Abrév. - 3e part.

Pour ceux qui n'ont pas exploré le blog, cette petite liste vise à renseigner le lecteur de catalogues sur certaines abréviations encore usitées dans iceux. On les trouve également et parfois dans les descriptifs de livres sur internet.


I

ill., illust. --- illustrations, illustré
introd. --- introduction
impr. --- imprimé
inc. --- incomplet
int. --- intérieur
ital. --- italique

J

jans. --- janséniste (reliure)

L

L.A. --- lettre autographe
L.A.S. --- lettre autographe signée
L.S. --- lettre signée
lith., lithogr. --- lithographie

M

marb. --- marbré
maroq. --- maroquin
miniat. --- miniature
mod. --- moderne
mouch. --- moucheté
mouill. --- mouillures
mq., mque. --- manque
ms. --- manuscrit


Si vous avez manqué le début :

Abrév. - 1ere part.
Abrév. - 2e part.

... et bien sûr les correction apportées par CLS qui valent tout même mieux que cette triste liste (bien pratique cependant, non ?) :


Abrév., 1ere part. (version 1.2)
Abrév. - 2e part. (version 1.2)

La prochaine ne saurait d'ailleurs tarder...

(A suivre...)

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Petit codicille, le 29 janvier :
Notre ami CLS est charrette ! Il m'a chargé de vous demander de patienter un peu avant les corrections que nous lisons toujours avec une délectation masochiste pour notre part.

Le Tenancier est une tête de lard

Le Tenancier a ses têtes.
En somme, c'est bien parce qu'il a cette lubie qu'il se dispense de tenir pignon sur rue, mais qu'il se comporte en reclus dans un appartement sis au 3e étage d'un immeuble nanti de chauffage, eau courante et lumière a giorno lorsque cela lui chante. Ainsi, peu exposé à la prédation des courants d'air froid, il se dispense allègrement d'accueillir quiconque dans une boutique obscure et se prélasse devant les écrans, à médire, cela va de soi.

Le Tenancier est un flemmard.
Non content de vivre comme un reclus, il refuse tous les désavantages du sybaritisme, comme l'ascèse et l'absence de musique. C'est donc dans le plus grand confort, boîte de chocolats à portée de main, qu'il examine les blogs que son index boudiné et bagué d'un rutilant anneau d'or désigne d'un clic quelque peu compassé.

Le Tenancier est élégant.
Ce n'est pas lui qui se revêtirait de peaux de bête, comme les livres anciens. Il a sa dignité et, accessoirement, se prémunira contre les devins de salon qui tentent de connaître son âge. Ce ne sera plus le cas pour les manuscrits et livres anciens. Le curieux voudra bien aller voir du côté de Bibliobs et de ce singulier article qui relate le projet, point si farfelu, de prélever l'ADN des reliures pour pouvoir enfin dater certains ouvrages. Le tenancier se met à aimer la science lorsqu'elle aide à comprendre. En l'occurrence, on espère en savoir un peu plus sur la circulation des livres et leur provenance.


Le Tenancier est acariâtre.
Mais il ne lui viendrait pas à l'idée de tirer des cartouches à blanc. Ce n'est pas le cas de la République des Libres ou l'ineffable Montaigneàcheval joue quotidiennement au desperado dans le grand canyon. Cependant, parfois, l'on y rencontre quelques informations littéraires. Inutiles, bavardes, tronquées ou dithyrambiques... les notes de ce blog vous feront perdre votre temps. Mais vous êtes déjà ici pour cela. Alors, un peu plus, un peu moins ailleurs...


Le Tenancier aime la culture.
Surtout en bouillon. Sinon, il se reporte à Livrenblog pour tout savoir sur ce qu'il est censé connaître depuis belle lurette : Tailhade, Han Ryner, Harry Alis, tout ces trucs et ces machins bien encombrants dès que l'on se mêle de parler de vraie littérature, celle d'avant.


Le Tenancier est plutôt technophobe.
Ainsi, il s'empressera de commander les numéros du bulletin des amis de Saint-Pol-Roux vanté par Les Féeries Intérieures, même s'il continue de fréquenter par ailleurs le dit blog. Mais son doigt boudiné fatigue. Nul doute qu'un livre en vrai papier saura le délasser de son ennui. On espérera que le sucre contenu dans le chocolat n'aura pas aboli entretemps ses capacités visuelles.


Le Tenancier est oublieux.
C'est ainsi que certains blogs n'apparaîssent pas dans cette rubrique alors qu'ils avaient été programmés. C'est comme ça. Ce sera pour la prochaine fois.

Le Tenancier radote.
C'est pour cela, qu'il prend des mesures pour ne pas en laisser paraître. A cette fin, il a rajouté une liste permanente de quelques blogs soigneusement choisis par lui-même, au pied de notre blog à nous. "Et Henri Lhéritier", allez-vous me dire : "Y'a pas Henri". Non, y'a pas. C'est de sa faute. La façon dont a été construit son blog ne permet pas de l'actualiser dans cette liste. Il nous a vu venir, c'est encore une façon d'obliger ses contemporains à parler de lui. Bravo Henri, fair play !

Le Tenancier est un exploiteur.
Il vous l'a déjà démontré en faisant bosser les autres à sa place sur ce blog. Mais il est comme les Blues Brothers, il est envoyé par le Seigneur. On le louera donc. On peut également lui envoyer quelques bouteilles de chez Henri, ou quelques Bourgogne, il aime aussi.

Le tenancier retourne se coucher.
Il le mérite.

Boîte de cirage

De même qu'un bon vendeur de chaussures prendra soin de proposer une boîte de cirage à son client en conclusion de la vente, un employé de librairie après avoir vendu "A la recherche du temps perdu", de Proust sera avisé de proposer en complément "L'emploi du temps", de Butor.

Anniversaire

Cela fait trente ans révolus que le Tenancier travaille dans le livre.
Il rempile au moins pour autant.

Une époque rêveuse

L’autre jour, le Tenancier, alors qu’il se dirigeait vers le cagibi où il consigne les ustensiles et matériaux utilisés pour réaliser les paquets qu’il devait expédier l’avant-veille, leva les yeux dans le couloir. Ses yeux captèrent furtivement l’affiche qui ornait l'emboîtage, au-dessus de l’étagère à dévédés. Il contenait le film Top Hat : Fred Astaire, Ginger Rogers. Le Tenancier est cinéphile à ses heures mais fredonne également pour lui-même quelques chansons, dont celle du film. Vous savez, « Heaven, I’m in heaven… », etc.
La chanson s’intitule Cheek to Cheek.
Irving Berlin, tout de même.


Il la chantonna donc, tout en rassemblant son matériel. Chanter, c’est bien, écouter de la musique, c’est plus mélodieux, surtout si l’on a déjà entendu le Tenancier. Il alluma alors la radio, France Musique en l’occurrence, ce samedi matin, pour écouter… six ou sept versions de la chanson qu’il fredonnait il y a à peine cinq minutes.
Avec toute la rigueur requise dans ce genre de circonstances, en toute objectivité, on est en droit de déclarer que le Tenancier de ce présent blog est un mutant. Un « précog », selon le jargon en vigueur dans la littérature conjecturale.
Et vous-mêmes, êtes-vous mutant ?
N’avez-vous parfois pas ressenti fortement une coïncidence dans la sourcilleuse succession de vos lectures et d’autre événement plus ou moins fortuits ?
Récemment, la lecture consécutive de La boîte en os d’Antoinette Peské (livre doté d’une préface boursouflée et inepte dans l’édition que j’avais entre les mains, qui n’est pas celle de Mac Orlan), de Titus d’Enfer de Mervyn Peake, le visionnage d’une émission sur ce mystérieux producteur, écrivain et mentor de Jacques Tourneur que fut Val Lewton, et le souvenir encore très vivace de La Féline, de ce même duo, avaient fait germé l’idée en moi que les années 40, avec leur cortège de destructions et d’horreurs, étaient également une époque mélancoliquement rêveuse et qui empruntait les éléments de sa rêverie à l’arsenal du Romantisme. Rappelons également que Le Seigneur des Anneaux fut rédigé durant cette décennie et en emprunte parfois les mêmes accents. D’une façon surprenante, ce monde fermé et voué à la destruction s’enfermait dans des récits qui faisaient appel à un effroi paradoxal, feutré, ou en proie à une étrange fièvre obsidionale. L’amateur de Romantisme fantastique n’y trouverait peut-être pas tout à fait son compte : pas de ces burgs ténébreux ou de ces enceintes sadiennes en forme de labyrinthe concentrique. Non, plutôt un univers traversé les yeux mi-clos sur des murailles hautement verticales, comme des somnambules sur le faîte d’un toit. Le monde d’alors rêvait dangereusement, en déséquilibre au-dessus du gouffre. Ainsi, fortuitement, j'avais lu ou rencontré une somme d'ouvrages qui formaient une collection d'impressions, comme si j'avais capté une rumeur dispersée, quelques fragments de l'inconscient d'une époque.
Bien sûr, cet inconscient ne traversait pas toute la littérature ou tout le cinéma, mais cette mélancolie aux relents fantastiques semble avoir pris une place importante. Peu à peu, en réfléchissant à ces sensations, on se prend à regarder les prémisses et les séquelles de l'époque avec un autre esprit.
Il est parfois intrigant de retrouver une série heureuse dans les lectures ou les visionnages, comme si le hasard vous menait par le bout du nez d’un coin à l’autre de votre bibliothèque pour vous insinuer des parfums. Parfums d’époque ou saveurs littéraires plus épicées, coïncidences, précognitions, conjectures et surtout rêveries dans une barque qui vous mène dans des bras secondaires et inattendus.
Quel lecteur n’a pas eu ce sentiment de suivre une voie impalpable, dictée par des caprices extérieurs à sa volonté propre ? Et, qui n’a pas eu la sensation diffuse d’être possédé par un étrange pouvoir de prolonger une saveur d’un livre à l’autre en ayant malgré tout abdiqué toute volonté dans leur choix ? Ainsi, le soupçon que le dieu Pan n’est pas mort nous vient à l’esprit. Thamus n’était donc qu’un gros menteur.


Le Tenancier, attentif aux augures et, après ce raisonnement, doute du pouvoir qu’il s’était hâtivement attribué.
Les cieux étant toujours cléments à ceux qui obéissent à leurs signes, par précaution, tout de même, il va apprendre à faire des claquettes.

Le temps gagné à la recherche de "Venises"...

Saluons l'entrée d'un nouveau venu dans cette enceinte : Phil.
On ne saura pas grand chose de ce personnage très discret qui hante quelques blogs voués à la littérature. On retiendra très souvent la pertinence et l'humour de ses interventions. Enfin, on l'imagine volontiers comme un chat qui entrouvrirait lentement ses yeux mordorés devant l'embouchure de son écran... prêt à mettre sa griffe. Mais cette griffe-là paraphe un style et ne châtie pas.


Longtemps, j'ai désiré posséder "Venises". Une première fois rencontré sur les quais, adroitement emballé dans ces plastiques couverts de suie des voitures qui passent sans rien lire, le livre était posé, droit, face visible, sous le couvercle de la boîte... j'ai souvent imaginé un imprévu coup de vent qui guillotine le libraire hargneux, en claquant le couvercle tandis qu'il fait le myope à vérifier les prix qu'il a... feutrés. Oui... un "eo", tracé au feutre noir (pour que les voitures incultes puissent aussi en profiter) comme le grade minimum pour son garde-à-vous, justifiait un prix cinq fois supérieur au billet des plus rares "vo" de cinémathèque.
C'était avant de le lire, comme il en va parfois de livres dont on vous parle, détachés de leurs auteurs, animés d'une vitesse d'évasion qui ne les fera jamais tomber dans l'oubli. L'effet est d'ailleurs garanti a fortiori lorsque l'auteur n'est pas politiquement correct, ce qui, au niveau de ma lecture, est encore le cas pour Morand (avec des réserves... mais restons calme... je ne souhaite pas me faire virer de ce blog distingué au premier bal masqué).
"Venises", donc, fut entendu au cour de conversations avec des gens très biens et désirables à Paris, Vienne et Berlin, vu et feuilleté à Paris, acquis à Bruxelles. Plusieurs essais furent nécessaires car il fallait absolument trouver une couverture intacte, les cartonnages Gallimard des années soixante-dix tendant à se dépoudrer avec les frottements comme des courtisanes usées. Mais pas pires que les similis plastiques des années quatre-vingts, heureusement disparus avec leur promoteur, sûrement retourné(e) dans l'industrie de l'emballage extrudé.
Il faut dire aussi qu'un "Venises" de l'année de parution (oui : année de parution et non pas une "eo". C'est déjà pas si mal. (Pour ceux qui font un fixette sur la "eo, sinon rien": attendre l'héritage)... le livre à sa sortie, donc, possède en première page une photographie de Morand prise vers 1910, posant devant une villa décatie, comme seule l'Autriche-Hongrie a su en construire. Les rééditions ont bien entendu éliminé la photographie, la patine, et tout le reste avec... Venise peut couler sans sourciller, celles qui sont décrites n'existent plus.
La recherche fut longue, les exemplaires inaptes au service nombreux, de même que les déceptions suivies de colères à l'encontre des libraires inefficaces, ce qui est bien normal. Entre temps, j'ai même fini par ne plus aimer le visage du jeune Morand, port de tête arrogant de la belle époque, loin de son profil d'asiate à la Attila qui donnera à la fin de vie la vraie mesure de sa contribution aux lettres françaises.
Enfin, un jour pluvieux, fin d'après-midi à Bruxelles (non... : sans maquerelles étranglées au fond d'une péniche), détour une énième fois par la même librairie, même rayon, même vendeur depuis des mois, et même conversation avec vendeur qui ne connaît rien à Morand ni à beaucoup d'autres malgré mes questions (qui sont d'ailleurs toujours les mêmes, pour l'agacer) : "- alors ?... du neuf en littérature ? (certes, seulement depuis vendredi dernier... mais sachez, lecteurs, que la petite Belgique a su créer le haut débit en librairie d'occasions) - Non ! le lundi, faut rien espérer !..." (oui, c'était un lundi, car les bons Morand, je les trouve toujours le lundi, comme une résonance détraquée de ceux du Sainte-Beuve, dont je ne sais toujours pas le prénom, à propos..). OK. Direction rayon littérature, histoire de vérifier les pronostics du Guy Lux libraire... voyons... lettre M... on ne sait jamais... au libraire enrhumé : Morand classé à B... ha !... Montherlant... m'énerve celui-là... toujours là, à sentir la fausse poussière, écrit en gros caractères comme les livres d'Arvor, avec ses multiples pré-postfaces comme une resucée romaine, pour expliquer qu'il savait malgré qu'il savait pas... me dis toujours faudra vérifier un jour, classiques en main, si tout est juste... parce que sur Tacite, beaucoup de conneries interprétées... enfin, pas le sujet... Matzneff !... doux voisinage orchestré par les dieux de l'occasion livresque : les trente-quatre pages du Gaby-la-scandaleuse sur le suicide furent la lecture de chevet de l'Henri, aristo-rigide qui rêva toute sa vie de pétroniser comme Néron... je glisse sur les autres "M", souvent nouveaux défraîchis dès la sortie de l'emballage... enfin... boum ! : "Venises" !... d'abord le dos d'un blanc sale m'est apparu, comme s'il s'agissait d'un... "Trieste(s)", face cachée de Venise, cimetière des Morand, Fouché et vieilles sœurs à Louis le seizième... Hop... rapide examen du rapace à livres oxydés... état : top, année: top, prix : retop. Tout y est ! emballé-pesé, salut au Guy Lux de la Sainte-Beuve, à lundi prochain ! (qui sera mercredi).
Trois mois après, l'acheteur compulsif ne pouvant être simultanément un lecteur compulsif, j'ouvre "mon" Venises. Pour le lire. Car le soir du jour de l'achat, il suffit de feuilleter les trois premières pages et triturer le livre dans tous les sens quelques longues minutes, pour un baptême de bienvenue dans le bazar local.
J'ouvre donc "Venises". Délices de plongée, corail littéraire...pages 2-3... 5... 7... 13 ! horreur ! page 13 : une note ! un trait au crayon à papier qui biffe en diagonal un paragraphe, bien délimité entre deux crochets pour mieux signifier la partie à éliminer. Insupportable. Gomme, poubelle ou pardon-oubli ? accélerations des procédures de validation : feuilleter la suite comme on bat un jeu de poker dans les saloon... prévisible deuxième horreur : une note écrite vers la page 145. Un nom. En bas à gauche.
Une initiale donnée par Morand est indiquée par le lecteur-apostat. Il sait. Alors il inscrit un astérisque au-dessus et à droite du "B." et renvoit en bas de page comme dans les thèses doctorales et fumantes. Le nom est écrit en petit caractère, au crayon, le même sans doute (la largeur du trait fut comparée par le lecteur-convers) qui biffa le paragraphe du début. Il faut se baisser pour déchiffrer la révélation.
On se redressera lentement, comme anobli par la confidence, 40 ans après les faits. Après, c'est un grand pardon : au lecteur-apostat, à Morand, au libraire et à Venise.
Après dix-sept ans d'absence, exil en Suisse, opprobre en France, Morand revient à Venise. Accueilli par un homme alors considérable, et qui le sera encore en 1971, aristocratie d'après seconde guerre qui invite les Morand, aristocrates coulés dans la précédente, à laguner sur le passé dans la pompe d'une Venise inépuisable.
Lecteur(s) : j'ai oublié le nom et ne retrouve plus mon exemplaire ! Perdu dans les limbes d'une bibliothèque à terre. Lecteur(s) : pas de fausse frustration (seulement des vraies)... : le biffage en tête du livre, je m'en souviens !.. : Morand avec son père, 1907, croisent le comte de Fersen qui vient à leur rencontre. Main tendue qu'on lui refusera. Biffé, précisément crocheté entre le premier mot et le point final de cette courte relation : dix lignes barrées d'une diagonale au crayon. Comme le flibustier du Fritz Lang, j'ai pu dire au lecteur (mort) "l'exercice a été profitable, Monsieur". Sans regret "Venises" fut abandonné à mi-chemin, pour combler une lagune de savoir. Car de "Venises", il ne fut jamais question à Venise.

Madame de. : - "Le passé commence à exister quand on est malheureux".
Monsieur de. : - "Prenez garde, Madame...le malheur s'invente".*

* Deux lignes de "Madame de...", promises de longue date au tenancier et retrouvées en cherchant "Venises".


Phil

Fin de carrière

Certains sites de vente de livres transmettent parfois les offres et les demandes de renseignements des visiteurs : demandes d'estimations (qui ont peu de chances d'être satisfaites), recherches d'ouvrages, offres de ventes aux termes desquels le vendeur courre devant une affligeante désillusion. En l'occurrence ce que l'on croyait une rareté n'est guère qu'une bondieuserie invendable dont personne ne voudra s'encombrer. Autant d'ouvrages qui s'afficheront en vain sur des sites de ventes aux enchères : encyclopédies aux reliures en pur plastique, authentique vie de Rama Krishna par M. Paul Vishnou de l'Institut des Études Quasi orientales de Saint-Locdu-Le-Vieux... Bref, des annonces déprimantes, des livres inutiles, obsolètes sur lesquels le vendeur a fondé quelque espoir et dont le libraire découragé ne pourra donner un avis ou une offre, tant il y en a.
Et puis, il arrive que des annonces vous touchent un peu plus, soudainement, comme celle de cet artisan qui vend une trentaine d'ouvrages concernant son métier. Il l'a exercé une vingtaine d'années, est contraint de l'abandonner pour raison de santé. Alors, voilà, il connaît la valeur de ses livres, certains sont anciens, il n'a pas envie de les vendre pour rien, mais il y a cette phrase, celle que l'on trouve si rarement dans les propositions de vente :
"Pouvez-vous me dire si vous seriez d'accord pour examiner l'achat de ces livres ?
Si je suis conscient de la valeur de certains de ces bouquins je ne néglige pas la rémunération de votre expertise...
Je suis à la recherche d'un compromis équitable... "
Je ne cherche pas ici à m'étonner de cette disposition d'esprit. Seulement, je note avec plaisir cette justesse de vue, voire cette humilité, alors que cet homme cède une partie de ce que fut son existence, un métier d'artisan - un métier d'art, même, mais c'est tout ce que m'autorise à vous dire la discrétion de ma profession - une partie de sa vie. Ce message annonce un renoncement, un accident de l'existence au terme duquel il faudra passer à autre chose, se séparer de la plupart de ses outils et de ses livres. L'annonce ne s'adressait pas à moi particulièrement. A vrai dire, j'aurai éprouvé les pires difficultés à aborder cette acquisition sans avoir l'impression d'entériner une sorte de défaite.
Entendons-nous bien : je suis acheteur de bibliothèques, parfois, lorsque l'occasion se présente et lorsque ces livres représentent un intérêt pour moi. Il arrive que ces achats se fassent à la suite du décès du propriétaire ou dans le meilleur des cas pour un déménagement (Il est d'autres raisons, dont certaines philosophiques, qui, pour autant qu'elles soient intrigantes, se justifient pleinement). Je pense que la crise économique que nous traversons va occasionner quelques ventes déchirantes pour des bibliophiles ou des bibliomanes... Mais tout cela ne concerne en somme que les bibliothèques de loisir, de celles que l'on constitue peu à peu au gré du goût et du hasard. La faim ou les incendies pourraient en avoir raison, mais la mémoire du lecteur, de l'amateur demeure et il lui sera loisible de la reconstituer en tout, ou en parties, s'il est encore vivant, bien sûr. Acquérir ces bibliothèques est affaire de consentement.
Bien différente est la bibliothèque professionnelle. Souvent - surtout lorsqu'il s'agit d'artisanat - ces ouvrages sont rares et fragiles du fait de leur ancienneté. Peux d'éditeurs envisagent des réimpressions parce que le public n'est pas large pour ces types d'ouvrages. Il s'agit là d'une somme de connaissances rares dont la moindre dispersion peut être fatale à la somme des connaissances qui y sont enfermées. Et puis, il y a ce dialogue qui existe ici entre le créateur et ses sources... cette soudaine séparation est une façon de larguer définitivement les amarres, de dire adieux.
Imaginez : la calèche est en bas, on vient chercher les orphelins. On ne saura comment ils seront traités dans l'institution et s'ils seront séparés au bout du compte.
Temps de dire adieu... du Dickens.

Bibliothèques post mortem

Une bibliothèque est-elle transmissible ?
Tout dépend du sens dans lequel on entend cette notion. Est-ce simplement le legs d'une bibliothèque, bien meubles dont la cession est sanctifiée par le notaire, lequel a bien noté l'estimation et réparti les lots avec les quotes-parts de chaque héritier ? Est-ce l'héritage intellectuel ou sensible qui va s'abîmer dans les méandres des intérêts privés et de l'administration culturelle, comme la bibliothèque de quelques écrivains vendues à l'encan entre le bidet et le face-à-main ? Oui, alors, ces bibliothèques sont parfaitement transmissibles, fissibles et dispersables ou thésaurisées, selon l'appétit et le caractère de ceux qui vont la recueillir. Enfin, il y aurait cette notion impalpable selon laquelle une bibliothèque transmettrait l'esprit de son propriétaire au-delà de la mort, idée séduisante pour un roman fantastique, en une sorte de contamination sublimée par l'idée du livre. L'idée fut développée récemment dans les commentaires d'un article de Henri Lhéritier, sur son blog. Je m'autorise ici à reprendre mon commentaire à ce sujet, en le développant un peu :
C'est bien parce que le livre est assez rétif au phénomène de contamination qu'il est attirant. Pas envie de partager ma bibliothèque posthume, et surtout pas par transmission héréditaire, pour ma part. Que mes filles se débrouillent pour constituer la leur - éventuellement de piocher ce qui leur plaît dans la mienne, une fois défunt - et ainsi ne pas porter le fardeau de livres inutiles par simple pavlovisme. L'idée de cette transmission d'un esprit serait intéressante si l'on considérait qu'une bibliothèque se fige durant le règne de son possesseur, se bornant à un rôle d'accumulation et suivant une ligne intellectuelle impavide dans les acquisitions. La révolution véritable n'arriverait qu'au moment qui suivrait le legs, pâte levée par l'esprit du légataire qui retomberait mollement par l'habitude, la routine des acquisitions, en attendant le décès du nouveau propriétaire. Révolutions cycliques de palais, suivies de grands sommeils paradoxaux, chargées d'un héritage subtil, ou d'une malédiction...
Oui, sauf que l'on observe qu'une bibliothèque est une sorte de vaisseau de Thésée, un organisme multicellulaire et volontiers sénescent, Henri Lhéritier en témoigne parfois dans les textes qu'il commente sur son blog, issus d'une bibliothèque entière rachetée et explorée avec curiosité, même dans les ouvrages largement obsolètes. En définitive, un legs de bibliothèque est une chose morte parce que l'esprit qui l'animait n'est plus là. Je le constate parfois quand j'acquiers professionnellement une bibliothèque : qui me dira (sauf, quelquefois, les notes !) ce qui avait grand prix pour le lecteur ? Lequel a été commencé et puis abandonné, surtout maintenant que l'on ne coupe plus les livres ? Lequel est tombé dans le désintérêt, lequel avait été redécouvert ? Oui, certes, l'ensemble peut être intéressant, mais le dialogue est rompu. La personne est morte et ne vous fera pas part de son dialogue intime avec sa bibliothèque. Du reste cette intimité est-elle transmissible, peut-on parfois partager l'immense apaisement que peut procurer la vision de sa propre bibliothèque sans que l'envie prenne même de saisir un quelconque volume ? Vous découvrez cette acquisition comme une sorte de coquille vide et vous découvrez ces ouvrages avec votre propre sensibilité, avec un pincement, un petit déchirement au cœur, parfois, certes. Le plus cruel est parfois de découvrir quelques traces intimes livrées entre les pages... des dessins d'enfants, des photographies oubliées, tout cela ne vous contera de toute façon qu'une absence. Tout cela demeure obstinément silencieux, le vaisseau de Thésée s'est échoué. C'est fini. Les livres seront dispersés et ne diront pas plus que ce qu'ils sont censés dire. C'est, du reste, une chance pour ceux qui en feront l'acquisition. Henri Lhéritier pourra lire encore ces feuilles fanées et en faire éclore quelques-unes unes et nous captiver sans que l'ombre de son précédent propriétaire brouille les cartes.
La bibliothèque d'un défunt est un humus.
Plus grave, et à un autre niveau, est le cas de la transmission d'une bibliothèque de travail...

Adios Donald


Je n'ai pas tout lu de Westlake. Je n'ai pas rien lu non plus. Je ne lis plus beaucoup de polars, ça explique. Pas que j'aime pas. Pas le temps. Autre chose à lire, le plus souvent pour le travail. Et pour me reposer des mots, je feuillette des revues ou je relis des BD. Pas de quoi en être fier mais ça change les idées.
Westlake. Quand le père maquereau de cette turne m'a appris la nouvelle, ça m'a fait un coup. Et ça m'a fait revenir un bon paquet d'années en arrière. A Reims dans les années 1980, sais plus bien trop le numéro exact. Un festival du roman et du film policier (non, le truc n'a pas été inventé à Cognac !) organisé par le pote Baudou. Westlake était invité. La première fois qu'il venait en France, peut-être la seule. On le balade dans la ville avant de l'entraîner à la Maison de la culture André Malraux (elle est feue, maintenant, tout comme l'autre qui lui a donné son nom) où il devait présenter un film tiré d'un de ses roman. En anglais, bien sûr, il ne parlait pas un mot de français. Ou plutôt si : un, on verra plus bas. Reims, tout le monde sait ça ou du moins le devrait, a été détruite en quasi totalité pendant la guerre de 14 par les pets tonitruants de cette salope de grosse Bertha. Y compris la cathédrale. Paul Fort en pleurait, c'est pour dire ! Mais elle fut reconstruite. Et Westlake de commencer sa présentation en disant approximativement : "Je me suis promené dans la ville. Vous avez une petite église pas mal, dommage qu'elle ne soit pas finie." La cathédrale avait toujours des échafaudages quelque part pour restaurer un bout ou un autre. Moyen, peut-être, comme humour, il a fait mieux ailleurs, mais je souris toujours à l'idée qu'il pouvait avoir eu de la France et des Français grâce à sa seule journée rémoise. Un pays de feignants pas foutu de finir un truc pareil après l'avoir commencé si longtemps auparavant.
Après la projection du film, on le retrouva dans les couloirs de la MCAM qui signait des autographes. Je ne suis pas trop groupie ; je l'étais toutefois plus alors que je ne le suis maintenant. Je fis la queue. Jacques Baudou m'avait dit plus que du bien d'Adios Shéhérazade. Je délaissai alors les bouquins à couverture noire pour celui-là avec de la couleur en plus. Et Westlake me le dédicaça avec un grand sourire aimable en utilisant le seul mot de français qu'il connaissait. Je lus le bouquin quasi d'une traite une fois rentré chez moi. Un chef-d'oeuvre. Drôle et pathétique à la fois. Westlake avait dû mettre beaucoup de lui dedans. Les déboires d'un auteur de roman porno qui coince et ne peut plus écrire. Parce que ça ne l'intéresse pas. On le voit devant sa machine et on a droit à ce qu'il tape et qu'il va balancer illico. Ses hésitations de forçat de la plume, ses débuts foireux, ses phrases sans intérêt ou bancales. Et après il y a l'histoire, le roman. Je ne dis pas, faut lire. Si Westlake n'avait écrit que ce roman-là, il serait déjà un grand écrivain. Cerise sur le gâteau, il y a eu tous les autres... Un auteur vit toujours tant qu'on le lit. Westlake n'est pas prêt de mourir.


cls.

On ferme


En franchissant le seuil de l'O. J. Bar & Grill situé sur l'Amsterdam Avenue, Dortmunder se rendit tout de suite compte de l'atmosphère sombre et résignée qui régnait sur les lieux. Accoudés au comptoir, les quatre habitués avaient le nez plongé dans leur bière, et ils se taisaient ! Une première sans doute depuis le temps qu'ils fréquentaient l'établissement. Comme prostrés, n'échangeant même pas un regard, lampant de temps à autre une toute petite gorgée de leur verre. Rollo, derrière son comptoir, semblait lui aussi différent. Comme toujours, il était en train d'essuyer un verre avec un torchon douteux, mais son geste mécanique dénotait un réflexe pavlovien né d'une longue pratique plus qu'une quelconque motivation. Les yeux perdus dans une lointaine contrée où probablement les zincs ne désemplissaient pas, il ne vit même pas Dortmunder se diriger vers l'arrière-salle où l'attendaient Kelp et les autres. Il passa devant la cabine téléphonique depuis longtemps hors service, une ficelle pendant lamentablement, orpheline de la pièce de 25 cents qu'elle perçait auparavant. Levant un œil, Dortmunder entraperçut le Pointer ornant la porte des toilettes pour hommes se balancer la tête en bas, seule une vis retenant encore le panonceau à la porte.
Dortmunder ouvrit la porte de l'arrière-salle. Ses murs étaient dissimulés par des empilements de caisses de bouteilles de bière et de soda, le centre de la pièce étant occupée par une table circulaire recouverte d'une sorte de moquette depuis longtemps rongée par l'humidité, les brûlures de cigarette et les coudes s'y étant frottés. Seul éclairage de la pièce, une ampoule pendait, sa lumière à peine attenuée par un abat-jour circulaire en métal nu.. Tout autour de la table, les chaises étaient occupées par les acolytes de Dortmunder. Au centre, face à la porte, ce qui prouvait qu'il avait été le premier à arriver au rendez-vous, Stan Murch, le chauffeur rouquin, salait une nouvelle fois sa bière d'un air distrait, comme s'il n'avait pas encore trouvé le trajet optimal pour rejoindre l'aéroport JFK. A sa droite, Tiny Bulcher avait posé sa tête en forme de missile sol-air sur une main qui aurait pu sans souci combler à elle seule le gouffre budgétaire d'un pays de moyenne importance. Il leva les yeux vers Dortmunder et le salua d'un "bonsoir, John" sépulcral, à l'extrême limite de l'infra-basse. Les autres étaient là également, Ralph Winslow, Wally Whistler, Fred et Thelma Larz, Gus Brock et, enfin, Andy Kelp. Aucun ne parlait, aucun ne souriait.
Dortmunder s'assit sur la seule chaise encore libre, qui pourtant tournait le dos à la porte. Après tout, vu ce qu'ils venaient faire aujourd'hui, que risquait-il à se positionner ainsi ? Après avoir jeté un regard circulaire à l'assemblée, Dortmunder se racla la gorge et soupira :
- Je vois que tout le monde est au courant.
- Oui, répondit Tiny. Andy nous l'a dit en arrivant.
- Rollo vous a précisé l'heure ?
- Ouais, sussura Andy d'un timbre atone. Huit heures, dans dix minutes.
- Le temps de boire le dernier…
Quelques minutes plus tard, ils sortirent tous, à la queue leu leu, l'air abattu, un peu comme si un juge venait de les condamner à une peine de vingt ans de réclusion. L'un après l'autre, ils se dirigèrent vers Rollo et le saluèrent avant de sortir. Celui-ci se tourna alors vers les habitués et leur dit, d'une voix qu'il aurait voulue plus neutre :
- On ferme.

Oui, l'O.J. Bar & Grill d'Amsterdam Avenue vient de fermer définitivement. Et c'est vraiment la plus mauvaise blague qu'ait jamais faite Donald Westlake…


Otto Naume

C'est la crise...

Donald Westlake
(1933 - 2009)

Onc' Donald est mort.
Les Picsou se portent bien, merci.