Nos 10/18 (8e partie)

A l'occasion de la parution du billet de George Weaver, j'avais suggéré la chose suivante dans les commentaires : "Il ne me reste donc plus qu'à faire un appel vibrant aux lecteurs de ce blog pour les convier à un petit jeu : Rassemblez tous vos 10/18, sélectionnez-en (pas plus de 10) et expédiez-m'en les scans de couverture, histoire de faire une sorte de panégyrique de la collection ! [...] "

C'est à une très courte intervention de Hervé Thiellement qui devra bien un jour nous compléter cette liste, chose qui lui est très aisée à faire puisque Le Tenancier peut témoigner qu'il possède une tripotée de 10/18 dans l'une de ses bibliothèques. Heureusement que notre ami Hervé n'est pas toujours aussi laconique. On reportera le curieux à son billet publié jadis ici même.


Frankenstein
n°double 219/220, 1964

Gautier
n°823, 1973

London
n°816, 1973


Que ceux qui m'ont envoyé leurs couvertures ne perdent pas patience, leur tour viendra également...

Les Mystères de l'Atelier - Chapitre VI





"You can't judge a book by its cover" (Stevie Wonder)

Le billet que j’avais rédigé sur l’ouvrage consacré à Béranger, même s’il a provoqué peu de réactions a tout de même suscité la curiosité d’un de nos lecteurs à propos des couvertures. Cette notion de « couverture muette » lui semblait quelque peu exotique.
Revenons un peu ici sur la notion de couverture. Il semble aller de soi qu’une couverture est destinée tout d’abord à protéger le livre, soit de la poussière, soi de la malpropreté de son lecteur soit plus largement de l’outrage des ans.


Comme je l’avais indiqué dans le précédent billet, la plupart des ouvrages anciens étaient tous reliés. Ils le furent pendant longtemps. La raison en est aisée à deviner : le livre antérieur au dix-neuvième siècle était une denrée rare, que ce fut un livre manuscrit ou imprimé, du fait même de la rareté des lecteurs, du prix de ces ouvrages et des divers difficultés à les fabriquer et à les distribuer. Il fallait donc donner au livre une solidité qu’une simple couverture en papier ne pouvait lui procurer. La reliure fut donc une option naturelle. Ce n’était du reste pas un choix mais un constituant intrinsèque de l’ouvrage. Sa forme brochée était souvent éphémère, sans aucun doute au moment où le livre, transitait des mains de l’imprimeur à celle du relieur. C’était ce que l’on pouvait dénommer une « couverture d’attente », le livre ne devait théoriquement pas arriver dans la bibliothèque d’un particulier sous cette forme. Oui, mais voilà, des exceptions pouvaient survenir : un relieur qui ne pouvait faire face à ses commandes, la hâte de lire un ouvrage… et voici que celui-ci était livré à la concupiscence de son lecteur, simplement protégé par une chute d’une autre tirage, une épreuve ratée que l’on réutilisait ainsi. A cette époque, il ne serait sans doute pas venu à l’idée de quiconque d’instaurer un système visant à identifier les ouvrages brochés puisqu’ils étaient l’exception. A tout le moins peut-on penser que ces brochures furent identifiées par leur propriétaire, qu’à l’extrême on pourrait imaginer comme un bibliomane peu fortuné, étiquetant laborieusement chacun de ses ouvrages.
Mais retenons de tout cela que l’usage voulait que le livre soit relié et que le lecteur était plutôt rare, car l’accès à la lecture n’était point généralisé.
C’est en réalité cet aspect-là de notre civilisation qui fut déterminant pour la forme qu’allait prendre le livre actuel. Cela et le progrès technique.
L’essor de la lecture tout au long du dix-neuvième siècle et par ailleurs la mécanisation des moyens d’impression, la transformation de la production du papier au milieu de ce même siècle eurent pour effet un changement rapide des habitudes d’utilisation du livre. Mais doit–on parler de « changement », en l’occurrence, alors qu’une nouvelle génération s’emparait d’un média qui avait rompu avec nombre de ses traditions, même si un corporatisme larvé dura encore longtemps dans ce milieu ? Cela appartient à un autre débat (assez actuel), mais il sera piquant d’y revenir un de ces jours.
Cet essor de la production fit que les relieurs – dans la première partie du dix-neuvième siècle – ne purent suivre qu’en se pliant eux-mêmes à la mécanisation. Par ailleurs, les éditeurs (qui avaient remplacé les libraires dans l’appareil de production du livre) créèrent des collections populaires qui commencèrent à se passer du recours à la reliure. Ces ouvrages étaient en partie les descendant de la tradition des ouvrages de colportage du Moyen-Âge mais aussi les héritiers de la production de presse : éphémères, de qualité médiocre, produits et vendus au moindre coût.
Mais juste avant cette explosion, il y eut un moment ou le livre un petit peu plus « luxueux » fut distribué sans reliure. J’ai antérieurement évoqué un Stendhal dont la couverture était simplement d’une vignette de titre contrecollé sur une couverture muette. Par la suite, ces couvertures reproduisirent les pages de titre. Certes, une production populaire existait couramment à l’époque mais – comme je viens de l’indiquer – se référait à une autre tradition…
Nous nous arrêterons presque ici quant à l’évocation de la naissance des couvertures et également sur l’évocation de cet étrange artefact qu’est la « Couverture Muette ». En définitive, cette couverture peut être vue comme un incident, une sorte d’échappée belle du livre entre deux stades de son éclosion.
Nous avions évoqué la possibilité qu’une couverture ait pu être muette tout en n’étant pas constituée de la chute d’un autre ouvrage. Tel était le Béranger que nous avions décrit ici même. Nous nous étions livrés à quelques conjectures. Mais peut-être alors faut-il se référer à une sorte de mécanisme adaptatif qu’on applique aussi à la théorie de l’évolution en une progression toute simple :
  • Couverture d’attente (vie brève) muette, chute d’épreuve en attendant la reliure
  • Couverture muette (vie moyenne) en papier « propre » soit destinée à la reliure mais dont la valeur littéraire autorise la conservation ou même l’élimination du livre
  • Couverture muette (Vie ?) étiquetée, en papier « propre », dont on se demande s’il faut la conserver dans la reliure, sans doute un peu plus tard…
  • Couverture imprimée (vie longue) peut être gardée dans la reliure mais également conservée telle quelle
Si la coutume de garder les couvertures imprimées – lorsqu’elle existaient, bien sûr – fut vite adoptée par les relieurs, la présence de cette couverture « muette » dans le Béranger était plutôt inhabituelle, voire exotique. On en entrevoit peut être la raison dans la présence de ce tampon (appliqué par son propriétaire, je le rappelle et non son éditeur) sur le premier plat de couverture ou par quelque volonté sentimentale…
Il nous faudra sans aucun doute revenir sur la notion de couverture qui est désormais indissolublement liée au destin du livre. Mais que l’on sache ici que cela n’a pas toujours été le cas. Mettons, que cela ne le fut pas jusqu’à la deuxième partie du dix-neuvième siècle, à peu près.

Exemple de couverture d'attente. Ici, un ouvrage ancien qui n'a jamais été relié...
On voit que le papier de couverture, assez fragile, a été doublé par une page provenant d'une autre impression
La page qui a servi à cette couverture d'attente n'a rien à voir avec l'ouvrage. Il semble issu de "Pour prier Dieu"...
Mais après tout, l'imprimeur a sans doute fait preuve d'humour, considérant le titre de cet opuscule.

En définitive, qu'est-ce qu'une "couverture muette" ? Eh bien c'est une couverture qui ne comporte aucune indication, tout simplement. Il n'y a rien d'imprimé, rien de rien, nada ! Mais on a vu que ces couvertures pouvaient signifier ou impliquer bien des choses...

10/18 à séries : au travail !

Heureux mortels !
Voici une nouvelle pénitence de George Weaver qui vient enrichir notre connaissance des 10/18, ce qui va accessoirement faire de notre blog la référence sur cette collection. Nous ne pouvons que nous en féliciter.
__________

La collection 10/18 comprend aujourd’hui cinq séries : «Domaine étranger», «Domaine français », «Grands détectives», «Fait et cause» et «Bibliothèques 10/18».
C’est vers la fin des années 1980, me semble-t-il, que chaque volume publié s’est retrouvé estampillé sous l’une ou l’autre de ces séries (il en existait à l’époque une autre, excellente : «Nuits blêmes »). Tel n’était pas le cas au début de cette entreprise éditoriale : les volumes paraissaient sous la seule marque «10/18», sans autre indication particulière. Tout au plus pouvait-on constater que les premiers catalogues proposaient un classement thématique qui répartissait les volumes parus entre «Philosophie, essais et grands textes politiques», «Textes religieux», «Histoire et sciences sociales», «Sciences», «Textes classiques», «Romans et textes contemporains», «Documents et témoignages» et «Récits et romans d’action», mais il n’y avait nulle mention de sous-collection sur les couvertures.
La vogue des séries en 10/18 atteint son apogée dans la deuxième moitié des années 1970. En 1978, outre les actes des colloques de Cerisy-la-Salle, les Cahiers Jussieu et les anthologies de la Revue d’esthétique, d’Arguments et de Socialisme ou barbarie, on en comptait pas moins de quatorze, plus ou moins fournies :

— « esthétique », dirigée par Mikel Dufrenne
— « l’appel de la vie », dirigée par Francis Lacassin (intégrale de Jack London, mais aussi du Kipling et Constantin-Weyer)
— « l’aventure insensée », dirigée par Francis Lacassin (Le Rouge, Conan Doyle, Stevenson)
— « bibliothèque asiatique », dirigée par René Viénet
— « féminin futur », dirigée par Catherine B. Clément et Hélène Cixous
— « fins de siècles », dirigée par Hubert Juin
— « s », dirigée par Bernard Lamarche-Vadel (ouvrages de philosophie contemporaine, d’esthétique et de critique littéraire)
— « 7 », dirigée par Robert Jaulin (anthropologie, ethnologie)
— « rouge », dirigée par Jean-François Godchau et Alain Brossat
— « noir et rouge », dirigée par Max Chaleil
— « la voix des autres », dirigée par Stanislas Adotevi et Robert Jaulin (textes francophones d’auteurs africains)
— « cause commune », dirigée par Jean Duvignaud (revue publiée en 10/18)
— « la nation en question », dirigée par Alain Le Guyader et Riwanon Jaffrès
— « Jules Verne inattendu », dirigée par Francis Lacassin

Mais les premières séries, très éphémères, virent le jour dès le milieu des années 60. Ce furent, par ordre chronologique, « L’inédit 10/18 » (romans contemporains plutôt expérimentaux), « Bibliothèque 10/18 » (classiques plus ou moins oubliés), à ne pas confondre avec l’actuelle série « Bibliothèques 10/18 », et « Unesco 10/18 », consacrée au patrimoine artistique mondial. En 1969, seuls subsistaient encore quelques titres de la série « Bibliothèque 10/18 », avant une brève résurgence de celle-ci quelque temps plus tard (cf. infra).
Cette série — dirigée au début et jusqu’en 1968 (n°419) par Michel-Claude Jalard — avait fait l’objet d’un soin particulier : les ouvrages étaient cousus, le papier de bonne qualité (les exemplaires qu’on trouve de nos jours ne présentent presque aucune trace de vieillissement), les couvertures étaient sobres, avec une discrète illustration sur fond blanc. En voici la liste numérique :
  • 261-262 : Abbé Prévost : Histoire d’une Grecque moderne. Présentation par Robert Mauzi
  • 263 : Hölderlin : Remarques sur Œdipe / Remarques sur Antigone. Présentation par Jean Beaufret
  • 264 : Sainte-Beuve : Mes poisons. Présentation par Henri Guillemin
  • 265 : Jean Cocteau : Entretiens avec André Fraigneau
  • 272-273-274 : Senancour : Oberman. Présentation par Georges Borgeaud
  • 281-282 : Amiel : Journal de l’année 1857. Texte édité et présenté par Georges Poulet
  • 293-294-295 : Louvet de Couvray : Les Amours du Chevalier de Faublas. Présentation par Michel Crouzet
  • 308-309 : Joseph Joubert : Pensées. Présentation par Georges Poulet
  • 321-322-323 : Le Romantisme allemand. Études publiées sous la direction d’Albert Béguin
  • 331-332 : Madame de Staël : Dix années d’exil. Présentation par Emmanuel d’Astier
  • 337-338 : Fontenelle : Histoire des oracles. Présentation par Willy de Spens
  • 348 : Léon Chestov : L’homme pris au piège. Présentation par Boris de Schloezer
  • 368 : Edmond Dujardin : Les lauriers sont coupés. Introduction par Olivier de Magny. Préface de Valery Larbaud
  • 373-374 : Novalis : Henri d’Ofterdingen. Présentation par Julien Gracq
  • 375-376 : Jean-Paul : Vie de Fibel. Traduction et présentation par R. Kopp et Claude Pichois
  • 391-392 : Lamarck : Physiologie zoologique. Présentation par Jean-Paul Aron
(À partir de ce numéro, je ne dispose plus de précisions sur les préfaciers)
  • 403-404 : Lawrence : Homme d’abord
  • 405-406-407 : Stendhal : Romans abandonnés
  • 414-415-416 : Hölderlin : Hypérion ou l’ermite de Grèce
  • 419 : Nikos Kazantzaki : Ascèse
Le catalogue de l’automne 1975 mentionne en outre sept autres titres, non numérotés, qui étaient déjà annoncés comme étant parus en 1973, selon la liste que j’ai trouvée dans le n°760, La contre-révolution bureaucratique. La collection est alors dirigée par Olivier de Magny.
  • Maurice Scève : Œuvres poétiques complètes (2 tomes)
  • Custine : Aloys
  • Balzac, Baudelaire, Barbey d’Aurevilly : Sur le dandysme
  • Georg Büchner : Lenz, Le messager hessois, Caton d’Utique, Correspondance
  • Diderot : Essai sur les règnes de Claude et de Néron (2 tomes)
  • Saint Ignace de Loyola : Les exercices spirituels
  • Louis-Claude de Saint-Martin : L’homme de désir
Dans le catalogue suivant que je possède, daté du 31 décembre 1977, plus aucun de ces titres n’apparaît et la collection n’est même pas mentionnée.

George Weaver

Les Mystères de l'Atelier - Chapitre V





Nos 10/18 (7e partie)

A l'occasion de la parution du billet de George Weaver, j'avais suggéré la chose suivante dans les commentaires : "Il ne me reste donc plus qu'à faire un appel vibrant aux lecteurs de ce blog pour les convier à un petit jeu : Rassemblez tous vos 10/18, sélectionnez-en (pas plus de 10) et expédiez-m'en les scans de couverture, histoire de faire une sorte de panégyrique de la collection ! [...] "

Très peu de temps après m'avoir envoyé une première fournée de couvertures, Dominique Hasselmann récidivait en m'envoyant une seconde volée. Rendons hommage, donc, à ce cher Dominique pour son enthousiasme ! Et notons l'orientation toute peace & love de cette livraison...


Bob Kaufman, Solitudes,
n° 314, AI 1966.

Allen Ginsberg, Kaddish,
n° 685, AI le 28 avril 1972.

Claude Pélieu, Jukeboxes,
n° 661, AI 1er trimestre 1972.

Leonard Cohen, The favorite Game,
n° 663, AI 1er tirmestre 1972.

Claude Pélieu, Tatouages mentholés et cartouches d'Aube,
n° 790, AI le 29 juin 1973.

Leonard Cohen, Les perdants magnifiques,
n° 775, AI le 9 avril 1973.

André Breton, Martinique charmeuse de serpents,
n° 791, AI le 29 juin 1973.

Anthony Scaduto, Bob Dylan,
n° 803, AI le 17 octobre 1973.

Jim Morrison, Seigneurs et nouvelles créatures,
n° 1219, AI le 28 mars 1986.

Allen Ginsberg, Howl, Kaddish,
n° 1402, Dépôt légal 4e trimestre 1980.

D'autres couvertures sont en attente et puisque nous avons fait un précédent avec Dominique, nous enjoignons nos fidèles lecteurs à récidiver, si cela leur chante...

Je sais, la réponse est longue, mais vous pouvez faire des pauses, hein !

Le Tenancier avait promis de publier la meilleure réponse à son quiz en-dessous du billet précédent. Il se trouve que les réponses accumulées se sont quelque peu chargées d’ambiguïtés, sans doute à cause de la réponse toute simple qu’il fallait donner :
La couverture de ce livre est muette.
Bien sûr, notre ami SPiRitus avait donné la bonne réponse le premier mais comme accessoire d’une chose plus importante. La Môman du Tenancier aurait dû le lui dire, les intellectuels, ce sont des compliqués. Ce manque énorme dans son viatique pèse comme le poids d’un p’tit Jésus sur ses épaules herculéennes de Saint-Christophe. Il n’a donc plus qu’à se lamenter en compagnie de son ami imaginaire sur ce maudit destin qui le voue à n’avoir que des compliqués parmi ses lecteurs.
Baste, ne soyons pas rancunier et revenons donc à cet ouvrage. Celui-ci recèle quelques indices piquants qui en racontent l’histoire particulière, son destin, sa pérennité, indices qui s’accordent assez avec l’histoire de cette édition et même de la postérité de son auteur.


En décembre 1821, paraissait un petit ouvrage broché in-12 de 188 pages, sans nom d’auteur et intitulé Procès fait aux chansons de P.-J. de Béranger, avec le Réquisitoire de Me Marchangy ; le Plaidoyer de Me Dupin ; l’Arrêt de Renvoi, et autres pièces. L’ouvrage était publié à Paris, chez les Marchand de Nouveautés. Cette mention d’édition ne devait certes pas nous troubler puisque au verso de la page de titre se trouvait confirmation de son auteur qui en était également l’éditeur, avec la mention suivante :
Je poursuivrai devant les Tribunaux, tout débitant d’éditions qui ne seraient pas revêtues de ma signature.
Phrase suivie de la reproduction de la signature de Béranger.
La préface de l’auteur/éditeur revenait sur les circonstances du procès qui lui valurent une peine de trois mois de prison pour le contenu de son deuxième recueil de chansons paru la même année, de l’iniquité dans la manière dont on rendit compte de son procès et des raisons qui lui firent publier le réquisitoire de la défense in extenso alors que l’ensemble de la presse négligea totalement de reproduire cette défense, laissant en revanche libre cours à l’accusation. On le voit, ce petit volume était un ouvrage de circonstance, une réponse plutôt véhémente et courageuse dans une société où l’on mettait les contradicteurs et les pamphlétaires au gnouf.
Pour la suite de l’histoire de Béranger, sachez qu’il a rédigé son autobiographie et qu’il a eu pas mal de biographes. C’est à vous de voir. Pour ma part, le sieur Béranger a mon entière sympathie.
Enfin, voici un « méchant » petit volume, sans couverture imprimée, seulement recouvert de papier jaune, une sorte de libelle imprimé à l’économie puisque nous n’avons pas trouvé de pages de garde, le volume commençant avec le faux titre (à moins que ces pages-là aient disparu dans les manipulations ultérieures, mais nous en doutons fort, le relieur venu bien après aurait ajouté des gardes, or il ne l’a pas fait). Comment ce volume a-t-il pu nous parvenir dans un bon état de conservation ? En effet, si l’on excepte que des très rares rousseurs éparses, le papier est en excellente condition. Cela n’infère certes pas que l’édition était plus luxueuse que nous pourrions le penser. Rappelons-le encore ici : dans la plupart des ouvrages parus avant 1840 – avant la grande pénurie de papier due à un accroissement spectaculaire de l’activité d’édition – le papier était confectionné à partir de chiffons et non de pulpe de bois. Que le papier fasse état d’une remarquable stabilité au bout de 190 ans ne doit pas nous étonner, les phénomènes d’acidification sur ces papiers ayant peu cours. Le lecteur curieux de ces question se reportera avec – on l’espère – quelque bonheur à un précédent billet sur l’acidité du papier, ici même. En conclusion provisoire, on accordera donc à la nature du papier la plaisante condition de l’ouvrage. A l’examen, le papier ressemble à un vergé que l’on utilise encore dans l’édition contemporaine lorsqu’il s’agit de faire un tirage bibliophilique, par exemple. Pour autant, c’est un papier assez courant, voire banal pour l’époque.
Revenons à cette couverture intrigante. Pourquoi donc une couverture muette, ce grossier papier jaune d’un grammage très faible dépourvu de tout signe (le cachet que l’on aperçoit sur le cliché est ultérieur…) ? Á cela il pourrait y avoir deux hypothèses, à moins qu’une troisième surgisse du Diable Vauvert grâce à l’un de nos lecteurs :
- Les livres anciens étaient imprimés sans couverture, ils étaient directement livrés à un relieur que les recouvrait au fur et à mesure de la demande. On a quelques traces de ces livres pas encore reliés au cours des siècles, échappés de justesse. Le Tenancier possède dans sa bibliothèque un tel ouvrage, dont la couverture est un défait d’une autre impression, sur une seule face, la partie visible étant entièrement muette, un petit in-8° du XVIIIe… Á la Restauration, la quantité de livre a subitement augmenté (d’où la crise du papier un peu plus tard en 1840), les relieurs artisanaux ont commencé à être débordés, on s’est mis à vendre des exemplaires brochés qui avaient simplement une couverture sans indication ou bien alors une vignette contrecollée. Une originale de Stendhal est ainsi. Peu à peu, d’autres éléments sont apparus, hors le titre et l’auteur, comme la date, le lieu d’édition ou bien le nom de l’éditeur, etc. La couverture papier typographique était née. 1821 est l’époque ou Stendhal est publié (c’est aussi l’année de naissance de Baudelaire) l’année de publication de ce volume, au moment où les ouvrages brochés sont de plus en plus diffusés et à prix certainement modique par rapport à un travail de relieur…
- La nature de l’ouvrage : une sorte de libelle de circonstance qui appartenait plus à une publication de presse et qui autorisait ce type de présentation brute. De plus, dans une société envahie par la police et la censure (l’Empire et la Restauration eurent des spécialistes en la matière !), une couverture muette rendait service. Gageons que le format et la couleur du livre faisaient qu’on le reconnaissait immédiatement, car les livres n’étaient pas aussi nombreux qu’aujourd’hui. L’aspect pamphlétaire l’assimilait aux publications de la rue, voire aux impressions clandestines. Le Tenancier avoue en savoir peu sur le régime sous lequel ce livre fut sorti et distribué. Il fait des conjectures…
Mais sans doute la vérité est à mi-chemin de ces deux postulats…
En tout cas, une chose nous paraît sûre, ce ne peut être des pages de garde, du fait de la nature du papier et de la présence d’un cachet sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin.
« Tenancier, Tenancier, vous galéjez, mon vieux, on voit très bien que cet ouvrage est relié, voyons ! » Oui, certes, mais c’est une reliure qui n’est pas d’époque ! La plupart du temps, les couleurs et les types de cuirs utilisés étaient plutôt de la basane ou du veau, pour les livres plus luxueux, un plein cuir lisse orné de filets sur le dos et les plats, de fleurons, de tranches rouges ou jaspées, de couleur marron, tabac ou fauve, plus rarement d’une autre couleur, bref des volumes qui ressemblaient à des reliures anciennes, à quelques détails près (en réalité, la différence entre la reliure « romantique » et la reliure ancienne est abyssale, mais nous n’allons pas chicaner). Nous allons revenir sur cette reliure dans un moment. Pour l’heure, tout nous indique que l’ouvrage après avoir été lu a été négligemment jeté entre les rayonnages d’une bibliothèque et qu’il n’en n’a guère bougé…
L’ouvrage avait toutes les chances de disparaître. En 1828, Béranger écopait de 9 mois de prison pour son quatrième recueil. Le sens et l’objet de ce livre devenaient quelque peu obsolètes, 1830 et ses Trois Glorieuses arrivèrent dans la foulée (à ce propos, avez-vous lu le livre de Jean-Louis Bory sur le sujet ?) et les avanies de Béranger cessèrent. Son dernier volume de chanson parut en 1833 et il se retira peu de temps après. Ce Procès fait aux chansons de P.-J. Béranger était donc voué à l’oubli, à ce no man’s land de la mémoire collective, triangle des Bermudes de la chose imprimée.
Seulement le talent est toujours rétif à l’oubli. Béranger en avait. Il perdura. (c’est beau, non ? Je devrais me mettre à faire un blog, tiens.) Certes, le compte-rendu d’un procès n’est pas à mettre au même niveau que la production artistique, poétique ou pamphlétaire d’un auteur. Ce genre de livre ne pouvait intéresser qu’une catégorie de lecteurs. Nous allons le découvrir ensemble.
On peut certes juger le premier possesseur de l’ouvrage comme un personnage négligent, peu soigneux et assez désordonné, témoins l’ex-libris manuscrit mis sur le faux titre et les avaries que subirent quelques feuillets. Bref un Républicain, assurément, sale et irrespectueux. Ainsi ce monsieur Mathieu (du moins c’est ce que nous croyons déchiffrer sur cette inscription), en laissant cet ouvrage à l’abandon permit que celui-ci comporte un faux titre et un titre avec des manques importants, que la dernière page fut détachée. En vérité, si le papier était en fort bon état, on pouvait craindre que l’ouvrage dépérisse par délitement de ses pages pour des causes mécaniques : mauvaises manipulations, négligences de rangement, etc. Ce monsieur Mathieu finit tout de même par se débarrasser de l’ouvrage, sans doute pour une bonne raison, comme un décès, qui, on en conviendra, est le seul ultima ratio qui vaille pour un amateur de livre. A notre avis, l’état était si peu glorieux que le livre atterrit sans aucun doute dans un bac de « drouille ».
Acheté en 1821, sans doute gardé toute une vie comme un vieux relief sans signification, notre ouvrage - sans doute quelques jours, quelques semaines, on n’ose penser quelques mois - entre 1870 et 1880, on le spécule, végéta sur un vilain étal, en attendant le client.
Et puis la chance tourna.
Elle s’incarna sous la forme d’un homme relativement jeune, fils d’un éditeur réputé, amateur de livres mais vraisemblablement peu fortuné pour l’instant. Sans doute était-il toujours au service de son père, comme commis de librairie, faisant son métier comme on le faisait à l’époque, en commençant au bas de l’échelle. Son nom était Henri Baillière, fils de Jean-Baptiste Baillière, éditeur médical et ancien président du Cercle de la Librairie. Le fils, Henri, reprit l’affaire familiale ultérieurement et fit également quelques travaux autour du livre, comme ce La Crise du Livre, publié en 1904… Bibliophile il devait l’être, assurément. Mais pour ce que nous voulons en savoir pour l’instant, il était amateur de livres et n’avait pas dû hésiter longtemps sur celui-ci, trouvé vraisemblablement dans un bac. Il ne le fit pas relier tout de suite, indice que l’homme devait être encore jeune, une reliure représente tout de même une certaine somme et, du reste, un autre indice nous le confirme : ce cachet sur le premier plat de couverture. Qu’y est-il inscrit ? L’encre est pour moitié effacée, mais nous devinons le nom de Henri Baillière et le lieu, Paris. Au centre, nous trouvons à la plume la mention « 4/3 », il faut nous résoudre à ne pas chercher ce que cela peut signifier exactement : une cote de rangement, la place dans un catalogue, dans une bibliothèque... ? Pourquoi notre homme se serait-il senti le besoin de mettre un cachet ex-libris à un livre broché alors qu’il aurait pu méditer une reliure immédiatement pour celui-ci ? C’est que justement, il ne le pouvait peut être pas pour l’instant, sans doute faute de moyens. Mais ce cachet est tout de même intriguant. Et si c’était un repaire pour un projet précis ? Serait-ce alors un exemplaire de travail ? Hélas, là aussi, notre enquête bute sur le peu de renseignements que nous avons pour le moment sur les travaux de Henri Baillière. S’est-il penché à travers un article, un livre, sur les procès faits aux gens de lettres ? Il faudrait sans doute chercher dans cette direction pour en savoir plus. Cela nous donnerait accessoirement une précision sur la date d’acquisition de ce livre.


De toute façon, ce fameux procès de Béranger ne pouvait donc laisser indifférent cet homme du livre et qui devait très bien connaître les multiples procès qui émaillèrent le siècle dix-neuvième, pour les hommes de lettres.
Henri Baillière devait tout de même tenir particulièrement à cet ouvrage, au-delà de son aspect anecdotique. Ainsi, ce que nous présumons, des années plus tard, il entreprend d’offrir une reliure et une restauration à cet ouvrage. On me rétorquera que, même vers la fin du dix-neuvième, la reliure était un acte courant et qu’il n’était nul besoin que le livre en question fût exceptionnel. Certes, on agrée ces arguments. Cependant, il suffit de regarder de plus près cette reliure pour conclure que son propriétaire y tenait un peu.




Ainsi, on offrit à ce Béranger une véritable reliure et non un « emboîtage », c'est-à-dire une reliure à la Bradel (pas d’article sur le sujet pour le moment sur le blog, mais vous trouverez ce qu’il faut sur le net pour vous éclairer sur le sujet). Ces reliures-là étaient des reliures de sauvegarde ou vouées à des ouvrages de peu de valeur mais que l’on voulait tout de même conserver. La plupart du temps, c’étaient des ½ toiles très sobres.
Le degré au-dessus eut été une reliure en basane, cuir modeste et relativement peu cher. Ici, nous trouvons du chagrin (il y a plus cher, cela dit, comme le maroquin ou le veau, mais que l’on verrait alors sur des choses très rares ou coûteuses), monté sur une reliure solidement exécutée, une tranche dorée, etc. Si le chagrin n'est pas le nec plus ultra du cuir de reliure, il démontre cependant un certain respect de ce livre-là...
Autre signe visible que notre Riri tenait à cet ouvrage tient aux restaurations qu’on lui fit subir (au livre, pas à Riri…). On remonta le faux titre sur onglet ainsi que le dernier feuillet qui lui faisait en quelque sorte pendant. A ce faux titre, on ajouta également une réparation sur la grande marge sous forme d’une bande de papier vergé, réparation répétée sur la page de titre. Cette réparation est certainement contemporaine de la reliure, du fait de la présence de ces onglets intégrés à la reliure elle-même mais également au fait de la différence de teinte du papier qui servit à la réparation. En effet, ce dernier a quelque peu jauni, indiquant en cela que nous avons affaire à un papier relativement moderne fabriqué peut-être avec de la pulpe de bois ou des acidifiants, donc plus sensible au passage du temps. Pourquoi donc avoir gardé ces feuillets jaunes dans la reliure ? Eh bien, pour la bonne raison qu’il est encore de coutume de garder les couvertures originales dans ce genre de travaux, afin de garder l’intégrité de l’édition, confirmant en cela la nature de ces feuillets.




Complétons la description de ce livre par la présence d’un ex-libris gravé placé comme il se doit sur le premier contreplat. Comme on peut le voir sur l’image, il s’agit d’un petit singe tenant un livre dans les mains, dans une bibliothèque qui semble bien garnie. La mention « ex-libris Henri Baillière » s’y trouve bien et nous ne serons pas surpris de trouver une citation latine en regard de cette marque de propriété : « Doctus cum libro », ce qui signifie « Savant avec les livres ». L’explication de cette citation se trouve sur internet : relatif à des personnes simulant une grande érudition alors qu’elles extraient leurs connaissances d’éphémères ouvrages mal digérés. On sent bien ici l’ironie plaisante de la citation pour un bibliophile mais également un spécialiste avisé du livre contemporain, trait d’esprit qui, à travers pratiquement un siècle nous rend le personnage assez sympathique.


Henri Baillière est mort en 1905. Sa bibliothèque fut sans doute dispersée rapidement. On présume que nombre d’ouvrages retournèrent à une sorte d’anonymat, de mains en mains, professionnelles, profanes ou érudites. Ce petit livre possédait suffisamment de caractère et de caractéristiques pour pérenniser l’esprit de celui qui en prit tant de soin et lui prodigua tant d’attentions, sans doute parce qu’il est fixé désormais dans sa forme définitive. Outre la valeur ajoutée par la reliure, les différentes marques et ex-libris, cet objet a également valeur de memento mori et aussi d’un message sans doute un peu ténu, comme une attente d’une sorte de jugement de la postérité… (on laisse ici le soin au lecteur de continuer de vagabonder et de vaticiner sur ce livre.)
Mais c’est également ce qui rend le métier du Tenancier captivant, parfois, comme une enquête policière, ou comme le court roman d’une tranche de vie. Bien sûr, tout ceci ne s’est peut être pas passé comme le Tenancier le présume. Mais qui lui portera la contradiction fera son propre malheur, car le Tenancier préfère les belles histoires…

Quizz très wizz

C’est l’été, il fait chaud et le Tenancier s’en trouve un peu ramolli, enfin un peu plus que d’habitude, quoi. Pour se procurer quelque récréation, il a décidé de mettre à contribution ses quelques rares lecteurs encore en état de réfléchir par cette chaleur torrentielle.
Voici quelques photographies d’un ouvrage. Outre qu’on y découvre les délicates et expressives mains d’artiste de votre serviteur, le livre a une caractéristique intéressante. A vous de la découvrir.
Normalement, vous n'avez pas besoin de plus d'indices que ces clichés. La meilleure réponse sera publiée au bas de ce billet et donnera droit à une vigoureuse poignée de main du Tenancier en la librairie de la rue Blomet…