité » de Gallimard est-elle réelle, doit-on se préoccuper tant que cela d’une nouvelle traduction ? Peut-être est il préférable de laisser vieillir cet ouvrage tranquillement… et que tout le monde s’occupe enfin de littérature.
Ce ne serait pas trop tôt.
Encore quelques remarques :
— Reprochant à Gallimard de diffuser une traduction obsolète, certains réclament même de la remplacer immédiatement par une autre — de préférence celle de leur champion. C’est confondre ici le métier d’éditeur avec celui de service public et être singulièrement déconnecté de certaines réalités…
— On a également reproché à Dutourd la nature de ses opinions, comme si cela avait une influence sur la qualité de son travail, inférant sans doute que l’on ne fait jamais meilleure littérature qu’en étant de gauche. On en rit encore. On l’a traité ici même de « vieux mondain ». A ce compte-là, j’aurais bien aimé faire partie de cette exquise mondanité qui le contraint à rencontrer Bachelard, peu avant son entrée chez Gallimard. Certes, Dutourd était devenu le vieux con que l’on sait. Pour autant, et heureusement pour nous tous, on voit mal comment un tel jugement peut être fait sur ce qu’il était devenu et non ce qu’il fit à l’époque. A ce compte, ce serait juger le Rochefort communard à l’aune du boulangiste qu'il devint, dans un registre plus extrême… C'est sans doute la vérification de l'adage qui dit que « lorsque l'on veut, on peut » !
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C'est arrivé plus vite qu'on l'espérait : merci à Grégory Haleux, de Cynthia 3000 de s'être livré au petit jeu des comparaisons en ouverture des commentaires.